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25/02/2018

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VI Retour

 

Sans le vouloir ils prennent le même itinéraire. Lui s'en trouve gêné, éprouve le besoin de connaître son avis ; non, cela peut être inopportun.

- On remonte pareil, c'est pas très astucieux.

- Mais si, pourquoi ; il n’y a rien de mieux.

Une logique du concret les unit, étrangère à l'harmonie dans laquelle ils se meuvent depuis quelques heures, et qui la met en évidence, la rehausse. Ils ne parlent pas. Comme une interruption annoncée, un retour à la gare. Là-haut, ce sont sûrement les autres qui les attendent, des rires, de l'agitation, Carole aussi bien sûr, mais cela pourrait être plus tard. A un moment on se rend compte que ce sont les circonstances qui choisissent, comme elles avaient déterminé ce que l'on croyait venu de soi-même, ou de l'ensemble formé avec l'être qui accompagne. Pris dans un entonnoir, comme le début d'une latente asphyxie. Pourtant l'on en sort toujours, non ? En prenant conscience de cela, un beau moment qui veut échapper, que l'on voudrait prolonger... Déjà cette notion de vouloir est l'amorce d'un bris...

Le soleil qui s'obstine à rester voilé... Heureusement la chaleur n'est pas franche ; le collier se chargera toujours de remémorer. Qu’est-ce que « toujours » ? Du solide, un collier, pourtant il se dit que c’est du toc. La rue avec les cigales... Après ce sera le pont.

- Ah, ces bêtes...

L'un des deux avait dit cela, il ne se souvient plus lequel. Elles redonnent du teint, ces braves cigales ; il réalise que ce sera bien, de retrouver Marienbad, les allées et venues probables. Des rires, de la vie, du séculier. La brune aussi, qui ne lui paraît pas si éloignée. Encore picoler. Cela fera un conte d'été comme dans Rohmer. Il sera spectateur et non plus acteur, il pourra s'appuyer sur une ambiance, la collectivité des hommes dirait Saint-Ex. Qu'est-ce qu'on est sans ? Le pont, comme prévu. Il n'a pas changé, certifié médiéval. Elle s'y accoude, à un autre endroit, un autre moment qu'à l'aller. Il se souvient qu'il avait eu envie de fumer. Cette fois il se décide. La différence, c'est le sac de la miss, qu'il porte et veille appliqué. Il se demande si elle pourrait percevoir le changement qui s'est effectué en lui, cette curieuse euphorie, à moins que ce ne soit le café. Elle ne réclame pas de cigarette, non, elle semble également pleine d'une existence autre ; pas plus pressée. Le collier paraît insidieusement superflu ; pas forcément, elle s'est mise à le tripoter comme sans y penser, sans regarder non plus celui qui est auprès d'elle. Lui se trouve moins gauche, il avait l'air d'attendre ; il se rend compte que c'est bien de suspendre, être avec elle...

Silencieusement, d'un seul trait, elle se remet en route. Son corps n'a pas hésité dans le pivotement qui précède le départ ; elle chantonne comme elle ne s’y hasardait guère depuis un moment. Un registre plutôt aigu, qu'il ne lui connaît pas ; la vie devient simple, plus besoin de parler, ni pour lui, ni pour elle qui s’y emploie pour deux. On a l'impression que cela peut durer l'éternité. De nouveau il est seul avec elle, dans un monde sans durée. Non pas immobile ; sans début ni fin. Si, quelque chose les accroche à la réalité, c’est le claquement des talons neufs, non ce sont les vieux, sur le pavé à mesure qu'ils s'engagent dans la ruelle suivante. D'autant que bien sûr cela se réverbère sur les façades. Il se demande si cela pourrait faire venir du monde aux fenêtres, eh bien nullement, et quand cela serait. N'est-il pas là pour la défendre ? Elle semble ne s'apercevoir de rien, marchant comme une reine. A mesure que l'on approche de l'extrémité du bourg, les cigales reprennent, qui s'étaient précédemment éteintes. On ne sait jamais d'où elles viennent. Cela vrille les oreilles, comme un sifflet à ultra-sons, cela fournit de la chaleur. Les fleurs qui embaument dans les propriétés aussi. Il y a ce jeu qui consiste à les identifier, il ne s'y risque pas ; chaque mot serait prompt à détruire quelque chose… Champ de ruines ! A nouveau il a l’impression d’être en plein virage, d’irrévocablement quitter un moment onirique, sans trouver la capacité d’exactement appréhender en quoi. Il guette la fin des constructions, se prenant à élucubrer n'importe quoi pour différer. Retourner... N'auraient-ils pas oublié ceci ou cela, les boucles d'oreilles par exemple ? Subitement elles se gonflent d’une importance énorme, d'autant que pour lui ce n'est rien, ces breloques. Elles ne parviennent plus à quitter son esprit, l'ont investi, rendu incapable de songer à quoi que ce soit. La miss ? A cessé de chanter... Préoccupée aussi, regardant devant soi. C'est peut-être le moment d'intervenir ? Ou elle marche trop vite ? Non, rien n'a changé. La dernière maison se rapproche. Un mas traditionnel, sans histoires. Il n'ose le déchiffrer ; maintenant si, analysant chaque pan de mur, n'y trouvant obstinément rien de particulier. Ni riche ni pauvre, la bicoque a remplacé les boucles d'oreille. C'est idiot, il y en aura d'autres, comme partout ici ; le temps de s'abstraire elle est dépassée, fuyant sa volonté, forte de sa personnalité propre. Il reprend confiance, revient l'idée de poser la question, veut-elle échanger les godasses. Oui, ce serait bien, assurément. Elles ont remplacé le mas et le collier, irraisonnée prégnance... Pour être bien sûr il choisit d'attendre un peu, tiens, l'arbre là-bas, par exemple. C'est un végétal qui décide... S’applique à lorgner en coin, comme la baraque tout à l'heure. Elle est déjà loin, la tanière ! Elle matait... Se retourner, histoire de se provoquer soi-même ? Quel intérêt. Un cyprès, gigantesque, maintenant le mot lui revient, lui qui n'y connaît rien. Ou peut-être pas, ce serait judicieux de le demander à la Cathy ? Elle est savante, nul doute que pour elle c'est une question triviale comme des catleyas… Forcément ! Ca tombe à pic... Toutefois il n'ose pas. Le tronc se rapproche à l'infini, comme un troisième personnage. Le voilà, il est à côté, de plus en plus menaçant. Détourner les yeux, fixé sur le chemin, dur et sec. Passé, maintenant c'est le désert ; un grand désert sans prévenir.

- Tu ne voulais pas...

En marchant c'est avec le dernier naturel qu'elle vient le regarder, pleine d'étonnement. Un oeil à ses jambes et il comprend ; elle porte les anciennes ! Bien sûr, ce n'était pas les échanger, juste remettre les lanières. Il a intégralement rêvé. Que celles-là s'abîment est moins grave. Peut-être a-t-elle changé d'avis ? En attendant ils poursuivent ; cela ne l'empêche pas d'avancer, à bonne allure encore, dans le chemin régulier. Lorsque la chaleur est présente, cela change considérablement. Puissante, vibrante, une vraie touffeur du Sud qui s'annonce, avec un ciel de plomb sans nuage visible. Le halo du soleil est partout, une clarté obstinément diffuse. L'odeur végétale, aussi, qui monte d'on ne sait où, probablement des chaumes vallonnés qui se bousculent à l'infini. Et derechef les cigales, pas possible, elles nichent dans rien.

A force on doit s’approcher de Marienbad ; le sent le devine… Un peu tôt ? Plus notion de l’heure, pas le moment d’évoquer. Là-haut… Sûrement pas levés aux premiers rayons ! Le temps que tout soit en route… Fourmille ! N’importe, on va sur le point de franchir, lentement, la frontière qui en sépare. Très envie d’y être… Subitement ! Que la distance n’existe plus ; connaître où c’en est… Carole ! Pas seulement. La réintégration, également ; ça le brûle… A quoi pense la jeune fille ? La même chose, non… Là-haut ils se dissoudront. Seulement complices d’une escapade. On les interrogera. Si Carole pose des questions… Ce serait bien ! Un sentier sur la gauche, perpendiculaire, creuse encaissé. On met du temps à réaliser. On a pris de la hauteur, se rapproche.

- Regarde dans mon sac, il doit y avoir un savon.

Il ne comprend rien, s'exécute, commence à farfouiller le volumineux capharnaüm. Sans l'attendre elle s'est engagée. Il suit maladroitement, empêtré dans le truc. Effectivement il y en a un, énorme, dans une boîte grande ouverte, juste sous les neuves godasses, c'est lui qui parfume depuis le début. Il extirpe le corpus delicti.

- C'est cela ?

- T'es un chou.

Qu'est-ce qu'elle veut en faire, grands dieux ? A moins que... Peut-être se laver en bas ? Ce serait une idée… Lui ça ne le tente plus. Bah il faudra se tourner le temps qu'elle fasse son cinéma, il y en aura pour une éternité comme toutes les bonnes femmes ; ça lui procurera quelque loisir pour un bon cigarillo. Sur l’heure, ce qui diffère, ratiocine est bon à prendre. Comme la première fois, le chemin plonge dans le val, apparaît la végétation, du touffu, de l'épineux. Impression d'isolement, d'avoir abandonné sa précédente complicité avec la jeune fille pour la retrouver en ces lieux nouveaux, eux aussi parsemés de cigales, qui résonnent de tous côtés. Il pourrait l'aider, les pierres viennent rouler sous les pas, mais non, elle s'en sort très bien, musculeuse, avec sa présence physique vaguement euphorique. En bas dans les galets c'est le vide. Sans se concerter chacun d'eux a jeté un oeil dans la direction du pêcheur, à l'aller, il semble avoir disparu.

- Tu veux que j'aille voir ?

- Pas la peine... Quand bien même... Et tu es là, non ?

Il y va, se délestant du sac qu'il dépose auprès d'elle. Retrouver l'endroit exact... On n'a jamais vu le type. Cela ne fait rien, il farfouille consciencieusement dans les aubépines à côté de l'eau... Pénible, ce bled ; il agit pour la miss. Ah voilà ! Ici l'herbe est foulée, avec une boîte de vers de vase. De chez Moulineau ? Pas très attirant, il juge sa mission terminée.

C'était relativement loin, plus qu'il ne l'imaginait ; il hésite, manque de se perdre… Il va l’apercevoir d'un seul coup, blanche, pas très élégante, avançant déjà dans l'eau jusqu'à mi-mollets. Intégralement nue, lui tournant le dos ; le savon à la main, à cette distance il capte effrontément l’attention. Elle se penche pour le tremper ; les seins mafflus donnent l'impression de vouloir la déséquilibrer. A force de s'approcher il est sur les lieux lui aussi, ne sachant que faire. Ca y est elle se badigeonne avec une féroce énergie, presque comme un homme. Non, pourquoi y aurait-il une différence pour cela ? N'importe, il aurait vu l’affaire plus Hamilton ; plus à la claire fontaine... Elle a de bonnes fesses toniques, ma foi pas si mal dessinées, sans une ombre. A quelques mètres on distingue les minuscules taches de rousseur sur le dos, la colonne vertébrale. Ses épaules, aussi, vraiment très pâles, seyantes. Elle se sent observée, se retourne avec ses aréoles, son pubis ensavonné, son corps luisant, ses cheveux comme une couronne, lui sourit.

- Qu'est-ce que tu fabriques ? Viens !

A cet instant il remarque les cigales. Comme si le soleil luisait. Le gris du ciel a plusieurs dimensions. Avec de la chaleur. Pendant qu'il se désape, elle est repartie de côté, absorbée par son lavage. Mais c'est faux, elle s’acharne à le surveiller comme un enfant.

- Allez, enlève tout, voyons !

Elle a raison, cela simplifie, il n'y aura pas la liturgie du séchage. Il se dépêche, fend la baille. Pas bien chaud, cela disparaît vite. Quelques pas il est près d'elle, hésitant, l'air pour le moins abruti. Elle n'en finit pas ; lui tend le savon. Pour lui ?

- Tiens, passe m'en un peu dans le dos, en haut, je n'y arrive pas.

Il attrape le truc, se met à l'ouvrage. On pouvait s'y attendre, c'est justement le fait que cela se réalise qui est curieux. Elle ne dit rien.

- Ah mais frotte !

Il commence à trouver la technique, cela mousse, l'autre main à plat sur la viande, cela ne lui fait rien du tout. Il se demande vraiment où il est. Il descend vers les reins, elle a vraiment un cul énorme ; non, assez proportionné, avec du caractère. Cela donne un brin d'inconnu. Il découvre que ce n'est pas bien difficile ; par jeu il continue, fait le tour de la miss. Les salières, elle a des os, il n'avait pas remarqué, maintenant franchement de face, et puis elle lui prend le savon des mains pour lui rendre la pareille. Il voudrait parler stupidement, inutile avec l'impétueuse activité qu'elle déploie. Encore un regard sur les seins qui s'alourdissent entre les deux bras, une danse inertielle, indécise, bien suspendus, à en faire un tableau ; la féminité soudain lui en apparaît comme une musique. Il est en train de bander… Farouchement surpris ! D’autant plus gênant que cela s’obstine... Absolument perdu ; les cigales. Elle ne voit rien... Si ! Les joues ont rosi et quelque chose dans les paupières. Bras ballants, il se prend à l'observer comme un animal en action ; la laisse poursuivre avec son savon. Il vaudrait mieux se retourner, non ? Ou alors une bonne plaisanterie, ça ne fait pas de mal... Toutes les conversations qu'ils ont eues en ville émergent subitement ; il a du mal à la déchiffrer. Gâcher tout, aussi... Elle ne décide non plus que lui. Pas si prude, s'aventurant loin au bas de ses abdominaux, cela réagit encore plus, surtout quand il n'y pense pas. Le moment serait peut-être venu d'esquisser un geste vers la miss, il a ses mains prêtes, aussi trop inutiles... Ca y est, il amorce, regarde en même temps qu'il exécute, voit ses paumes ouvertes avancer d'au moins quinze centimètres il en est sûr. Elle ne s'en occupe nullement, invite ou indifférence ? Peut-elle encore ignorer, ou non ? Elle est quand même bien dans le même monde, la même réalité ! Sans qu'on y prenne garde elle a tourné autour de lui et s'active sur son dos, le laissant bander aux corneilles comme une vaine et malencontreuse pièce d'artillerie. Ca ne décoince pas évidemment, ne rime plus à rien.

- Allez, c'est bon, rince-toi.

Une infirmière. Elle montre l'exemple, se trempe immédiatement sauf les cheveux. Puis ventre en l'air la planche, savonnette à la main ; obligé à cette distance impossible de la lancer sur le bord. Lui s'est immergé aussi, c'était la meilleure solution. Le cou à la surface libre, il l'observe risquant de lourds battements. Elle traîne du muscle, toujours pleine d'action. Avec ses seins énormes qui affleurent comme des îles, les aréoles rosâtres, qui rappellent en lui un reste d'érotisme. Finalement quelque chose a changé sans qu'il y prît garde. Lorsqu'elle se relève c'est différent, plutôt une sensation de liberté, avec mystère.

- On va rentrer, non ?

Il est bien qu'elle ait prononcé, de loin, cette parole. Malgré cette sensation d'échec, il voit qu'elle trouve nécessairement ce qu'il faut. Ca la rend un peu standard, lui enlève de l'inconnu en la replaçant dans la communauté des autres femmes. C'est bien et mal, il y a forcément une légère perte d'identité, c'est-à-dire de ce qui incidemment créait un lien entre eux. Sa silhouette... Elle a quelque chose d'attachant, bien roulée tous comptes faits. Il se prend à trouver que c'est mieux, ainsi potelée, puissante, statue grecque. Carole forcément cela n'a plus rien à voir, pourtant elle aussi a du caractère, un sang où doit traîner de l'espagnol... Mais Carole son image a beau essayer de revenir, en ce moment elle ne peut rester, disparaît aussitôt.

- Allez viens, on remonte.

Elle s’est approchée. Tapi dans l’eau, il ne peut en sortir vers le rivage, ni déplier une stature de bonne taille ; pour cause ! Campée devant lui, naturelle, à portée de mains, c’est elle qui le domine . Il serait démentiel qu’il s’essaye à émerger. Elle ne masque pas son pubis ; il se prend à le détailler d’un jour nouveau. Très réussi, lui également… Il se présente comme une fraction de la personnalité. Tota mulier in utero ! Elle fait cela exprès ? Normalement oui… Se rend-elle compte de la raison pour laquelle il demeure ainsi caché ? Difficile… Il sait qu’il y réfléchira plus tard. Bon… Si elle veut qu’ils s’en aillent, il ne faudrait pas rester ici à le bloquer. Elle ne fait pas mine de bouger. Une idée, un rien farfelue, c'est lui qui va sortir le premier. Il se relève complètement, s’arrangeant pour lui tourner le dos, et comme ivre fonce lentement vers ce qui tient lieu de plage, où se trouvent leurs affaires. Pas de serviette, son tee-shirt suffira. Opération réussie, d'autant qu'elle traîne encore derrière. Reprenant l'initiative, il se saisit de la lourde chemise écossaise et lui ouvre largement comme la cape du matador.

- Ne prends pas froid.

- Ca va vite sécher.

N'importe, maintenant elle se laisse faire, emballer dans l'épais tissu il s'affaire à lui tourner autour pour l'aider. Jamais rencontré une situation pareille, s'activer comme un domestique, lui même en magnifique érection sous son propre textile. Boh il se dit que cela va s'estomper.

- C'est idiot, on aurait pu sécher un peu au soleil avant de remettre les vêtements.

Elle sourit franchement, avec son oeil qui le dévisage comme un phare. Si elle avait pris au mot son idée, le prenait au mot... Simplement elle ne fait rien pour lui venir au secours, fournir un prétexte genre la nécessité de repartir. Elle doit follement s'amuser, après tout flattée ; une complicité à nouveau s'installe mais en est-il certain ?

- Tiens donne-moi une cigarette.

La pause. C'est vrai qu'ils ont le temps. De l'action ; il creuse le sac énorme. Les godasses.

- Tu mettras tes chaussures neuves ?

- Les tiennes, tu veux dire...

- On dirait qu'il n'y a plus les cigales...

Comme un silence gigantesque ; cette excitation qui ne désemplit pas sous le tee-shirt. Cette fille le mène comme elle veut on n'aurait jamais cru. Pour un peu elle lui mettrait la main ; le fait.

- En forme toi dis donc.

Elle n'insiste pas ; reste ainsi tout le temps qu'il met pour dénicher les clopes, retrouver les allumettes qui avaient surgi dès l’entrebâillement du capharnaüm, ensuite se cachaient obstinément, ouvrir le paquet, se débrouiller pour en extirper une, l'allumer, lui tendre. Et le Dupont ? Elle saisit la cigarette, de mauvaise grâce ; lui exhale la fumée au visage comme une grosse pouffe. Elle est loin la mijaurée ; non, sa voix toujours assez rauque tire sur les aigus de manière inaccoutumée.

- On est bien, ici, Pierre.

18/02/2018

Café

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V Café

 

Un bistrot là-bas, sous une colonnade en face ; un second presque à côté, à mesure qu'ils s'approchent, et qui déborde en une vaste terrasse déserte. Des chaises métalliques qui rappellent celle la Marienbad ; cette fois en un bleu relativement prononcé. On ignore si un serveur va s'approcher, on n'est pas pressé, voici la liberté.

Elle s'assied la première, un temps il reste debout un peu coi. Elle porte bien un soutien-gorge, un grand blanc, un mouvement avait dû le décoller lorsque là-haut il avait entr'aperçu la puissante et délicate boursouflure d'une aréole. Elle croise les jambes sous la jupe longue en toile, avec l'écossais de la chemise cela jure un brun ; elle devine qu’il y prête quelque attention.

- Hier soir on m'a fait une tache de punch, c'est tout ce que j'avais d'autre.

- Au fait, tes anciennes godasses, celles en bois ?

- Pas en bois, ignare ! Je les ai dans mon sac, d'ailleurs je les mettrai pour revenir. Tiens, donne-moi du feu.

Des Stuyvesant. Sa bouche n'est pas maquillée ; on dirait le contraire, presque mondaine. Elle exhale une longue bouffée, avec une sorte de majesté. Il se pose enfin à son tour, s'affaire sur la boîte des nouveaux cigarillos. Le serveur, une fille, avec l'accent, plutôt jolie. Du café naturellement, elle repart.

- Elle est mignonne.

- Oui.

Hier soir... Un autre monde, là aussi. Il se souvient d'un tumulte. Tiens, c'est vrai, la miss Potelée avait du succès aussi. Maintenant ça lui revient très bien. Un groupe voisin ; il revoit cette image à plusieurs endroits de la soirée. Pire, il se le remémore très distinctement, à un instant l'idée lui était venue de servir à son sujet une plaisanterie assez ordinaire à Carole, comme entrée en matière parce qu'il ne trouvait rien d'autre. Cela rembrunit son cerveau. Est-ce qu'il l'a vraiment fait ? Bien non, a priori, puisqu'il n'a jamais pu se décider à approcher Carole... Oui mais ensuite, vers la fin ? Cela devient flou, rapide, impossible de fixer quoi que ce soit. Le café arrive, les sourires de la Madelon aussi. Elle dispose tout soigneusement, des petits brocs luisants, du chocolat empaqueté. Machinalement il déplace le sien sur la soucoupe de sa vis-à-vis. La fille s'est éloignée.

- A quoi tu penses ?

- Hier soir j'en tenais quand même une bonne ! J'espère que je n'ai pas fait de bêtises...

- Toi ? Non, pourquoi ? Sage comme une image, avec ta brune.

- Ma brune ?

- Mon amie Carole. Je voulais venir, vous discutiez en me regardant, de loin.

- Et puis ?

- Je ne sais plus, on m'en a empêché, et ensuite tu étais ailleurs.

- Alors là, dis donc !

- Quelle importance ?

- Oui.

Ses iris verts bouillonnent avec une telle intensité que l'on se demande... Des yeux gigantesques, à lui changer intégralement la physionomie. Ses cheveux prennent l'air différent. Il vient l'observer de côté pendant qu'elle a sa tasse aux lèvres ; la dévisage franchement, effrontément. Il s'en veut ; c'est plus fort que lui. En attendant, avec la personnalité de cette fille, il va se prendre une réflexion...

- Mmh ?

Il ne répond pas, se détourne fébrilement, puis revient, soutient son regard. Aussi émeraude que la chaise de jardin, simplement les disques ont repris leur taille quasi-habituelle. Il ne s'occupe plus que de la minuscule pigmentation de sa peau.

- Marrant, tes taches de rousseur... Normalement c'est plus gros ?

- Ca dépend.

Il lui saisirait bien le poignet, ici à quelques centimètres de sa main, histoire de changer une ambiance dont il n'arrive plus à définir ce qu'elle est exactement. Retrouver celle du matin, dans les rues ; on n'y est plus, tout en y demeurant un peu. La miss ne remue pas d'un centimètre, il hésite vraiment ; elle semble en pleine observation de son café presque vide. Son teint également, peut-être un rien foncé. Elle capte l’un des chocolats, celui qu'il a transféré dans une soucoupe, et s'emploie à le dépiauter. Sur le bracelet qu’elle porte, on aperçoit un gribouillis indiscernable, probablement deux initiales entrecroisées, à la rigueur un « C » et une autre lettre, éventuellement un « L ». Elle s'en rend compte, lui approche sa main tout en engloutissant de l'autre. Cela commence à ressembler à des jeux d'adolescents et le rassure un peu.

- C'est Catherine, hein ?

- Mmh ?

- C'est ton prénom, c'est cela, Catherine ?

- Mais oui ; tu ne le savais pas ?

- Euh...

- Tu aurais pu te tromper, alors... Catherine-Carole, on nous appelait, au lycée.

- C'est vrai, elle aurait pu me le dire. Elle a dû penser que je le savais ; et puis il y avait un tel bruit, on distinguait à peine...

- Comme cela vous n'avez pas pu dire de mal de moi...

- Non, mais je ne sais même plus si on en a parlé ; d'ailleurs elle m'intimidait. Et puis les autres sont arrivés.

- Quelque chose comme « Qui c'est, cette grosse » ? J'ai l'habitude...

Il tourne la tête vers elle avec une émotion inattendue. Une sorte d'empathie, maintenant il sait ce que ce mot signifie. Elle a des yeux immenses, particulièrement lumineux, c'est encore plus long et intense que la première fois. Ils s'en rendent compte ensemble. Avant même qu'ils ne se séparent, ou peut-être pour en donner le signal, elle vient lui effleurer le poignet par deux légères tapes. Il se demande s'il y a eu comme une sorte de charité dans sa réaction. Plutôt un instinct de protection. Il se reproche de se l'être demandé. Peut-être de l'inclination tout simplement et n'en parlons plus ; il est heureux que cela se soit déroulé ainsi, une ombre s'obstinait depuis qu'ils avaient évoqué tout à l'heure sa conversation fantôme avec la brune.

- Ben quoi, c'est bien, les grosses.

Elle ne répond pas, n'écoute pas. Lui aussi a dit cela comme d'une voix étrangère, un automatisme des plus convenus. C'est toujours un peu dégradant, manger ainsi à la gamelle ; ils s'en foutent, il y a cette étincelle très longue de confiance qui a relui.

On vient les déranger ; meubler le paysage. Ils étaient mieux seuls à marcher. Deux filles et un gars qui se rangent à une table pas très voisine. Discrets ; cela procure une muette agitation. La serveuse est là. Miss Potelée regarde en leur direction, peut-être le mec. Non elle revient, termine sa cigarette.

- Ah non, c'est moi.

Pendant qu'il pose de la monnaie, elle engloutit ce qui reste de chocolat. Il attrape le sac et se lève.

- Attends. On remonte, non ?

Il reste debout elle procède à l'échange des chaussures. La fille avec son accent vient ramasser le pognon, il préfère ainsi la situation est nette. Un peu de temps à installer les godasses neuves au fond du sac, il rallume un cigarillo. Elle lui tend la besace qui semble moins lourde ; suit vers la place, maintenant c'est elle qui a les bras ballants ; retrouver la direction, elle préfère lui en laisser la charge ; ils avaient commencé à se fourvoyer, demi-tour ! Vers l’échoppe où ils ont choisi le collier en plaques dorées carrées. Cela reluit bien sur sa peau blanche, même si le ciel tend à nouveau vers le gris ; un cendré chaud, amical, vivant, presque de fête ou de vacances. Le bijou repose majestueusement sur le derme, installé comme déjà partie d'elle. A force de l'observer à la dérobée, il ne le voyait plus. Les revoilà devant la boutique, elle ne peut que s'attarder devant les pacotilles de métal. Le sien ne les attend plus, comme s'il était unique ; non remplacé !

- Qu'est-ce que tu regardes ?

- Rien. En argenté c'est joli aussi.

- Oui mais il y a tes cheveux. Blond vénitien, ou auburn, ou...

- Châtain.

Elle n'a pas ajouté « ignare ». Les mêmes plaisanteries, ce serait lourd. Le vendeur virevolte dans les parages, occupé avec de nouvelles clientes. Aurait-il peur qu'on vienne réclamer ? Ou compléter... Situation ambiguë, revenir sur les lieux... La jeune fille arbore un calme impérial. Elle s'impose, rien d'autre à envisager pour son compagnon que se retirer sous la colonnade. Avec le soleil diaphane, on ne voit plus les ombres des piliers. Cela discute d'autant plus ferme, ici la privation de lumière les réveille. Une matinée, c'est une matinée, il faut bien la vivre, ne pas la gâcher. La miss tripote, ça y est le type lui parle ; non c'est à propos d'autre chose, le collier n'est pas remis en cause. Autant la rejoindre, d’autant que c’était lui-même, non le commerçant, le dépositaire choisi par la jeune fille pour son vœu inexaucé : des boucles d'oreille assorties. On ne trouve rien de vraiment proche. Le vert éclatant de ses yeux se retourne vers lui, illuminé d'un sourire actif, content de sa présence. Il se reproche de s'être mis à l'écart, une peur injustifiée. Il y aurait quelque chose à dire... Peut-être ne s'est-elle rendue compte de rien. En plus il a le sac.

- Viens on y va.

Une longue ruelle. Il surveille l'itinéraire, là vraiment elle ne semble pas du tout s'en préoccuper. Déjà quelques odeurs de cuisine çà ou là. Pas désagréable, simplement un rien déplacé. Les activités se croisent, indépendantes... D'ailleurs on n'a plus beaucoup en tête les vestiges d'hier soir. Elle marche librement, cela surprend toujours inconsciemment de remarquer une femme qui ne porte rien. Elle s’en accommode, lui trouve adorable cette confiance qu'elle lui fait. Les talons résonnent différemment sur la pierre ; les courroies se sont à nouveau détachées, non elle marche dessus elle doit être mieux ainsi. Elle va sûrement les replacer dans le chemin.

11/02/2018

Au_bourg

Chapitre IV, donc. Deux choses en préambule. First je ne demande pas mieux que de mettre un épisode ici chaque semaine ; mais j'ai peur de lasser tout le monde. C'est encore long : il y aura une trentaine de chapitres. On peut aussi en mettre deux à chaque fois, cela ira deux fois plus vite.

 

Secondement on va peut-être arriver à des cas de corrections déjà signalées, attendu que pour le moment je me contente de les stocker sur une liste chronologique, à reprendre lorsque je procéderai à ma seconde relecture. Cela n'a pas d'importance, plus j'aurai de fois la même remarque (mafflue, etc.), plus je saurai qu'il faut absolument s'en occuper. Quelques mots suffisent ; par exemple "mafflue, exagéré, déjà dit".

 

Et maintenant "Lights !", comme disait Percy Sledge...

 

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IV Au bourg

 

De l'extérieur on les voit, ça palpe urbi et orbi, elle a l'air de tchatcher avec un quidam on ne distingue pas. En glissant l'oreille dans le rideau, des bouffées de sa voix. Elle évolue dans l'action, plus la même qu'avec lui. C'est idiot, qu'en a-t-il à faire, ce serait le moment de penser à l'autre, la brune. Est-ce qu'elle va aussi comme cela dans les magasins ? Oui bien sûr, toutes les femmes le font même la reine d'Angleterre. Lorsqu'il a vu Carole hier soir on eût dit qu'elle était au-dessus de tout cela. Un personnage, en quelque sorte. Boh il est bien ici, à tirer son clope, une main dans la poche, même plus le sac à coltiner.

La boutique après, du même côté de la rue, encore des fringues, de la lingerie. Mouais... Ensuite de la godasse, des trucs d'été, bien sûr. Ca serait marrant que... Vrai qu'elle serait presque attendrissante avec ses épais mollets. Pas gros, mais musculeux et un peu renflés. Il se prend à comparer avec les femmes ici dans la rue. Tiens en voilà deux, à un rien près du même âge... Pareil elles en ont d’enrobés aussi ! Ah non une troisième, un peu plus loin, c'est différent mais la fille est vraiment longiligne. Il revient aux précédentes, qui justement sont vraiment à portée ; va de l'une à l'autre. Miss Potelée doit les avoir plus rebondis, mais en quelque sorte cela fait partie de sa personnalité. Surtout blancs comme ça ; les taches de rousseur, il les oubliait. Cela donne un genre. Finalement il n'y a pas tellement de femmes qui les ont comme dans les magazines, on ne porte guère attention à ces détails ; on s'occupe davantage du reste. Par exemple elle a une poitrine bien lourde, mais sans le soutien-gorge cela doit pendre, non ? Des aréoles imposantes, peut-être ? Boh après tout qu'est-ce que cela peut faire ? Les deux à côté sont aussi en décolleté appuyé, surtout l'une, mais l'oeil suivant les courbes trouve des défauts. Ou alors même il les invente, on ne sait pas.

Il se détourne, on entend leur conversation, pas la peine de leur apprendre qu'il est en train de les reluquer. Elles mettent du temps à s'éloigner c'est ennuyeux. Il y a des types qui en profiteraient, c'est sûr, mais lui ne s'imagine pas le faire. Pour l'instant il est avec la miss, même en purement virtuel, un schéma, quoi. Il y a l'autre, là, Carole, aussi. Seulement elle, on ne voit pas les choses comme cela. Elle est bronzée, pour entrer dans le détail, cela doit être ça qui change tout ; c'est ce qu'il se dit. Il va probablement la revoir à midi, ou après, ça lui fait un peu peur. Lui distribue un rayon de soleil aussi. Une joie et une souffrance dirait Truffaut. Le rideau de bandes plastiques s'émeut derrière son dos ça claque. Sans doute les vieilles non c'est la miss. Elle ne s'embarrasse pas de sortir discrètement elle fonce comme un bulldozer. Sur la marche du seuil elle raccroche la boucle de son talon qui s'est barrée ; c'est preste. Après elle rebalance le sac sur son épaule. Elle fait de l'expression corporelle sans le savoir.

- Pff... Rien trouvé ; ah tu ne t'ennuyais pas !

- Oh des thons qui se trimbalent...

- Il n'y a rien, là-dedans. On se demande comment ils arrivent à vendre cela.

- Viens voir, il y en a d'autres.

C'est la lingerie. Elle prend l'air de ne rien en avoir à foutre. Néanmoins ils sont arrêtés devant. On ne sait pas ce qu'elle regarde, tout bien sûr... S'agite avec son corps ce doit être le soleil qui maintenant inonde on dirait que cela se prépare à lui faire luire la peau. Il tire sur le cigarillo qui se termine. Les deux gummiches se sont éloignées seuls ils continuent de hanter la rue au milieu du monde.

- A côté il y a des chaussures...

- Ah oui.

- Là elle est intéressée cela se voit immédiatement. Quelque chose de mobile dans sa physionomie il s'amuse à la dévisager de flanc. Elle va de l'une à l'autre sans s'arrêter. Encore une courtine de bandes plastiques pour entrer dans la boutique, à croire qu'elles ont toutes la même ; celle-ci un peu plus esquintée certaines bandes ont complètement disparu ; d'autres cassées.

- Tu m'accompagnes ?

- Redonne ton sac.

Le truc pèse toujours ; sans interdire de soulever pour la miss le rideau décharné ; surtout le geste. Elle se laisse devancer, passe au bon moment avec son espèce de parfum il faudra lui demander. Il balance le mégot il a failli rentrer avec. De suite il se demande ce qu'il fout là. Tant qu'à, il en aurait profité pour aviser le bureau de tabac, c'en eût été que mieux. Il ne sait même pas s'il peut s'asseoir ou non ; il y a d'autres clientes ça met le branle. La Potelée, elle, ne voit rien. Installée au beau milieu, elle accapare les deux vendeuses, il y a des boîtes qui surgissent de partout. Cela commence à s'accumuler ! Il essaie de jouer les utilités, prêche dans le désert... Soudain elle lui demande ce qu'il en pense. Rien, évidemment ; ce qu'il pense de quoi, au juste ?

Ce sont quasiment des escarpins. Dans les graviers du retour... Par exemple ça ne va pas du tout avec ce qu'elle porte déjà ! Bon, faut voir ça terminé, comme dirait Gaston Lagaffe... Mine de rien, ça donne un genre. Essayer pourtant de dégoiser quelque chose... Bleus, ces trucs ; bleu avec des liserés dorés ; bien discrets, les liserés. Finalement ça lui va et lui va pas. Collerait presque avec ses yeux. Cela rehausse bien l'ensemble, après tout... Comme une autre personnalité. Un brin lourde, apprêtée, il n'aurait pas cru ; pas endimanchée, non, autre chose. A la limite on pourrait s'y accoutumer. Il s'étonne de trouver intérêt à ses questions. Original, n'irait sûrement pas sur Carole. Là sur la Catherine c'est découvert, la chair blanche, une forme de perfection, naturellement un rien poupine.

- Ca fait plutôt sexy...

Elle va le regarder avec un regard. On a distinctement vu sa pupille s'arrondir. Une sorte d'étonnement comme si elle n'eût pas cru ça de lui. Il est peut-être allé trop loin... Un temps infini, pendant une seconde ils étaient comme seuls dans le magasin. Mais déjà une autre paire arrive. Catégoriquement blanches, ça va faire mémé on le voit d'ici. Effectivement elle n'essaye même pas. Une autre encore, là cela se profile mieux. Toute la baraque va y passer ! Elle en enfile une, les vendeuses se dispersent l’une après l’autre sur les clientes qui tourbillonnent comme des guêpes. Plus trop de place ; il s’en libère. De nouveau sexy, mais un peu prolo. La chair paraît brutale, embarreaudée. Les talons plats… Contradictoire ! Il en prend une des autres à la main, les bleues. On doit pouvoir marcher, avec.

- Attends.

Elle en met une de chaque. Semble contente ; on ne sait pas de laquelle. Se lève musculairement, elle doit avoir une force naturelle terrible, pas le genre à écumer les salles de sport. Perchée, elle est. De deux hauteurs différentes, bien sûr ! Pour de la comparaison, c'est de la comparaison...

- Tiens, attache-les moi.

Elle lui donne des ordres, comme cela... Il n'a pas du tout prévu le coup ; se met franchement à genoux histoire de trouver comment on s'y prend, ça n'a pas l'air complexe, visiblement elle aurait pu le faire elle-même. Il est vrai qu'elle se trouve un peu comme un dahu. Il s'affaire, essaye de ne pas trop toucher, plutôt d'éviter le piège supposé : être celui qui en profite. Avec les femmes, pieds ou tête, c'est la même histoire, à tout prendre...

- Hé mais serre, je suis pas en sucre, tout de même.

Il a vraiment l'air instruit... Les vendeuses ont radiné au-dessus de lui ; cela s'est remis à commenter l'actualité ! Il est forcé de tripoter un peu, c'est doux, il serait presque admiratif ; les chevilles un peu lourdes au fond ça passe. Bon voilà c'est fait il se met debout à son tour. Une expérience, on ne sait jamais quand cela se produit...

- Elles me vont bien, celles-là.

- Lesquelles ?

- Avec les talons bas.

- Prends-les.

- Oui.

Derechef elle s'anime passe à l'action. Elle a rechaussé les anciennes, commence à faire le ménage dans les boîtes.

- Oh puis non.

Elle rechange, place les vieilles dans un des cartons. La jeune vendeuse est là.

- Vous pouvez me jeter celles-là ?

- Bien sûreu.

- Attendez, finalement je vais peut-être les prendre quand même pour remonter.

A gestes sûrs, elle va les fourrer l'une après l'autre au fond de son barda. La conversation est prise entre femmes ; cela ressemble à une bulle dont il serait exclu. Miss Potelée s'absorbe à enfiler... les bleues, la mignonne l'aide comme lui s’y employait avant. Il faudrait lui chuchoter qu'elle se trompe, ensuite ce sera trop tard, cela ne doit pas se changer, les machins-là. Néanmoins la gummiche, plutôt sèche et menue, reste considérable devant ; il essaye de faire le tour, déjà trop tard elles sont debout filent vers le comptoir. S'il intervient ça va faire clownesque. La revoilà dans sa gibecière.

- Tu ne veux pas que...

- Garde tes sous...

Elle le regarde avec ses yeux. Promesse promesses ? Etonnant comme ensuite avec les femmes tout se met à bomber, lui ces petits gestes ce serait un poème. La jeune fille lui réinstalle directos la giberne sur l'épaule, on dirait qu'elle n'a fait que cela toute sa courte vie. Il n'est pas si manchot ; seulement c'est inévitable il y a vraiment deux mondes... Cela se fait des sourires, des mimiques, des petites voix comme des amies depuis l'enfance. Des clientes irruptent à travers le rideau de bandes plastiques, une à son tour puis l'autre et même une troisième ; l'attention de la vendeuse va s'orienter comme une tourelle de cuirassé. Ils deviennent subitementt de trop ! Plus qu'à déguerpir et il vient l'aider à soulever la curieuse porte. Elle porte attention à la marche, ça lui fait quasiment des escarpins, ces machines bleues et or. Dans la rue ça veut luire à mort, aveuglant, le soleil n'a pas trop l'air de savoir ce qu'il manigance.

- Elles te plaisent ?

- Ben oui, mais je pensais que...

- On va essayer. On fait tes cigares, maintenant ?

Il entend sa voix presque grave. Son parfum non plus n'a pas changé. Si, en réalité, la modulation de ses paroles était dans un registre relativement plus élevé. Réminiscence ? Ils se dirigent vers l'enseigne à la carotte, elle n’avait pas manqué de la remarquer aussi. Les talons claquent passablement, cela retentit assez endimanché, ou sinon l'été, qui change tout.

- Ca fait du bruit !

- Oah, c'est mignon. Mais elles ne te font pas mal ?

- Non, pourquoi ?

- C'est en remontant, dans le chemin...

- On n'est pas pressé. Et puis tu m'aideras.

- Tu préférais pas les autres ?

- Au début si, et puis tu vois...

 

N'empêche que ça lui confère une certaine élégance il n'en revient pas. Lui jette des yeux à la dérobée, au point de se le reprocher ; pourquoi pas, au fond ? Comme si la personnalité de cette fille l'envahissait. Elle a du pouvoir, de la présence. D'ailleurs maintenant on ne l'arrête plus.

- Elles ressemblent un peu à celles de Carole, mais en moins haut.

- Tu la connais ?

- Pas mal, oui ; de la fac, surtout.

- Et moi qui te croyais plutôt du genre « grandes écoles » !

- Non, j'ai même pas eu l'idée. Mais matheuse, oui. Elle, des machins compliqués, de la psycho, des lettres... Tu sais, nous les filles, ces gros concours ça nous rebute toujours un peu.

- Surtout en lettres, évidemment...

- Ah il faut pas dire ça. Elle était assez brillante, plutôt polar. D'ailleurs on ne lui connaissait aucun mec.

- Pourquoi, elle est...

- Mais non, vous les garçons il faut toujours que vous alliez chercher... Romantique, si on veut, c'est tout !

- Ah bon !

Et la voilà qui part d'un rire énorme de miss Potelée. Mais infiniment aigu, ça la féminise, la fait venir d'ailleurs. Un rire de tête, comme on dit.

Au bureau de tabac, encore une cascade en bandes plastiques à la place de la porte ; ça rentre et sort avec leurs habitudes mécaniques pressées. Il faut se frayer son tour ; la présence de la miss ne manque pas d'y contribuer. On voit de suite qu'ils sont étrangers ; cela ne nuit pas, on les regarde avec des sourires favorables. Il a encore oublié le nom de sa marque, il faut désigner les boîtes avec la main. Elle pendant ce temps s'est mise à farfouiller partout incorrigible. Et avec les godasses qui résonnent dans la boutique comme cela on sait où elle est.

Cela n’apporte rien, savoir où elle est ; si un peu, c'est rassurant, crée des repères, un monde passager. Il sent qu'elle aussi le surveille en coin, il se dit qu'après ce serait le moment de trouver une terrasse pour un café ; poursuivre cette intéressante conversation, non, il en sait assez pour le moment. Elle a devancé, en quelque sorte. La voilà qui compulse les magazines, on n'est pas sorti...

- Tu veux quelque chose ?

- Non, non, pas envie...

Coite devant lui, hésitante ou plutôt disponible. Il se met à la dévisager ; un flou, ses lèvres vont une nouvelle fois s'animer.

- Allez viens.

Elle n’hésite pas, le saisit par la main et l'entraîne au-dehors ; tout juste il a le réflexe de soulever les bandes plastiques au-dessus d'eux pour faciliter le passage. Guère pratique... Elle relâche pour modifier le placer du sac. C'était chaud, énergique, un peu musculeux. Quelque chose de plus, inévitablement, que maternel ou camarade. Juchée comme elle se trouve, on dirait vraiment une femme. Il éprouve le besoin d'agir, au moins de parler.

- Qu'est-ce qu'on fait ? On se trouve une terrasse ?

- Si tu veux.

Il est content, a réagi en mec. A-propos, le soleil s'est mis à luire en grand, c'est le moment de filer s'asseoir. Ils avancent tranquillement dans la rue, au milieu ou n'importe où. Heureusement la foule vient faire diversion. La petite ville s'est réveillée, levée, en très peu de temps. Il faudrait s’acquitter d’une phrase ou deux ici ou là, du moins le ressent-il. Seulement il ne trouve rien et bon, puisque de toutes manières dans l'agitation ambiante, les voix qui parviennent par bouffées assourdissantes, le fait qu'ils se retrouvent séparés à courts instants etc... La pente est qu'il soit seul avec soi-même. Elle aussi alors ? On ne sait pas, emplie d’énergie elle semble conduire leur progression. La journée a complètement basculé, ce n'est plus ce qu'il avait prévu, si tant est qu’il eût auguré. Elle, en attendant, s'arrête aux vitrines. C'est inépuisable, ou alors elle fait semblant ; s'arrête devant n'importe quoi, des chapeaux, des manteaux de fourrure ! Non, il ne s’en trouve qu'un, perché dans un coin d'une boutique, qui doit attendre depuis plusieurs décennies. Il hésite à risquer.

- Ils sont fous, dans ce pays.

- Mais non, il peut faire très froid, ignare ! Sais-tu au moins ce qu'est un ignare ?

- C'est moi, je vois bien ; mais on me l'a déjà dit. Une fille, justement. A propos de je ne sais plus quoi.

- Alors c'est qu'elle devait avoir quelque chose à te reprocher.

- Il faut dire qu'elle était pas mal. Un peu coupante. De famille, aussi. Je me souviens plus de ce qu'elle a fait ensuite.

La miss tranquillement, évasive, s'est remise à chantonner. C'est elle qui mène la marche, avec son sac sur le flanc. On stoppe un peu partout, on se bouscule avec la foule et même parfois entre eux. A ce moment-là il y a son parfum directement. Il se met à le reconnaître, l'éprouver familièrement ; une présence terrible ! Elle fait masse. On dirait que c'est volontaire, n'ayant rien à craindre des Carole, sachant où elle va. Elle se révèle. Avec ces talons ferrés qui surélèvent son pied nu, c'est la reine. Le mollet du coup s'est affiné.

- Qu'est-ce que tu regardes ?

- Oah elles te vont bien, finalement.

Elle sourit... Il n'est pas passé loin ! Les gens autour sont là pour le sauver, qui vaquent, gênent et se gênent, s'agglutinent devant les mêmes boutiques. Sûrement le ciel de lumière, on se croirait à l'étranger. D'ailleurs ils ont presque entièrement remonté la rue, elle était relativement longue. Maintenant c'est lui en tête, prévenant pour la miss. Il stoppe en débouchant sur la place.

- Lequel ?

- N'importe.

Elle veut lui mettre une petite tape sur l'épaule et il se fige. Alors ils s'avancent au hasard, jusqu'au centre, ponctué d’une statue. Là c'est presque désert, peu qui traversent comme eux, une impression de calme ; dans le même temps on peut s'imaginer sous l'observation des environs, comme dans la nudité, de l'agoraphobie au sens littéral. Il hésite à lui servir cette vaseuse, quel intérêt ? Juste histoire de parler, depuis la rue ils sont silencieux, simplement il croyait éprouver son regard lorsque lui-même jetait un oeil à la dérobée. Peut-être elle préférait qu'on ne dise rien.