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18/03/2018

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IX Prélude

 

Le regard de la femme vient lui creuser les yeux. Pas grand-chose, dans cette coquetterie. Elle ne cille pas. Il se demande… Echafaude immédiatement, prendre rang, l’après-midi, la soirée, peut-être en milieu… Pas question de laisser passer ! Elle a les prunelles qui luisent ; ce n’est pas le désir à proprement parler. Ne pas trop en demander rester à sa place. Peut-être ensuite...

- Je vous attends dans l’entrée.

Elle ne bouge pas. Lui tend son verre ; aussi vide que lui son esprit. Quelle entrée ? Il cherche. Celle de l’immense bâtisse il voit que ça. Il ne la connaît pas, cette baraque… Sauf les cuisines dans les caves avec miss Potelée. Où est-elle, à propos ? Pas facile de se retourner ; mal placé. Sa pulsion l’emporte ; il pivote. Ah voilà ; immédiatement ! là-bas, c’est elle. La tache blanche de son visage. Ah merde. Pourvu qu’elle ne les ait pas repérés... Cuit d’avance ! Futée comme elle est. Toujours avec cette espèce de couple introuvable, et la petite musaraigne. De loin, vraiment rase-bitume ! Aucun groupe entre le leur et lui avec la brune. Calmement, il se retourne face vers elle… Disparue ! Ah elle est forte… Nul bruit de talons ! Il se demande s’il n’a pas rêvé. C’est vrai, finalement, ce rendez-vous ? Ou elle a découvert aussi l’arrivée de Catherine et consorts? Un dernier coup de jaja ; lui laisser le temps. Personne devant l’entrée. Il évalue. Un détour, une porte latérale ? Connaît rien du tout, ici. Il va se décider. Les autres se sont bien rapprochés. Pourvu qu’ils ne le hèlent pas… Faire semblant. De quoi mais faire semblant. Donner le change. S’encombrer de victuailles ? Facile… Non qu’est-ce qu’il en ferait ? Au pire un cigarillo ; il le jettera au dernier moment.

C’est parti ! Il ne s’en est pratiquement pas rendu compte. De nouveau en apnée dans l’infini. Est-il debout ? Il se trouve immense. Pour fumer il commande chaque fraction du geste ; jusqu’à l’articulation du cubitus ! Cela ne s’éteint pas ; c’est déjà ça. Le casse-pipe, cette histoire. Se réfugier auprès des autres, les miss, le couple... Tellement impossible ! L’abattoir… Curieux, cela : on fait ce qu’on veut et on ne le fait pas… Un détour par deux tables, formant une sorte d’île, sur le côté. Après, ne resteront plus que quelques mètres à franchir pour l’entrée. Les belles tables couleur algue de ce matin. Non les mêmes exactement, ils étaient plus loin ; identiquement solitaires. Il ne ressent pas d’émotion. Trop tôt. Tout à l’heure, c’était prometteur. Qu’est-ce qu’elle veut, la majesté brune ? L’engueuler ? Ce serait plus simple. On verra bien après. Il disparaîtra, quittera Marienbad. Très assurée quenouille ! Comment font les autres, bordel ? S’il y avait du monde autour de ces deux malheureuses tables, cela cacherait ! Ca aiderait… A la place, un silence obscur et bourdonnant. Des voix étouffées parvenant des vingt mètres, trente mètres. Ambiance parfaitement sympathique, fors pour lui. Le soleil plombe secquo l’ami. Grand ouvert ! Il a mis le temps. Ce sera pour ce soir ; un sacré temps il a mis. Et c’est maintenant… Comme ils s’amusent, loin derrière ! Les gens normaux en quelque sorte. La solitude le dénonce ! Faut aller s’engouffrer, à présent. Sans tarder ! Cela prend combien de F., s’engouffrer ? Bien le moment d’y penser… Il vérifiera c’est sûr c’est tellement urgent. Pour le moment impossible de reculer. Ca commence plutôt mal… Il parvient aux marches, celles de ce matin avec miss Potelée. Ensuite c’étaient les cuisines ! L’énorme huis extérieur est fermé bel et bien, avec son monumental bouton de cuivre. Ca tourne pas ! On le voit… Il cherche à comprendre il n’y a rien à comprendre. Les filles comment passent-elles ? Bouillant de soleil, le cuivre… Avec obstination ! Le battant, les deux battants desséchés bombardés irradiés… Maison hostile, fermée comme une casemate de la ligne Maginot. Envie d’abandonner, de courir loin… Il aurait le temps ?

Il se met à tourner, ce gros cuivre ! On le manœuvre de l’intérieur ça s’entrebâille. Elle avec ses yeux marrons. Ombre fraîche du vestibule ; indiscernable à perte de vue ! Il faut beaucoup de temps. Derrière, la porte de la citadelle se referme. Emprisonné ! Idée fantomatique de songer à l’embrasser… Rien à voir ! Elle se détourne dans l’univers glaciaire, à l’assaut d’un escalier digne de Chambord. Antinéa glissante, choc répercutant des talons ailés, autoritaires. A la poursuite, pas une seule fois elle ne le touche. L’alcool a comme disparu de lui. Il ne gèle plus on commence à distinguer. Envie de parler, « jusqu’où on va ? » Ce serait tellement dérisoire ! Un abandon total, c’est cela qu’elle entend. Qu’a-t-il fait pour être l’élu ? Palier, escarpement vers le second étage. Le vaisseau craque sèchement ; une vie dans chaque recoin. Belphégor au milieu, la dame poursuit ; sabots assourdissants ! Pire que le cuirassier Destouches... Où va-t-on bon Dieu où va-t-on ? Quand il faudra s’exécuter… Du Mitsouko plein les marches ! L’une l’autre… On se convoie jusques en haut. Non ça continue ! Elle a du souffle… Un œil-de-bœuf par-ci par-là qui balance un filet de lumière ; impossible de savoir où on est. Qu’est-ce qu’on fout là qu’est-ce qu’on fout là… Catherine potelée avec sa rivière, maintenant pire ! Marienbad on y est… Il essaie de le reconstituer, de l’extérieur ; n’y parvient pas. De plus en plus étroit. Ca grimpe en bois cassant ; aucun répit ! Des combles. Une porte entrebâillée. Ombre évincée ! Les derniers mètres, elle avait pris une respectable avance. Martèlement plein… Ca dure sans arrêt ! Rattraper, franchir la distance… Couloir vertigineux, un rai au fond qui grince. Lui aussi du potin défonçant le plancher… Il court presque, bourdonnant. A l’arrivée elle est derrière, fourguée dans l’obscurité lumineuse des volets fermés. Stries aveuglantes ! Petite pièce petite mansarde il s’approche.

- Vous ne fermez pas la porte ?

Il se retourne. Elle est debout. Elle a quitté son pantalon noir. Jambes nues ! Composantes claires dans la semi-obscurité. Un tournemain pour se débarrasser ! Les socques ont valdingué du temps qu’il cherchait. Le string noir… en bas sur l’esplanade… Il transparaissait ! Le pull serré… Traquenard ? Elle n’a pas de physionomie, aux trois quarts masquée par la sévère pénombre. Commencer ! Elle va l’étudier chirurgicalement c’est inévitable. Directos l’élastique on verra bien. Noir de Calais très fine dentelle ! Assorti. ferme personnalité ! Compacte ; à l’inverse de l’odalisque, diaphane, prolixe. Ce Mitsouko ! Très attachant comme elle… Totale cohérence ! Un pouce à chacune de ses hanches… Agrippe le mince ruban. Douceur extrême ! Angélique… A droite à gauche. Le cordon plat se décolle bascule. Peau bouillante ! Comme en bas le cuivre en plein soleil. Le tissu glisse durant quelques centimètres. Bras ballants elle écoute de tout son moi ce mouvement qui la déshabille tout à fait. Emue, elle ne dit rien. Tout est si facile ! Il marque un temps ; se ramasse confortablement devant elle. Elle risquerait volontiers une aide ; ne rien briser de l’oeuvre qui se construit. Le chiffon de polyamide lui tombe sur les chevilles. Genou après genou, elle s’en débarrasse. Une désinvolture non feinte, aristocratique. Tiens c’est vrai ça… Il n’y songeait pas. Une belle Espagnole, fille de Hidalgo ? Si peu d’accent ! Une voix indéfinissable, dynamique. Sonorité de frémissements électriques. Une voix d’or en somme ; à la Demis Roussos au féminin. Très attachante ! On la ferait parler rien que pour cela.

- Votre Mitsouko...

- Vous l’aimez ?

Il néglige la petite forêt brutale de son pubis ; commence à rouler précautionneusement le délicat textile du haut. Elle échappe immédiatement ! Farouchement… Par une souple contorsion, majestueuse, la nonchalance d’une paresse hautement contrôlée. Une danseuse ! Au terme d’une silencieuse lévitation elle se délove à même le tiède plancher de bois. Derrière les ardoises, le soleil darde énormément. Le garçon rampe au milieu d’elle, complètement vêtu. Pas le temps. Fesses de la dame élargies sur le sol rèche. Il ose les doigts ; ne riment à rien ! Il comprend. La bouche dans la toison droit dedans. Aucune hésitation. Elle a préféré ! N’a rien dit… A présent une langue féroce la fouille. Silence au contact de la muqueuse. Déjà gonflée ! Il songe à la potelée, auprès de la rivière. Comment elle s’appelle ? Catherine. C’est loin...

-Mmh...

Pour lui faire plaisir, ou vraiment ? Ce parfum elle en met toujours ainsi ? Il attaque cherche l’inspiration. Elle se vousse. Un début de sauvagerie. Ca lui procure une ardeur nouvelle.

- Oui… Comme ça...

Il repense qu’elle conserve la trace un rien plus claire du slip. En très léger ; semi-hâlée naturellement. Apâlie en son intimité. Cela contribue à la rendre plus réelle et plus tendre. Catherine il faudra qu’il regarde. Naturelle intégrale ! Elle ne ménage guère de temps pour s’exposer au Phébus. Son affaire, ce sont les minuscules taches de rousseur. La brune s’impatiente. Elle a dit « comme ça ». Il recommence. Elle ne geint pas ; il modifie. A nouveau les chairs délicates se bombent.

- Oah...

Le cri ne vient plus d’elle ; il est extorqué ! Rauque modulant vers les aigus. La voix d’or transparaît néanmoins. Parmi les grillons ! Imprévisible symphonie… Comment les a-t-il oubliés ? La jeune femme a impérialement fermé les yeux. Elle encaisse dru. Les épaules rivées aux lattes du plancher. De ses mains elle ne fait rien. Outragés par la fibre luxueuse du sous-pull, les sommets de son buste réclament. Il est très beau, ce truc, on lui a dit. Elle aime le porter en extérieur ; cela trompe son monde et l’amuse. Ils auraient été mieux dehors, sous une verdure. Ce qui l’a dissuadée, c’est la promenade matinale avec la Catherine. L’alcôve ça fait ringard ; sur les planches ça l’excite. Qu’est-ce qu’elle cherche ici ? Avec son blindage de Mitsouko... Pour soi uniquement ! La rassure la réconforte ; la libère… Rien à prouver ; surtout à la grosse miss. Son amie ben voyons. Elle triomphe ! Le punch lui a fait du bien. Ensuite… Ensuite il n’y a pas d’ensuite. Carpe diem. Son métabolisme décide, comme une revanche. Elle n’en a aucune à prendre. Hymne à l’été… Aux grillons ! Est-ce que lui les entend aussi ? Il s’arrache ; ou c’est sa propre mécanique. Il n’y connaît pas grand-chose ; il trouve. Il tire de la jeune femme des gloussements, un second, lui extorque. Elle va s’offrir avec férocité. Pour elle-même. Elle sent venir ! Déjà… Très surprise ! Seulement elle contrôle avec une infinie maestria. Comme tout ce qu’elle fait. Que cela dure ! Quelqu’un pourrait entrer… Elle n’est plus très sûre… Connaît la suite. Pas nécessairement… Silencieuse à l’écoute ! Le mec. Elle voue de la reconnaissance. Lui enserre la tête entre ses mains. Ca les occupe ! Qu’il aille plus avant par pitié… Il a compris. Fonce. Elle voudrait parler ; donner encore un ordre… Mille ordres ! Prisonnière de sa mécanique ! Lancée à perte et fracas… Ce gamin est infatigable… Lui crispe à mort les doigts dans les hanches. Il a une sorte d’existence… inaltérable !

- Ouoin !

C’est « Plus loin » qu’elle voulait dire. Elle ne peut articuler que ce feulement de chaleur extrême, triviale. Beau et con. Elle va s’effondrer. Penser à autre chose… Pas déjà ! A nouveau elle est maîtresse de l’événement. Elle pourrait facilement parler… S’en rend compte. Elle sait qu’elle est belle ; adore être regardée. Une insolite confiance retrouvée. Les grillons les grillons… A présent ne s’occuper que de soi. Ne plus toucher l’homme de ses mains ; cela brise la distance qui les unit. Les abat autour de soi ; ouvertes ; paumes en haut ; prêtes à se crisper. Encore plus livrée ! Brassée vers les infinis... Lui est libéré comme un cheval. Elle hésite ; se contracte doucement. Avec beaucoup de précaution ; qu’il suive. Formidable accélération ! La bouche du garçon en pleine symphonie… Sans arrière-pensée ! Charge de Вронски… Ralentit pas. Ce qu’elle fera du mâle ensuite ? Une promenade, pourquoi pas ? Il y a l’autre potelée… Est-ce qu’elle peut lui donner tout cela ? Lui bande à mort comme une pierre. Ca insiste… Mais vraiment ! La voilà qui se déclenche comme dans Miller ; ne dit plus rien.

« Mitsouko, de Guerlain. Ca vous plaît ? » Il croit encore l’entendre. Il ne lui a pas répondu. Peut-être le destin se préparait-il à lui offrir de plus vastes amplitudes… Pour ses rêves, et celle des hanches étales. Le vouvoiement, aussi, claque à ses oreilles. Il n’attend rien. Surtout pas la jubilation de ce qui se réalise trop vite. De ce qui encore une fois s’exécute sans lui ; devant ses yeux. Parfois il les ouvre. Pour découvrir combien c’est étrange, une femme vue de près. L’épiderme sombre laisse apparaître de menus défauts ; avec l’érotisme du vouvoiement. Familiarité de ces défauts ; de ce vouvoiement. La jeune femme s’emballe ! Crie. Déchaînée… Trop ! Sans interruption… Quelqu’un va venir c’est sûr ! Imminent… A tous les coups elle se malaxe les seins comme une forcenée ! Il eût aimé qu’elle lui prît la tête. Dans une certaine mesure, elle doit se contrôler ; souveraine ! Peut-être préfère-t-il. Autre manière de rendre hommage… Elle ne fera rien pour lui ; ce sera la surprise. Antinéa jusqu’au bout, il en a le pressentiment. Une autre fois, s’il y en a une… Elle est retombée, geignant un peu. Ces maudits grillons ! Elle se caresse pesamment chacune des loches. Elle a retroussé le délicat sous-pull jusqu’en haut. Les mains retombent de part et d’autre. On ne voit plus que les imposants mollusques. Solidement bruns eux aussi. La première fois qu’il parvient à les apercevoir… Avec la respiration et une moiteur indiscutable.

- Non, laissez.

Aucune décision à prendre. Il insiste. Effleurements épars. S’il continue elle se rétracte. Le soleil a dû se refermer lui aussi : les fentes des volets s’assombrissent. Un calme énorme survit. Digne plutôt du matin. Ce pourrait être bien, encore une fois, une rivière. Les autres, dehors ; la fête s’éternise. La vie circule ; des occasions… La miss Potelée la musaraigne… Peut-être déchaînées avec des mecs ! Des mecs… Il en est un aussi.

- Donnez-moi une cigarette.

Voix rauque. Evanescente. Sucrée. Ca reluit dans les oreilles. Ton de commandement. Il faut se mouvoir ; gagner la dimension des gestes. Il n’en a pas, lui, de cibiches ! Pas la moindre… Elle ne le sait pas, cela ; peut-être l’a-t-elle remarqué ; assurément oublié. Il ne lui en a jamais vu ! Dans le sac ? Probablement. D’un coup tout s’éclaire il en a repéré en entrant. Un meuble assez bas. Se lever… Déjà, sa tête ! Y aller, dans le jour fade. Les clopes sont là. Un carton doré. Elle reste couchée ; autant lui allumer de suite. Drôle de goût, ces trucs. On dirait celles de Catherine ; il ne sent pas tellement la différence. La fumée s’exhale tranquille. Sans les grillons ce serait l’ataraxie. Des bruits au-dehors, de sourdes phrases. Il présente la cigarette à la jeune femme. Pas un mouvement. Obligé d’atteindre la bouche, qui se referme dessus. Elle va la prendre d’une main. Cendrier… Sur le meuble elle a dû aménager… Voilà ! Une soucoupe. Elle a remonté cela des cuisines. Il vient lui poser à côté. Le sous-pull noir en place impeccablement sur le corps. A quel moment l’a-t-elle remis ? De la sorte elle paraît nue comme un Manet. Elle accepte la clope. Elle ne dit pas, n’ânonne pas de merci. Il est très heureux. En la fumant, elle continue à l’accepter ; à ne pas dire de merci. Il continue à être heureux. Apaisé : plus vite qu’en sortant de la rivière. La pénombre éclaire comme un Soulages. Dans l’esprit de la fille, ça doit gamberger. Il se demande ce qu’elle souhaite. Complètement inerte ; fatiguée ? Elle relève un genou ; l’abandonne en position semi-pliée. Elle tire sur la sèche avec réflexion. Sa hanche surnage dans le clair-obscur. Le hâle protège un peu ; comme un vêtement distant. Avec la moiteur affirmée de celle qui s’est donnée. Blanche de lait ce serait pire. Catherine, par exemple ; à quoi ça ressemblerait ? Des hanches plus rondes… La toison plus fournie ; car elle doit la laisser embroussaillée. Ici, tout est étudié. Une femme qui s’occupe de soi ; surveille son capital. Lui n’est qu’un aide ; une sorte de masseur. Que peut-elle être avec les autres ? Il y en a c’est sûr… Antinéa ! Ses cheveux, qui s’affalent en sacré gros vrac. Une merveille. Orage de puissance, qui semble ne pas lui appartenir ; la rend d’autant plus hiératique. Cela gonfle en tous sens ; retombe en tumulte. Encore un signe : elle a vécu. D’une certaine manière il n’est pas trop déçu. Il a du mal à réaliser. C’est lui qui a fait cela ; sans toucher à l’édifice. Encore plus fort ! Peut-être ce qu’elle a désiré. Une suite ? Rien de moins sûr. Les circonstances décideront. Les grillons grillent infatigables. Il remarque ses boucles d’oreille ; très fines, en or. Ca lui rappelle… Il vaut mieux ne plus traîner.

- Je vais m’habiller...

- On a encore un peu de temps...

A quoi pense-t-elle ? Il va s’allumer un petit cigare. Il se fouille extirpe ; ça mamaille la flamme surgit. Il finit de se rajuster. Puis s’approche de la dame.

- On va vous attendre, en bas…

Le voilà fixé. Ne pas rater sa sortie. Faudrait parler… Elle va l’aider, l’en dispenser. Regard sur les ardoises mais pas trop. Enigmatique. Non. Perdue à l’intérieur de ce nuage bleuté. Quitter le plus discrètement possible. Elle ne saura pas… Une espèce de révolte. Le cigarillo qui éclaire stupidement ; la porte massive. Il se retourne ; gauchement. Entrevoir sa figure ; qui est orientée dans sa direction.

11/03/2018

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VIII Marienbad

 

Jamais les yeux de Carole ne planent sur lui. Seul jalon commun, le parfum de la jeune femme. La marque, le nom ? Lui demander… Un coup de tonnerre ! Hantise de la déflagration… A mesure que le temps coule, l’obsession vire au blocage. Lui adresser directement la parole… Monumental ! Jamais elle ne l’a vraiment concédé ; uniquement avec la miss Catherine, ou l’autre, ou collectivement. Interminablement foncée, sa chevelure fastueuse bruit d’une lumière explosive. Quelle merveille ! Elle ne cesse de les cajoler. L’autre fille se montre d’autant plus volubile. Pour l’empêcher de se dérober il l’entretient par monosyllabes ; épie aussi la brune. Celle-ci continue d’arranger nerveusement, sans la moindre utilité, à la perfection, ses mèches considérables qui ruissellent en nappes voluptueuses, paroxystiques. Campée ! Prestance animale, sublime. Sa luxueuse fragrance lui confère cet aspect d’inaccessible divinité qu’elle rayonnait hier soir.

- Il est vraiment bien, ton pull noir.

La fille, prompte. Et pour cause… Il démarque jusqu’aux aréoles par-dessous la fibre synthétique. A croire que les gestes étaient pour elle ! Cela pourrait virer anesthésique, vulgaire. Mais là, Carole, ce devient sculptural, diabolique, solennel. Involontairement, elle transfigure ! Une autre dimension. Il se demande si la miss Potelée, voici une heure, a esquissé quelque chose du même ordre. A priori non ; plus grave, il ne s’en souvient plus. Pas son genre ? Avec la brune cela passe fabuleusement. Il est vrai que de Catherine il a vu mieux. Elle s’en est tenue à l’odalisque ! Rien de commun. Une présence éternelle, intérieure ; elle s’impose ! Caro l’inverse : on l’impose ; elle est l’inconscient collectif. L’assumé pour l’une, le vécu pour l’autre. La brune invite à participer. La fille continue à lorgner sur lui. Elle guette ses réactions. Le mieux dans ces cas-là tirer sur le cigarillo ; cela calme la gêne. Voilà qu’elle fait mine de s’esbigner… Bien pire ! Elle s’éloigne, de son trottinement saccadé... Lui se retrouve en aparté avec la brune ! Une joie et une souffrance dirait Truffaut. Tant espéré, tant craint… Les choses acceptent de se réaliser ; on est désarmé pour y faire face. S’il ne réagit pas, elle aussi va déguerpir ; laissé en carafe ! C’en sera terminé.

- Et vous, bonne promenade ?

- Euh...

Du très pauvre Bernard Lhermite. Pitoyable ! C’était Carole. Elle au moins consent un effort. Il pourrait exploiter cela ; lui suggérer que son embarras dénonce un hommage. Cela gagnerait du temps le remettrait en selle. Il hésite ; se dit que les femmes n’aiment guère que l’on s’abrite sous des références. Connaît-elle des bandes dessinées ? Il songe qu’en face de Catherine ce serait plus facile, elle mordrait plus volontiers. Seulement, ils sont restés deux heures seuls ensemble ! Lui revient à cet instant que la trotte-menu, les quittant, l’a outrageusement reluqué.

- Qui c’était, cette fille ?

- Vous ne la connaissez pas ? Elle est très gentille.

Le vouvoiement la met sur un piédestal ; lâchement rassuré, il préfère. En résulte une complicité vague entre eux, également due au fait d’évoquer cette étrangère ; qui brouillonne claironne de tonitruante activité, éventuellement amusante voire hypocoristique. Il ignore ce que la brune en pense… Ne pas s’y risquer ! Des coups à se faire taper sur les doigts… Il ne voit pas comment poursuivre. Même état qu’avec la miss Catherine au début. Comment s’en tirent donc les autres gars ? Encore une bouffée sur le petit cigare… Elle risque de s’échapper ! Le plus impressionnant demeure qu’elle n’ait pas sa cour habituelle ; ce qui ne peut guère s’éterniser. Pour le moment la voilà comme livrée, pour lui seul. On la dirait une femme semblable aux autres. Ca la simplifie ; la met à portée. Ipso facto établit une distance gigantesque entre eux. La notion de « entre eux » paraît une vue de l’esprit ; plus ils sont rapprochés physiquement, plus ils semblent ressortir à des mondes étrangers. C’est verrouillé, sec.

- Vous avez un parfum terrible !

- Mitsouko, de Guerlain ; ça vous plaît ?

Ca lui plaît ? Il voudrait lui dire qu’il ne comprend même pas qu’elle puisse y attacher de l’importance ; lui confesser au moins cela. Il aventure son regard aux environs ; trois quatre gus à proximité ! Bien trop pour lui ; un ou deux, il aurait lutté. Maintenant elle rompt. Evident, prévisible, rassurant.

- On m’attend pour les tables.

- Parce qu’il y a des tables ?

- Mais oui ; vous allez voir.

 

Elle opère un demi-tour, décroche ; auparavant, lui ébauche le frôlement d’une caresse au creux de l’épaule. C’est venu comme ça. De sa main, splendide, qu’il est impossible de qualifier. Il évite ses yeux, ce serait comme une fracture. A présent, il est seul au milieu du désert. Tout le monde a dû les regarder, il s’en fout. Reprendre une contenance ; se réfugier… Avec des inconnus ; plutôt des mecs. Entouré de mecs ! A ce moment il se rend compte qu’il n’en connaît aucun ; pas assez. De vagues paroles. Il cherche. En un clin d’oeil apparaissent au fond de l’horizon les deux miss, Trotte-menu et Potelée. Elles ont tout vu c’est sûr. Moins drôle… Autant évaluer immédiatement les dégâts ; il fonce. Complètement seules. Il ignorait intégralement qu’elles se connaissent.

- Alors, le joli coeur ?

La musaraigne. Cela fait drôle dans ses lèvres extrêmement fines, rien de maquillé. Est-ce que c’est vraiment une femme ; est-ce qu’elle peut être bandante ? Il sait que cette question ne vient pas à l’esprit en compagnie de la brune. Là non plus, en fait, du moins explicitement. A cet instant il réalise que la Catherine est à des années-lumière, dans le camp des belles justement ; il craint son regard par connivence. Lui revient ce qui s’est passé entre eux ; qui aurait pu… Lourd comme un nuage opaque. Curieuse impression de la trouver entre ces autres mains. Il préfère s’intéresser à la petite. Il pourrait l’appeler Sidonie ou du même acabit. Miss Potelée il avait deviné tout de suite, le bracelet était arrivé immédiatement. L’autre, ses cheveux tirés en arrière, sa queue de cheval... C’est normal, cela, une queue de cheval ? Un front dégagé, haut, une intelligence. Genre abstrait, impalpable, non pas intellectuelle mais foncièrement autre. Elle doit être utile. Sans connaître pourquoi il songe à cela, il se dit que les mots doivent acquérir une valeur particulière dans son esprit, peut-être à orientation étymologique.

- Tu charries, Gabrielle !

La potelée, son emprise. Tiens donc, Gabrielle. C’est comac ! Elle institue de la lumière à force de paraître hors de la vie ; passe très bien avec la bâtisse gigantesque et les chaises vertes. Il y a un peintre contemporain qui les décline, ces chaises vertes : c’est pas mal, donne du goût. Elles ne sont pas toutes vertes, ses chaises. En voilà, une idée, pour l’après-midi : il y a peut-être des expos, dans les limbes de la bourgade ? Il retrouve des repères, l’envie de parler. Cette fille, avec son étrangeté apparente, il lui semble qu’elle le rend plus fort.

Elle a l’air salement cultivé. Elle est bien cette femme, quoi. Catherine la protectrice et lui, justement, ça les rapproche ; normaux par la médiocrité ? Va pour. Qu’est-ce donc, la médiocrité ? Il ne mange pas de ce pain-là. Lui aussi aime bien les machins culturels. Catherine aussi, probablement. Il a encore méjugé par angoisse. Instable ! Envie de se ranger du côté de Gabrielle. Il pourrait la trimbaler cet après-midi. Du côté de. Il n’y en a pas, de côté ! Il réalise qu’il devient con ; médiocre ! La trotte-menu n’est pas vieille, largement non ; pourtant avec elle on pense « femme » plus vite que « fille ». Etonnant. Soudain le regard avec miss Potelée. Un regard en Umlaut, qui part cinq cents et revient trois mille ; un regard qui uniquement finit entre eux. Les yeux verts il avait oublié. Y a-t-il du reproche à l’endroit de la brune ? Il le croirait… Electricité positive. Cela complique. Le matin c’était linéaire ; un paradis abandonné. Dans la plupart des cas, une journée s'alourdit ; sans rémission ; d’heure en heure, par à-coups. Un navire qui sombre. N’y peut-on rien ? Est-ce que la miss pense comme lui ? L’autre miss… Le moment présent se trouve rarement le plus agréable. La seule chose c’est bouffer ! Dans les parages, ça se précise. La petite Gabrielle se met en œuvre. Les groupes déjà sédimentés alentour. Des mecs ont pris l’initiative. Lui c’est le pacha ; naïf, à la dérive. Situation ambiguë, inconsolidée, le Seiltaenzer. Cela va sûrement s’effondrer elles vont le rappeler à l’ordre ; ou il n’a aucune importance et elles vont disparaître d’un seul coup. La brune règne à bonne distance, avec au moins huit cents types. Des autres filles également, qu’il ne connaît pas. Lui préside involontairement une tribu de deux femmes. C’est correct, d’autres gars restent entre eux. Il redoute que sa minuscule affaire ne se délite ; embaucher un autre gus ? S’il s’en présente un dans les horizons… On va bien voir. Ou rentrer une troisième fille... Cela stabiliserait ; à la manière d’un atome et de ses valences. Provoquerait des jalousies des envieux...

Pour le moment il est seul devant Catherine. Il ne lui dit rien. Elle n’en prend nul ombrage ; elle est forte. Qu’est-ce qu’elle peut lui trouver ? Mystère. Le matin est loin, la rivière… Y aurait-il vraiment quoi que ce soit entre eux ? La réalité c’est complexe ; vivant. Ca fuit. On ne sait pas s’il y a une armature. Sidonie, euh non Gabrielle, rapplique ; avec des verres de punch. Un type et une mignonne l’encadrent. On dirait que ceux-là sont en couple ; du Rohmer-Rivette. Intéressant. Ce qu’il souhaitait. La réalité quand elle veut… Il se méfie. Libre comme aux échecs, quand l’adversaire semble exécuter un simple roque. Les machins qui démarrent bien ça paraît bizarre. Il va falloir parler, tenir une place… Toujours la même histoire ! Le gonze n’a pas l’air méchant. Isolé, comme lui. Avec une louable décontraction. Des vaseuses ; pas grande gueule mais assuré. Il paye son écot, des frais à tout le monde. A l’évidence il n’est pas avec la demoiselle ; ou alors c’est très discret. On ne sait pas, tous comptes faits. Voilà qu’il entreprend l’odalisque, un trio avec cette blonde. Il manque un verre de planteur ! Obligé de se remuer… Heureusement la trotte-menu.

- Attends, je vais en chercher...

- Non laisse.

Du coup elle ne bouge pas. C’est malin ! Congédié tout seul ; regard circulaire dans un état second. Machinalement il sort du groupe, en pleine aridité. Partout cela s’est déjà formé ; avec un reste de bordel. Là-bas une table sans âme qui vive, perdue à l’ombre s’il y eût du soleil. Inentamée sûrement interdite. Tant pis autant y aller. De la bouffe immense !

- Ah vous êtes gonflé, alors !

- Il ne faut pas ?

- Mais si, pourquoi ? Donnez-moi un verre.

Carole. Seule avec son Mitsouko. Il y a effectivement une sorte de tonneau, un truc en plastique, un cubitainer. Seulement, l’engin n’est pas dépucelé. Contraint de s’affairer... Sous les beaux yeux de la dame ! Ca fait très con. D’autant qu’il y tâte pas un caramel. Simultanément, parler ! Mieux vaut ne pas y penser.

- Vous n’avez pas l’air particulièrement doué, mon ami...

- Non.

- Mais il n’y a rien à faire... Il suffit de tourner.

- Ah oui.

Un tapis de gobelets. Les verres c’était pour avant, le rhum. Il choisit méticuleusement le plus loin placé, manquant d’effondrer la table. Le robinet veut bien se décoincer ; il n’en met pas trop partout. C’est fragile, ces godets ! Ca s’écrase pour un rien… A tous les coups quelqu’un va s’amener ; si au moins c’est une fille… Non personne. Il tend le verre plein à la brune. Elle avale une gorgée silencieusement. Un second pour lui ; cette fois il en renverse un peu. Il torche le truc directos. Pour s’en débarrasser.

- Vous avez la dalle en pente, en tous cas…

Vulgarité aristocratique. Il est troublé par ce caractère intimiste.

- Et vous n’avez pas répondu à ma question.

- Euh...

Si Mitsouko vous plaisait.

Ah oui c’est son parfum. Cette manière inexorable qu’elle a de les poser fermées, les questions...

- Je vous bloque ? Vous préférez demander à Catherine ? A Gaby ?

- Oh elle...

- Bien quoi, vous pensez qu’elle n’y connaît rien ?

Impitoyable déferlement ! Il s’aperçoit qu’il est en train de manger… Toute la viande comme les bêtes. Il voudrait lui dire que c’était pure stupidité de sa part ; qu’il a lancé la répartie comme ça. Il est vrai qu’il n’en croit pas un mot. Qu’est-ce qui l’assure qu’il n’ira pas se réfugier auprès de la malheureuse pour terminer l’après-midi ? Jeté par la brune ! Ou dans le quart d’heure qui suit ? Cette Gaby doit se montrer indulgente. Comme si elle n’était pas une femme. C’est toujours mieux que baguenauder ici, le trésor à côté, n’en rien faire ! Au contraire, c’est Carole qui l’amène à se renier… Comme une crêpe ! Il pourrait la défendre, l’autre. Il marquerait sa personnalité ! Il est accroché par cette idée… C’est désespérément trop tard ! Et il mange et il mange, physiquement cette fois. La brune se met à esquisser des gestes pour l’imiter. Il se précipite. Sauvé ! Il faut agir très vite, elle est résolue ; comme l’autre, justement. N’importe, il s’agit de regrignoter le silence qui s’opacifie en urgence. Il se retrouve dans le même tapanar que ce matin avec la Catherine, au bourg. Jouer les utilités ! Il détaille sa façon de mastiquer. On dirait une femme normale. Cela modifie ses traits, la rend humaine. On cherche les défauts, pour se protéger d’on ne sait quoi. En jaffrant, elle n’hésite aucunement à poursuivre. Elle est libre ! Cela parvient à la changer complètement. Sa voix se fait plus douce, moins incisive. Il ose jeter un regard au sous-pull noir tendu. Sans y penser. Provisoirement, elle en a terminé.

- Pas mauvais.

- Oui ; encore quelque chose ?

- Tiens oui, une goutte de vin.

- Vous savez, tout à l’heure, j’ai dit ça je n’en pensais rien.

- J’ai bien compris.

- C’est vous qui… Euh...

Elle sourit. Et crac ! Le coup de l’attouchement en haut du bras. Réconciliés ! Ces paroles n’étaient qu’un songe. Cette fois elle a saisi hardiment le gras de l’épaule. Le vin ? Il s’empresse avec. Pour lui aussi ; il éprouve de la hâte à se mettre dans les tours. Pas trop tôt ! Evidemment quand on bouffe cela vient moins vite. Se gérer. Comme les femmes, quoi. Est-ce que les autres mecs procèdent à l’identique ? Ca commence un peu, il s’en rend compte : l’horizon plus diffus, replié, isolé avec elle. Quelqu’un pourrait venir ; miraculeusement, ce ne se produit pas. Immunisé ! Quand bien même, il a moins peur.

- Qu’est-ce que vous regardez ?

- Euh… Votre Mitsouko, justement.

Flagrant délit. Il était ailleurs. Les yeux dans sa direction. Coïncidence forcée. Pour une fois qu’il trouve la bonne réplique, elle est fausse. Maintenant il lui dévisage les formes avec application. Une sacrée baiseuse ; cela, en tous cas, lui irait bien. Il ne voyait pas les choses comme cela. Irréelle… Animale… Stupéfiamment proche ! Elle lui fait peur. Soudain il le réalise, le parfum construit beaucoup de choses. Une concrétion olfactive… Cela va beaucoup plus loin ! Il avait rêvé de sentiments ; il est plutôt sous anesthésie.

- Vous voulez le voir de plus près ?

04/03/2018

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VII L’odalisque

 

Il a dû se tromper avec le coup de la fumée. Il ne pense plus à l'érection ça se démerdera tout seul. Ne rien briser. Un cigarillo pour lui, celui qu'il voulait au moment du pêcheur disparu. C'est elle qui a le savon, dérisoire émouvante. Il y a comme une sorte de rémission.

- Oui.

- Ils sont là, tes grillons, qu'est-ce que tu nous racontes...

- C'est vrai.

 

Désœuvré, encore sur le coup, ne pas penser. Le clope au bec, il en profite pour remettre son falzar, le truc évidemment n'en démord pas. Elle va l'imiter elle avec sa jupe, cela fait un peu romano ; elle a du génie pour tourbillonner des paquets de tissu énormes.

- Tiens passe-moi mon peigne, tu veux ?

- Mais oui, je veux.

Plus facile à dire qu'à dire qu'à faire ; des peignes dans son foutoir il y en a au moins quatre ou cinq ; sûrement c'est le tout grand, bleu aussi. Elle tire sur ses mèches pleine d'autorité, on se demande à quoi ça sert, enfin déjà cela évacue l'eau. Il lui présente les beaux escarpins.

- Non, je vais reprendre les anciennes, jusque là-haut.

Il s'assied dans les galets ; appuyée sur lui elle passe successivement les grolles, ça le relance avec la chair blanche c'est quand même ennuyeux.

- Tu serais bien, avec un bracelet de cheville.

- C'est marrant que tu y penses, mais j'en ai. Seulement il est en argent, avec l'autre en or cela n'irait pas.

- Ah oui.

- Non, laisse les courroies, finalement elles me gênent plus qu'autre chose.

Il se relève elle n'a pas cessé de le regarder. Enigmatique, la donzelle. Pour trouver une contenance il se met à l'assister dans le rangement du sac, lui avançant tour à tour le savon, la première cothurne, la seconde, le peigne gigantesque. Elle aussi vérifie et revérifie l'agencement, si tant est qu'un ordre quelconque soit supposé y présider. Sans parler, sans se concerter, ils reprennent le chemin du chemin. Elle recommence à chantonner ; si elle est heureuse comme cela… Ils sont encore mouillés au début cela gêne un peu. Il fait de plus en plus chaud surtout en montant. Il s'aperçoit que, contrairement, le calme revient progressivement dans son pantalon. Un incident clos. Inexplicablement il songe à la trilogie de Miller, sa traduction impossible comme toutes. Il se demande ce que va faire la jeune fille un fois rendus là-bas. Peut-être l'ignorer complètement ? Raconter leur matinée à la brune Carole ? Il imagine les deux gloussant de rire… Quelque chose semble délicat dans le silence musical arboré par la miss. Et si elle continuait à mener le jeu, si elle avait réellement voulu tout cela ? Non, il s'en est fallu d'un cheveu ; il n'a pas su convaincre. Qu'en a-t-il à faire ? Autant rester comme cela, camarades ; on va bien voir. Maintenant le reste de la journée, à venir, lui semble abominablement rétréci. C'était si bien le matin. Au beau milieu de la montée finalement escarpée, il se rend compte qu'elle peine un brin ; c'est elle qui a le fardeau.

- Tu veux que je le reprenne ?

- Oui, s'il te plaît.

A peine est-il rentré en possession du bidule qu’elle s’assied sur les courroies des sandales ; une jambe repliée, l’autre s’étend. Changé d’avis, une fois encore… Vue plongeante ; exprès ? Rien de leur conversation ne peut l’éclairer. Ses iris turquoise ? Couleur indéchiffrable ! Très hautement… Elle traîne à rafistoler sans méthode. On en découvre, par exemple la saillie des plis abdominaux. Les cheveux, secs, glissent en boucles imprévues. Selon les mouvements, les convexités qui animent leur discret revêtement d’éphélides, les chairs blanches recouvrent de l’érotisme… Son corps a du génie pour elle ! Il ne la connaît pas ; chaque angle de vue la transforme en une créature différente ! Ce qui se passe dans sa tête, mystère ; elle doit bien porter une sorte de cohérence… Les pensées changent tellement d’une seconde à l’autre ; sans doute n’y peut elle rien. La voilà qui se relève.

- Tu t'es bien rincé l'oeil ?

- Assurément, chère madame.

Elle sourit ; lui met une petite tape sur la poitrine. La brune Carole en applique également ? Ce geste soi-disant machinal rachète un échange verbal convenu ; certes potentiellement gros de sa propre discrétion… Sans compter qu’elle a soigneusement évité de croiser son regard. Comment aurait-elle pu se figurer que l’image de Carole vienne déflorer l’esprit du garçon ? Le retour définitif restait possible, probable ; minute après minute, il devient inéluctable… A plusieurs reprises ils ont reconnu d’invisibles connexions entre eux ; ils s’en méfient ! Un toboggan… Ils repartent, lui avec la sacoche. Une idée folle, qui cuisait mijotait… S’aiguise comme le temps passe ! Verrouille l’esprit dans un étau… Et si l’on ne remontait pas ? Baste, rien que ça ! Pour quoi faire ? Aller où ? Cela refroidit… Calme ! Déjà il pourrait avoir le courage de l’hypocrisie : lui proposer… Sans rien savoir, bien sûr ; simple courtoisie intellectuelle. Seulement, elle peut toujours le prendre mal. La simple évocation de ce risque le balance dans l’action ; il se jette à l’eau.

- Si tu veux, on peut retourner en ville ?

Voix faiblement assurée. Elle ne bronche aucunement. Comme si elle brûlait de glisser la même proposition. Ou elle n’a pas entendu. Il faut qu’il en ait le coeur net ; forcer la chose. Au moins aura-t-elle eu un instant pour y songer.

- Catherine, tu veux qu'on retourne en ville ?

- Oh c'est bête, on est presque rendu ; autant aller voir ce qui se passe là-haut.

Elle repart dans son chantonnement. Surgissant tout en haut de la montée, à quelques dizaines de mètres, la croisée des chemins. Il gamberge que ce peut être cela qui a décidé ; eût-il balancé l’histoire un rien plus tôt, peut-être restait-il une chance de tourner à droite plutôt qu’à gauche. Maintenant c’est cuit ; les cigales viennent rappeler que l’on ne change rien à rien. Qu’en a-t-il à faire, de cette miss ? Il y a Carole, non … En marchant il rallume un cigarillo ; instinctivement, naturellement, ses mains lui ont extrait le matos des poches à regret. Sombre pensée de l’échec, un mot qui s’obstine, lancine, comme l’oeil dans la tombe ; qui reluit comme une musique. Deux fois ! A l’évidence les choses ne tenaient qu’à lui ; avec le recul elles en ont l’apparence. Organisation, décision, rien qui diffère ; ni de surnaturel, à preuve ! Sans doute parce qu’il s’en foutait, de la miss. Justement, dans ces cas-là, les affaires se déroulent à merveille. Archi-connu ! Qu’en aurait-il de plus ? La grosse quand même savait ce qu’elle manigançait. Du premier début elle vampait. Qu’est-ce qu’elle croit ? Elles vampent toutes ! Chaque seconde… Pas la moindre interruption ! Aucune… Que croit-elle ? Pas si bien que cela ! Du chien, à la rigueur. Dans les magasins… Non pour soutirer des cadeaux ! Comme Swann, penser à tout même le plus affreux ; on s’y habitue… Au début ça transfulgure ! Se calme… Avec les femmes, la morale n’a rien à voir ; celle-ci en est une. Ses menues tapes sur le haut des pectoraux… Sa peau blanchâtre, ses épaules… Un geste de la miss lui revient en tête. Elle a coutume d’élever les bras dans ses cheveux. Apparemment, dans le but de rectifier sa mise. Magnifique Chassériau ! Une odalisque… C’est très beau ! La représente bien. Fier de sa trouvaille ! Il va lui dire… Plus tard. Ses bras merveilleusement ronds… Extraordinaire ! Il n’en revient pas. Il a trouvé : faire l’odalisque comme on fait catleya ! Très fine gageure… Challenge… Ca le décrispe. Ce geste, mains dans la tignasse coudes en arrière… Une offrande ! Tellement énorme qu’on n’y croit guère. Il s’assombrit ; elle s’est fatiguée pour rien c’est lui le coupable ! Mathématique… Logique d’acier! On y repart… La vue du parc l’interrompt. Déjà ? Une chaleur le glace. Aucun bruit ; la bâtisse terriblement éloignée. La menace, elle, si proche. Il faudrait de l’oxygène, penser à autre chose ! Les grillons, par exemple… Encore là ! Impavides immanents… Transcendants ! Rien n’a changé ? Peut-être. Froissement de cailloux l’odalisque… Il dérivait l’oubliait ; ne la regarde pas spécialement, soudain absorbé. Dans la rivière ! Oui dans l’eau… Nue ! Elle en a fait, un sacré numéro… De courtisane ! Maintenant ça lui revient, mêmes poses, l’eau à la ceinture… Surtout, les bras ! Faussement symétriques… Courbes sévères et- douces...

- Qu'est-ce qu'on va faire ?

C’est elle qui a posé la question. Elle s’inquiéterait ? Comme lui… Devant une réponse bien évidente s’effondrent les identités… Regrettent d’avoir été ! Le sont encore plus de le regretter ! Cortège de malentendus, d’ambiguïtés foireuses ; de peur. C’est le moment de faire front ensemble, disperser la gêne...

- On va voir ce que ça devient...

Heureusement qu’il n’a pas dit « au moins on n’aura pas de douche à prendre », le witz atroce qui s’impose comme un gros bubon dans son esprit ! Cet à-propos qui s’exerce au pire des mauvais escients… Champion du goût perverti, de l'astuce cradoque, de l'antiphrase qui brille sous une gangue oxydée ; il faudrait que cela marche dans l'autre sens ! Ce n’est guère consolant. A l’heure actuelle ils auraient atteint le bourg, poseraient le sac… Là c’est con alors ! Si elle disait quelque chose… Que feraient-ils, hein, là-bas ? Surtout, quel serait leur état d’esprit ? On se raccroche au présent, à l’anesthésie du réel. Seulement, lui est toujours là, fidèle comme le chien du vieux Salamano… Quelle heure est-il ? Ils n’en ont plus la moindre notion depuis qu’ils sont partis. Elle aussi n’a pas de montre. Dans sa giberne ? A moins que, sans lui dire, elle se fie à lui… Le pêcheur avait disparu ; il est probablement assez tard. Le ciel… Un soleil très haut, évidemment.

- Tu n’as pas l’heure ?

- Non ; c’est pas grave…

Le prend ainsi ! Hasard d’une réponse ; très négligente ! Luck… Sublime ! Belle découverte ; illumination… Libres ! Ahurissant combien l’esprit change d’une seconde à la suivante… Pousser l’avantage ? Occasion de filer bande à part… Premier instant, dévoré par sa trouvaille ; utiliser un flottement ! La fille semble irrésolue ; cela empire. Dans l’immédiat laisser aller ; ce peut se résoudre spontanément. Qu’elle se ravise pas ! N’en a pas l’air. Ils s’approchent, dans un frémissement de gravier sous les pas de la jeune fille. La première silhouette qui paraît, occupée à quelque tâche, c’est Carole ! Baste… On se demande ; encore trop loin. Elle s’agite. Maintien énergique et royal ; on dirait qu’elle mène une affaire. D’autres quidams, qui la croisent. Elle répond laconiquement. Interdit, il met un peu de temps à effleurer la miss Potelée du regard ; laquelle ne perd pas un iota de la scène. Continuant d’avancer, son corps prend une certaine ondulation ; elle va parler. Puis non puis si, lorsqu’il ne s’y attend plus.

- Caro !

Strident, juste à côté ; volte-face de l’interpellée. C’est la brune. Elle arrive, en sous-pull noir délicat ; son pantalon aussi est noir.

- Vous venez aider ? On vous a cherché.

- Un tour en ville ; il était en panne de cigares.

Ils sont réunis, les deux filles s’embrassent. Ce sera son tour après. Il ne raffole pas de ces trucs ; dans un sens ou l’autre, ils ne signifient rien. Le moment est là ; elle prononce un regard éblouissant ; coule ses mains dans la très large ceinture qui assujettit l’espèce de col roulé. A la faveur de cette cambrure les seins joliment s’évasent dessous la fibre anthracite. Il s’aperçoit qu’il vient de commettre un amalgame inattendu avec ceux de la miss Potelée, nus et libres, en bas dans la rivière. Le parfum extraordinaire de la brune envahit. Catherine ouvre la bouche, on croirait que c’est pour connaître la marque.

- J'en ai profité pour des emplettes ; regarde.

Il a le sac ; l’entrouvre. Elles farfouillent à deux ; extirpent ceci, extirpent cela… Tout ce qu’elles peuvent ! C’est le collier qu’on cherche. Nulle part… Impossible ! Lui a pigé : au cou de l’odalisque ; forcément, c’est lui qui l’y a posé ! Il ne comprend pas qu’elles ne comprennent pas. Commence à rigoler sérieux… En saisit un brin à même la peau entre ses doigts ; Carole observe, l’autre se récrie.

- C’est malin...

Remballage à la Courtial des Pereires. Cela prend un temps infini, gorgé de la fragrance, également des cigales. La miss n'en a pas, de parfum ; elle sort de l'eau. A tous les coups avec leur sacrée jalousie elle va disparaître ensuite pour en mettre.

- Il est splendide, ce bijou ; c'est lui qui l’a choisi, je suis sûre.

- J'hésitais... Qu'est-ce qu'on peut faire, pour l'instant ?

Ca gazouille il se trouve quasi au rebut ; mieux comme cela il préfère. Il marche à côté ; le fardeau réassujetti se balance nonchalamment. Il pourrait se placer au milieu des deux filles ; ça lui paraît une montagne. Depuis que la brune est là il s’est mis à vivre différemment. Quelque chose d’éphémère, aux couleurs envolées. Il considère la bâtisse, dont les murailles splendides, historiques avancent dans leur direction, les surplombent ; il en retire une foule d’idées. Chez Rohmer aussi l’on trouve d’impressionnantes baraques. India Song, c’est encore différent. Non, tous comptes faits surtout Marienbad. Il aurait envie de parler, d’évoquer ces quelques impressions ; chaque fois il se dit que ce serait de trop. Ne pas briser. Carole n’est pas là pour lui, c’est évident ; surtout accourue d’un tel empressement. Le mieux reste d’en profiter, même artificiellement, silencieusement.

Sur le balcon et l’infinie terrasse, on s’active à plusieurs. Ce sera debout. Les chaises vertes… Il ne se rappelait déjà plus à quel point le dégagement est vaste. La miss va bientôt décamper, filer à l’intérieur, le laissant seul avec la splendide brune… Aussitôt naturellement les autres vont s’amener ! Cela commence ; deux filles, attirées par la démonstration des emplettes, qu’elles avaient dû observer de loin. Cette fois il abandonne la besace informe et désarticulée ; personne alentour ne fait plus attention à lui. Mains dans les fouilles, il contemple méthodiquement le lierre de la façade ; occupation identique avant de partir, ce matin… Il mesure le temps écoulé, un soleil maintenant très haut bien que périodiquement grisâtre ; une musique ne voulant pas dire où elle va. Désoeuvré, il rallumerait bien un cigarillo ; il hésite, ne parvient guère à se déterminer. Les choses fuient entre les doigts on n’y peut rien… Auprès de la miss il n’était qu’un objet, un copain. Il aurait envie de se refaire… Comment ? Il chemine s’éloigne… Ce n’est pas extrêmement astucieux. Il y a eu cette rivière, ce bain… Pas la moindre lueur à présent ! En définitive il va l’allumer, son truc… Eternellement des manipulations, le briquet, la boîte qui refusent de retrouver leur logement... A ce moment naît un mouvement dans les filles. Sans plus d’attention il recommence avec le petit cigare, éteint à peine commencé. Il radine vers leur groupe ; conscient de son ridicule, et à cause de cela. Les trois le fixent un temps. Ca continue à discourir en sa présence. Comme au billard son arrivée provoquera certainement un départ, avec un temps de réponse. Il appréhende ; cela se réalise. L’une des nouvelles embarque miss Potelée. L’autre s’intéresse à lui ! D’un regard sans caractère particulier ; à la façon d’une pièce inattendue aux échecs. Pas très grande, bavarde, énergique. Visage austère. Cheveux assez fins, tirés à bloc vers l’arrière. Un sourire plutôt dur et rentré. Il se demande si elle a un mec. Question sans rapport ; il faudrait dire : « si elle est comme cela face à tous les mecs ». Il pourrait s’enquérir de son prénom ; préfère la laisser parler. Carole écoute, un peu hautaine, par brèves interjections. Une certaine distance, au motif inconnu, entre elles. Cette fille a une utilité ; que fera-t-il, quand elle disparaîtra, seul avec la brune ? A moins naturellement que celle-ci ne s’éloigne la première, il sera occupé.