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08/04/2018

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XVI Varappe

 

 

 

 

 

Elle a pigé. Tout vu. S’amène. Hésite à mort.

- Allez viens ; commence par la branche, là.

Elle se trompe dans la ramure. Retombe lourdement.

- J’y arriverai pas !

- C’est l’autre branche, là.

- Elle est trop loin !

- Mais non ; après c’est plus facile.

On voit son œil qui se cloue dans sa tête comme dirait Marguerite Duras. Férocement. Avec expectative. Le marron de l’iris devient proprement énorme. Une surface monumentale. Le reflet soudain au milieu, qui change tout. Légèrement excentré. Vraiment comme une bête que c’en est attendrissant. Tellement expressif que l’on ne peut dire ce qu’il y a dedans. Une sorte de désespoir ultime. Elle saute sur la branche. Sans lui laisser le temps d’un nouvel encouragement. Une panthère. Une extension terrible... Elle reste suspendue ! Trop petite... Définitivement ! Elle se balance et rebalance… Impossible de l’aider à présent ! Ca dure… Elle a de la force dans les bras… Une espadrille heurte quelque chose. S’y appuie. L’autre suit. C’est l’autre branche ; celle du bas. La fille est stabilisée. Très étirée. Maintenant pour aller bondir sur le rocher un vide sidéral… Géométrique ! C’est à des parsecs… Infaisable ! Elle ruisselle. Oeil globuleux… Ca tourne mal ! Position atroce… On ne peut pas tenir bien longtemps. Elle s’est arrêtée c’est le pire. Il ne peut éviter d’imaginer… Une chute ! Un accident... Trouver des secours​_… Pourvu qu’elle n’ait pas la même pensée ! La fin… Surtout, qu’elle ne prononce pas intérieurement le mot « vertige »… Il observe, plus impressionné qu’elle. Son corps menu dans les airs. De minuscules contorsions. Anarchiques. Désordonnées. Elle ne sait plus ce qu’elle fait… Ce qu’elle veut… Il faudrait qu’elle se rassemble. Se concentre. Puis d’un seul bond… La distance est pas non plus infranchissable ! Il allonge les deux bras du plus qu’il peut en sa direction...

- Allez vas-y je t’attends...

Aucune réponse. Sa voix résonne encore dans les feuillages. Elle a entendu ; compris. Ses mouvements s’amplifient. Se désordonnent encore plus. Son nez se lève sur lui. Elle se trouve assez loin en contrebas. Lui a réussi ! Ca devrait marcher. Seulement, quelle différence de taille ! N’importe il devrait pouvoir l’attraper ; il faut ! A présent elle est calmée. Toujours suspendue de la même façon. Les espadrilles reposant à peine sur la branche du bas. Le regarde encore plus ! Au milieu des grillons…

- J’ai le vertige !

La seule chose à éviter… Désemparé, il préfère la quitter des yeux. Voguer dans les étendues des bois. Des reliefs. De la plaine. En aucun cas il fallait ce mot affreux ! Il est venu… C’est paumé perdu… Qu’est-ce qu’il peut inventer ? En attendant ses yeux dénichent au sein du paysage quelque chose d’inattendu. Profondément imprévu. Ce n’est qu’aperçu. Difficile d’en concevoir une certitude. Du plus que sa position lui autorise, il se déhanche la tête. Il observe les différents plans des reliefs. Il y en a pas mal, de ces moutonnements. Bizarre curieux. Il revient à la fille. Prostrée. Les yeux hurlants. Décomposée. Aux abois. Sans retour ! Une bête prise dans la mâchoire d’un piège… Si elle continue, se lance, s’élance, c’est là qu’elle va la faire la connerie ! S’éjecter… Mieux vaudrait la dissuader. Qu’elle renonce, revienne en arrière… Ce n’est qu’une promenade. On n’est pas là pour les ambulances ! Pire… Oui… Comment ? Trop tard ! Trop engagée… La simple idée, perchée comme elle est… Vaudrait mieux qu’elle ne l’ait pas ! Là c’est le gouffre assuré… Sa voix monte.

- Pierre j’ai peur.

- Mais non repose-toi calme-toi.

- Qu’est-ce que tu regardais ?

- Il y a des tennis, par ici ?

- Non je vois rien.

- On aurait dû les apercevoir du haut de la baraque, non ?

- Des combles alors ; de la piaule de Carole !

Et crac la panthère a sauté ; filé. Il n’a rien vu. Il avait les yeux ailleurs. Une telle force, un tel élan que son corps a rebondi contre la paroi. Cela s’effectue lentement. Lourdement. Mollement. Le temps a ralenti ; permet au garçon de lui attraper les poignets. Les bloquer. En retour elle arrive à lui crocheter les avant-bras. Sauvée ! Non. Elle est suspendue à lui. Ses jambes viennent battre l’air comme dans un dessin animé. Tintin au Tibet ! Elle pèse un poids monumental. Il se demande s’il a eu raison. Elle va l’entraîner ! Peut même plus parler… Il se sent glisser. Accroche comme il peut, de ses pieds, les rochers. Enfin coincé, Il tire comme une vache. Cela n’a pas de sens ! Il ne pourra jamais l’attirer jusques à lui… Subitement, il ressent un allégement significatif. Il n’y comprend rien…

- J’ai placé un pied !

- Je vois rien du tout je sais pas ce qui se passe...

- Moi je vois ; il faut que tu tires encore !

- Je pige pas...

- Pour que je puisse poser le second…

- Yes.

- Doucement pour la côte...

La situation s’est instinctivement calmée. On se remet à entendre les grillons. Il s’exécute. Tiraille à l’aveugle. Construit son mouvement comme un musculateur. Tire de ses deux bras… Tire… Impossible de savoir combien de centimètres il lui fait gagner. S’appuyant sur son pied casé dans une alvéole de la pierre, elle s’ingénie à l’aider. Ca veut retomber ; ça veut en permanence retomber. Il ne parvient pas à juger comment il faut s’y prendre. Elle ne dit plus rien. Faudrait pas qu’elle s’avise de lâcher ! Elle a les deux bras accrochés aux siens ; et ce pied comme seul point d’appui. L’autre tâtonne pour trouver lui aussi un havre, une cavité. Après, la position sera moins inconfortable ; plus sûre. Cela, il parvient à le deviner. Approximativement seulement. Le nez dans la caillasse, il n’est en mesure de rien voir. Pour elle, c’est limpide. Désespérément il tire un vieux coup et encore et encore… Ses coudes montent. Ca va y aller oui ou non ?

- C’est bon ! Trop maintenant… Redonne du mou.

Second allègement, aussi puissant que le premier. Elle a trouvé une encoche dans le granite.

- Tu as le deuxième pied ?

- Oui c’est bon. Maintenant il faut que tu me lâches les bras ; c’est moi qui vais grimper après les tiens pour attraper la grosse branche là-bas, une de chez toi.

- C’est pas un peu compliqué ?

- C’est le mieux ; bouge plus j’y vais.

Il est évident qu’elle a retrouvé sa souplesse. Commence l’étonnante ascension. Sa force également revient. Elle s’élève jusqu’aux biceps de l’homme. Chope sa fameuse branche. Se renverse latéralement. De la seconde main le saisit à l’épaule. C’est plein de sueur et de son parfum. Pour atteindre un point où se rétablir, elle rampe sur lui. Stupéfiante étreinte ! A force, elle se trouve totalement allongée sur lui, couché sur le dos parmi le rocher. A la ramasse ! Elle se demande. Il se demande. Impossible qu’ils ne se demandent pas. Des palanquées d’images. Ce qu’il faudrait, c’est que le destin destine. Une occasion pareille crève les yeux. Le destin est bien là, pour les avoir placés sur ce rebord. Il n’y en a jamais assez ! Ils voudraient un signe plus petit. Tous les deux abandonnent. Chacun se réfugie sur ses rails. Ils vont regretter. Ils le savent déjà. Le parfum va se rompre. Il s’est quand même pris ces seins. Ses seins. Il se les prend toujours. C’est avec le parfum. Ni pour ni contre. Ce n’est pas du Mitsouko. Bien moins capiteux. Des coussins sur sa propre poitrine. Sûrement pas des loches épanouies comme la brune. S’il n’y avait pas les vêtements, c’est peut-être dur ; à tout le moins ramassé. Un autre genre. Simplement. L’électrique sensualité de Carole, ses formes souples, prestigieuses sont immédiatement présentes à son esprit. Aveuglantes. Comme si les heures qui ont suivi leur intimité étaient en un seul instant rangées, déposées, consignées. Déplacées. Évacuées. La brune c’est un amalgame. Elle a un côté poulpe. Il ne pourrait pas le lui dire, tant sa présence physique incite à la mériter. Il se dit que son humble prestation en ce début d’après-midi n’était pas tant inopportune que cela. Sa peau cuivrée… Liquide ! Il y a de redoutables portions blanchâtres… Etendues ou non. Cela vient toujours à se fondre. On ne sait pas trop… Sans le hâle elle serait plus blanche que blanche. Pour une brune c’est le record. Très mobile… Des chairs vindicatives ! Nullement sirupeuses. Salées. A quelques centimètres de la Gaby. A zéro centimètre. Elle est toujours collée sur lui. Médium comme elle est, qu’est-ce qui l’empêche du surprendre ses pensées ? Cela fait drôle, comme cela, de la voir. Pour chaque truc cela fait drôle… Est-elle demandeuse ? Elle pourrait l’être ? Pourquoi… Intelligente, ou seulement fine ? Catherine l’odalisque c’est la grosse tête ; cela se voit immédiatement. Voire… Il y a toujours un voire. Cela fait beaucoup de questions qui se turlupinent… Elle rompt. Lasse. Lui avait difficilement le courage. Peut-être a-t-elle deviné quelque chose ? Elle se redresse. Le premier geste est pour masser la côte fêlée. D’une seule main. L’autre bras tendu. Encore appuyé à côté de l’épaule mâle. Maintenant des heures par dizaines pour gamberger ! Il est marqué par ses seins. Autant au propre qu’au figuré. C’est des choses… Il savait cela. Il avait cent mille fois observé son petit buste menu. Dur. Maintenant il y aurait une excellente chose ; allumer un petit cigare. Il a bien senti à quel point c’était excité. Direction la boîte de havanes. Pas trop cabossée. Faut toujours les prendre métalliques. Sinon à l’intérieur ça peut se casser comme du beurre. Il ouvre allume. Le voilà rempaqueté dans son monde ; la fille ipso facto dans le sien. Nulle besoin de parler. Un geste simple suffit. C’est une syntaxe. Pour une fois qu’il prend une initiative ! La musaraigne s’est retournée. Assise en tailleur ; elle se rattife.

- Dire que c’est moi qui nous ai embarqués ici...

- Tu n’y es pour rien ; au moins pour couper on coupe !

Avec lui c’est connu on peut jamais appréhender s’il se fout de la gueule ou non. Vaine herméneutique ! Gaspillée… Aucune énergie propice… Lui en a, de l’énergie. Il se lève. Comme un diable. Pour connaître la suite des événements. Il n’y en a aucune ! Pas la moindre… On est encerclé par l’impossibilité de tout. Ennuyeux ! On va quand même pas dormir sur la paroi… On en sort ! Il repère qu’à l’étage, c’est relativement plat. Autant s’enfoncer un peu. Avec une assurance qu’il n’aurait jamais eue en présence de Carole-Catherine. Là, il est réputé le seul à les extraire de l’impasse...

- Voilà ! Un bout de piste...

Quel organe ! Quand ça le prend… Seulement, c’est vrai. Une amorce. Dans un massif de petits bouleaux serrés comme une brosse à dents. Le départ d’un layon. Indiscutable. Ce qui s’offre de mieux. On va pas tourner des heures comme dans un parking. On est toujours, habillée de végétation, sur un bon vieux rebord de falaise. L’horizon se déploie… Infini ! Les grillons à plein dans les arbres. La miss rapplique, poursuivant la silhouette du garçon qui déjà évanesce au fond du petit bois. L’urgence a considérablement disparu. Le sentier s’accroît confortablement. S’il n’est pas celui de la gloire, du moins est-il marqué avec soin.

- Faudrait savoir où ça mène...

C’est-à-dire demander au soleil. Seulement il s’est mis à luire avec une telle férocité à travers ces arbres au tronc mince qu’il est omniprésent. Entre tous les faîtes un éblouissement… La surface entière ! Le cosmos… Impossible de le regarder surtout pas ! Pire qu’une éclipse… Multiple ! Rayons divins… Une cathédrale ! Par exemple les grillons… Gonflés à bloc ! Là c’est très sauvage… Au moins on sait qu’on n’a pas basculé de région… Dans les alpages… L’Himalaya ! Le chemin se présente droit, roide et viride comme dirait Hildegarde de Bingen. Pas élargi pour autant ; impossible de se coller de front. Un sentier qui sait où il va. C’est lui qui les emmène. Les entraîne. Eux suivent comme des masses. La fatigue… Ca vient quand même de grimper, non ? Et les tennis d’Anne-Marie Stretter ? En voilà un spectacle ! Farouchement imprévu… Incroyable ! Manquait seulement la bicyclette. Au paroxysme de la terreur déclenchée par la musaraigne mal barrée, il a découvert cela comme d’un avion. Sacré déclivité ! Et si la fille s’était tankée ? Abruptigineux ! Sûr dans ces cas-là on doit dégringoler à toute biture ! Rouler bondir comme un gros tonneau… On s’arrête jamais… Dans les airs ! Les rochers pointus… On poulope jusqu’à la terrasse en bas… On y arrive… dans quel état ! Directos en sapin… Empaqueté ! Le bout de la piste… C’est con hein ! Très… Pour une sortie dominicale ! Marienbad surplombé par une falaise comme Etretat… Les îles Féroé ! Pourquoi cette fille ? Parce que c’était elle qui était présente physiquement. Qui faisait l’acrobate. Forcément ! Horrible… Voilà de l’argument ! Rien à redire ! Avec une autre, est-ce qu’il lui viendrait seulement cinq secondes pour envisager un accident ? Rétrospectivement s’entend… Curieuse question ! Est-ce qu’il y en a qui attireraient plus vite la scoumoune ? La choperaient. Termineraient plus vite… Le vieux débat de Petchorine ! Effroyable la pauvre… Victimes désignées ! Elle est encore là. En meilleure forme que jamais. Elle aurait pu le violer ! C’est lui le con… De s’apitoyer ! Certainement cela. La nausée, ou les mains sales ? Il marche devant. Il a honte et pitié. Elle suit. Dans un silence définitif. Ca parcourt. Ca parcourt. A ce train-là on va y être. On sait pas où. Ma non troppo. Les grillons ça grillonne atomique. On se demande s’ils perchent à la cime des arbres. Se collent au tronc. Les oreilles en tous cas ça les vraque. La forêt caisse de résonance.

- On devrait arriver quelque part, non ?

- En principe...

Elle n’a rien. C’est déjà cela. On grogne mais on marche toujours. Il cherche à lui envelopper les épaules du bras. De front ! C’est impossible. De chaque côté on se mangerait les branches basses en pleine poire. Le résultat c’est qu’ils ont inversé. Elle est devant. On avance un peu plus vite. En tête, il se réfrénait pour elle. Sous sa tunique informe, elle arque. Pas compliqué. Il n’y a qu’une trace. Marquée. Usée. Empruntée. Le plus ennuyeux est de ne pas être certain de la direction. Comme cela se présentait, ils ont difficilement pu se gourer. Il se met à rire profondément.

- Ca m’étonnerait que les autres soient passés par là !

- En bas on a manqué un embranchement.

- Ici pas de trace, en tous cas.

Hypothèse apparemment controuvée. Mérite d’être creusée ! Les autres, c’est… Il y a aussi les deux pingouins, là… Elle marche. Continue. Pas légère ni court vêtue. A l’intérieur des bois la fraîcheur c’est surtout les grillons qui font croire le temps lourd. On pourrait y marcher à l’infini… On n’a parcouru qu’une distance plutôt modeste. N’eût été le précipice ! A peine de quoi éponger le vin de ce midi… Il sait même pas si elle a bu ou non. Peut-être ! Faut se méfier de l’eau qui dort. Si ça se trouve elle était complètement chtarbée. Drôle d’idée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XVII Sur la falaise

 

 

 

 

 

Doit être marrant de la voir bourrée… A tous les coups elle dégauchit ! Pour le reste rien d’apparent… Des joues très pâles… Le mieux si on n’est pas sûr c’est d’essayer… Riche idée ! Il a un peu honte… Des potacheries semblables ! Toujours mieux que l’accident frôlé. Par exemple c’était bien con ! Très… Ca les rapproche… N’en parler jamais. Pas y penser toujours non plus ! Sans quoi tout est foutu. Il regarde comme elle marche. Ses cheveux trop fins ! Comme ça on dirait pas qu’elle a une physionomie si austère. Chez les femmes les cheveux ça trompe souvent… Tout ment ! Un pas nerveux. Cela ne veut pas dire grand-chose. Trotte-menu… Ah elle en abat ! Une cadence terrible. Extraordinaire. Deux pas un seul pour lui. Sans que cela paraisse. Que ça se voie… Pas de sueur ni rien ; si peu. Pas comme durant l’escalade ! Là ça rigolait moins… Elle s’en est formidablement tirée ! Comac… Ha elle s’anime, là. Que pasa ? Elle ne cesse de loucher torve à droite. S’ébroue en avançant. Refixe sur sa droite. Elle y tient. Elle a l’air… Ne dit pas un clou ! Veut pas le cracher. Le garder pour elle. Assurément quelque chose de bizarre. Inusité. Derechef elle mate...

- Qu’est-ce que tu cherches ? La broche de Laurence ?

- J’ai l’impression qu’on a un chemin parallèle à nous.

Ses propres termes le plongent dans une fulgurance. Il ne devine pas encore l’image qui va dans une milliseconde l’envahir. S’emparer de lui ! Il est déjà rampant sous l’armoire de Carole. Une lueur… Le reflet ! Un papier doré… De bonbon ! Tu parles… La broche, oui ! Limpide... La musaraigne a étendu le bras. Ca le ramène illico à la réalité. Au lieu. Au moment. A ce chemin fantôme qui les jouxte. Une ligne blanchâtre, formant une éclaircie régulière. Indétectable pour qui n’y porterait pas une attention aiguë. Qui poursuit qui poursuit qui longe depuis éventuellement des lustres. Le papier doré… Il se souvient d’avoir conçu un doute. Qui a persisté. Il porte son regard très au loin vers l’avant pour dénicher le raccordement des chemins. C’est long. Il trouve. Cela se devine à peine. Cela ménage un délai. Ils vont changer de monde. Retrouver celui des vivants. Ennuyeux ? Peut-être que pour la fille aussi. On était bien, paumé ! Suffit de remarquer le timbre de sa voix, émaillée de surprenantes inflexions dès lors qu’elle aussi a deviné la jonction. Ce reflet… C’est surtout lui qui était ambigu. Il parvient à le revoir avec la dernière précision. Les dessins s’emboîtent idéalement pour former le dessus de la broche. Evident ! La fille l’interrompt.

- On est sauvé !

- Pas sûr ; j’imagine qu’eux ont dû prendre le chemin.

- Elle aura encore semé sa broche !

- Pourquoi ?

- Pour qu’on lui ramène.

- C’est ce qu’on va faire.

- Oh ! Tu l’as retrouvée ?

- Dans ma tête.

Il raconte le cheminement de ses déductions.

- Tu vas lui annoncer ?

- Si elle est là.

Heureusement qu’ils marchent cela égalise les événements. Cela fatigue ; on laisse passer. Il s’inquiète pour elle. On aperçoit le carrefour. Qui ne peut faire autrement que se rapprocher furieusement. La terre blanche des chemins. L’herbe des bas-côtés plutôt courte à l’endroit des croisements. Voilà que la fille ralentit… Pour faire une incursion dans son sac. Au moins un qu’il ne porte pas. Il faut dire qu’il n’est pas de taille comparable à celui de Catherine. Elle se met en approche sur un morceau de talus qui se trouve là. Il observe machinalement comment elle opère. Pour sa part la toilette consiste très hautement à s’allumer un nouveau cigarillo. La fille exhume tout un tintouin. Pour en utiliser la cent millième partie : un élastique des plus ordinaires, afin de se mettre en queue de cheval. Il ne l’avait pas encore vue ainsi. Ca lui va pas mal. Elle tourne la figure vers lui, cheveux étirés en arrière dans une dynamique impressionnante, pour quêter une appréciation. Ca lui fait ni chaud ni froid. Il essaie d’opiner un peu favorablement, lui aussi, du bonnet. Il ne trouve pas le moindre phonème à prononcer ; il sèche. Page blanche ! Un peu mufle, évidemment. Qu’y faire ? Il vient la surplomber assise sur son quartier de talus ; ça l’ennuie un peu. Le vrai schisme ! En un clin d’oeil. Quelques minutes. Moins de cinq ! N’importe il tire sur sa fumée. Le regard porte sur tous les lointains. On est bien sur un mouvement de terrain ; un gigantesque plat. Occupant le sommet de la falaise. A perte de vue ! Des villages, des boqueteaux… Des forêts en pleine immensité ! Un nouveau pays. Des champs, des barrières. Une activité lente, irrésistible. Généralisée ! Paysage entièrement neuf. Vibration puissante, diffuse, indéfinie. La perspective de retrouver les autres ? Gabrielle aussi est coite. N’en finit plus de s’arranger. Tout est relatif : cela ne signifie rien d’autre que tourner et retourner l’élastique jusqu’à lui donner la dimension idoine pour la mèche. Elle en a des bastringues des vistemboires dans son sac répandu par terre au milieu des racines d’arbre. Un seul flacon de parfum. Les seuls traits un peu fantaisie de son visage se résument aux deux petites fossettes, symétriques mais de taille inégale, qui n’apparaissent quasiment jamais. Elle commence pesamment à remballer. C’est long et s’arrange pas, contrairement à son ordinaire vivacité. Il a une intuition, lui tend la main au bout du bras. Dans un silence sépulcral. N’eût été les grillons, répartis sur les champs, les prés, les arbres, les chaumes. Eux tiennent le monde ! On finirait par ne plus les entendre. Il y a un temps, beaucoup moins d’une seconde, pendant lequel rien ne se passe. A l’exception du fait qu’elle se met à tourner la tête dans sa direction. Elle attrape volontiers sa main. Il tire à lui. La jeune femme se trouve toute debout devant lui. C’est réciproque. Réparé.

Timidement, ce qui le réberlue, elle amorce le départ. Il suit. Deux à trois cents mètres, une courte éternité passée à ne plus briser au moins cette nouvelle tranquillité. Quand on veut, ni demandeur ni demandeuse. Ils parviennent à la fourche qui marque les retrouvailles des chemins. Le garçon se demande… Inopinément, un peu trop naturel, il vient lui saisir la main pour de bon et l’entraîne sur le plus large. Elle a remarqué la brusquerie. Comment faire autrement ? Elle s’en accommode de très bonne grâce. Mieux que prévu ! Elle se laisse tracter. En manière d’ironie, pour affirmer une certaine distanciation, elle commence par mimer celle qui refuserait d’avancer. Cela ne dure pas. Si on lui demandait la raison de ce faussement joyeux mouvement, sans doute aurait-elle du mal à s’avouer que c’est pour lui exprimer subliminalement l’importance de la demi-heure, du quart d’heure à venir. On dirait qu’ils rentrent à la gare pour accompagner l’un ou l’autre à l’issue d’un week-end pas trop réussi et désargenté. La lugubre panique du dimanche après-midi vers les seize heures. Rassagis. Muets. Repassant les images, de manière à déjà recruter, pressentir celles qu’il va falloir conserver. L’escalade. Le danger. La broche retrouvée. Aussi emmerdant que la philatélie… C’est faux, les images. A force de les proclamer justes, elles deviennent vraies. On est complice. On ne sait pas pourquoi. Le quai désert… On entendrait presque la fumée la casquette du chef de gare… Avec son drapeau rouge ! Comme ceux du train de Strelnikov… La réalité accélère. Le chemin se met en courbes, s’articule en virages ronds. Qui font opérer quasiment un cent quatre-vingts degrés par rapport à la direction prise dans le premier layon. Revenir sur leurs pas, aussi. On perdait de vue le bord de la falaise.

- On l’a pris dans le mauvais sens !

- Non laisse ; tu m’as bien dit « un belvédère » ?

- Comme l’Apollon.

- Pas moi, en tous cas.

- Tout le monde a ses chances...

C’est beau propret, comme chemin. Une annexe à Marienbad ? Ca commence à faire loin… Tout le pays est comme cela ? Celui du matin pour aller en ville semblait plus quelconque. Maintenant ce qu’il semblait, après quelques heures… Marienbad c’est un surnom de passage… de rencontre ! Une atmosphère… Le véritable, on sait jamais où c’est. Dans quel pays. Ce qui s’y passe. Un peu comme le Roissy. Sûrement pas sur les pistes que sir Stephen se baladait en robe des champs. Leur chemin ne monte ni ne descend. A en juger par ce qu’ils ont arpenté en sens inverse sur le layon, il y en a encore bien pour une palanquée. Ils se croient pressés. Ouvrent le pas. La musaraigne quand elle veut elle arrache. Seulement, plus on veut que les choses arrivent moins elles arrivent. Les grillons… Partout les mêmes. On dirait qu’ils se déplacent. Suivent le promeneur… Ha voilà… Un coude violent on est pile au-dessus de la falaise. Encore plus terrifiante qu’à l’endroit où ils l’ont quittée. Un début de rambarde un garde-fou… Par exemple en bois naturel, hein ! On aperçoit toute la bâtisse… Les jardins les tennis ! Que c’est petit… On se croirait au premier étage de la tour Eiffel. Dans un ballon… Les tennis à la Stretter on distingue les grillages. Pas le vélo. Et le chemin tout au fond qui persiste à courir vers le bourg… La rivière ! Celle où ils se sont baignés avec mademoiselle pot de lait. La Gaby est censée l’ignorer in extenso. Pas la peine de l’évoquer. Tout le paysage est filtré, dans son ravin en auge, par une sorte de brume intégralement translucide. Transparente ! Du David Hamilton. On se croirait ailleurs à un autre moment. C’est tellement beau grandiose que la fille son souffle est coupé. A l’infini ! Elle ne prononce aucune parole ; on sait pas ce qu’elle gamberge. Ca dépend elle va peut-être l’ouvrir quand même. La chaleur commencer à moiter sévère. Au moins pour dire ça. Avec les arbres et les grillons ça va. Comme s’ils rafraîchissaient l’atmosphère.

- Le belvédère doit plus être loin ; pas beaucoup d’indications… Normalement on arrive par en haut, non par ici.

Très loin on discerne un groupe. Il se balance au-dessus du vide. Il faudrait des jumelles. On ne peut déterminer ce qu’ils sont. Combien. A cette distance on ne reconnaît rien ; aucun vêtement. Ils font partie de la brume. La dévorent. Impossible de distinguer la rambarde qui doit les empêcher de filer au lac. Des dizaines de mètres il y en a. Il a ralenti. Gabrielle passe devant. Depuis quelques minutes, à l’approche du spectacle, à sa découverte, les mains se sont lâchées. Sans intention. Plutôt une sorte de repos physique. Une pause. Un besoin de ne plus être en représentation pour quelques instants. A un moment ça fulgure. Il a trouvé, lors même qu’elle se trouve à quatre mètres de lui. Elle fait partie de celles qu’on épouse ! Comme Chihuahua Pearl. Quelle idée tordue de penser cela. Maintenant. C’est du béton ! Armé. Fritz Todt. Le seul truc à en sortir, ce sont les fossettes. Egalement les petites rides sur le front. Si ténues si menues qu’on ne les dirait pas du tout encastrées. Pour le reste on ne sait rien. Carole par exemple ça doit être l’inverse. Devant elle on peut pas en placer une tellement elle monopolise la fréquence. Où qu’elle soit ! Il appréhende… Si cela se trouve elles sont comme larrons en foire avec la Cathy. Larrones ! Ah les rattes...

La musaraigne opère une volte-face. Elle revient vers lui. Elle a trouvé. Le soleil rebondit sur ses cheveux ; cela irise magistralement. Lui donne un air qui n’existe pas. Son visage est masqué d’ombre. Ligne dure ! Comme si elle portait un sombrero. Il n’y a qu’elle pour parvenir à des trucs pareils ! Il n’y a rien à expliquer puisque lui-même ravance… Derrière un tronc, un gros tronc, le chemin fait un coude. Repart d’où il était venu. Probablement des zones automobiles. Lointaines ! Le sentier disparaît. Derrière ce gros arbre, un sentier s’écarte sur leur gauche. En direction de ce qui doit être une espèce de chalet aux dimensions respectables, puisque l’on en voit les ardoises émerger des cimes. C’est à dache ! On le discerne quand même. Cela pourrait faire penser au chalet du bois du Boulogne vu par Stéphane Heuet pour une illustration de Swann. Il n’y a pas de drapeau Suisse ! Ni de lac. Forcément, la déclivité est uniformément abyssale ; C’est conçu pour tomber. Seulement, c’eût été tellement beau, un lac ! Accueillant… Cette construction, de loin, paraît grande. Alors de près ! Un sentier pour le joindre, adonc. Il abandonne la falaise dès qu’il peut se réfugier dans l’orée de la forêt. Il y a des marques de pneus. Généralement couvertes par des aiguilles de conifères. Souples comme de l’ouate. On pense que même sous une pluie considérable le terrain doit rester praticable et engageant. Pas besoin d’une chenillette à crédit ! En voilà du vrai luxe… La queue de cheval gentiment lui bat le cou. Assez fin, il ne l’avait pas remarqué. Lui bat le cou en cadence. Il est pour lui ressaisir la main ; quelque chose le stoppe, indéfinissable. Un mélange de pudeur et de multiples trucs. Surtout la psychose. L’angoisse qu’ils partagent. Trop, justement. C’est précisément ainsi, dans ces drôles de circonstances, qu’il réalise à quel point ils peuvent se trouver proches l’un de l’autre. Qu’elle aussi le réalise. Rien de comparable avec ce qu’il a connu avec la brune. Il s’en souvient bien. Contractuel ! Chacun son rôle. Pas question d’y déroger, fût-ce en le négligeant.. Elle comme lui. Des perfectionnistes. Techniciens accomplis. Du premier coup ! Trop élaboré, justement, proche de les détourner de l’autre ; de capter l’attention sur soi-même ! Le pire. Avec la Gabrielle c’est la liberté. Qui les anime sans eux. Mystérieuse alchimie… Avec la Catherine, il se refuse à s’acharner dans cette voie. Cette potelée, par la force des choses, véhicule un côté sensuel. Même si cette mathématique peut rebuter, elle serait intermédiaire. Baste !

Cette Gabrielle est rentrée comme un coin dans l’affaire. A de certains moments tient la corde sans qu’on l’ait vue arriver. Il sait pourtant que dès qu’il reprendra contact avec Catherine-Carole, elle disparaîtra. Bien que lourdement il se rende compte que quelque chose a pu se créer, prendre une vie difficile maintenant à déraciner. Il en rallume un. Lorsqu’il gamberge, c’est cela. On doit s’attendre à une terrasse monumentale gorgée de monde à l’affût. Il s’est arrêté pour cela. Elle aussi. Elle scrute son moindre geste. C’est assez long, cette manip cigare, parce qu’il veut tout faire idéalement. En ces moments-là rien ne veut tout coince. La flamme reste pas ! Il n’y avait pas un souffle de vent subitement il est à soixante nœuds… Quand il réussit une fois par coup de pot crac ! Ca s’éteint aussitôt. Les mains en coupole pour aider, elle se met dans le business ! C’est pire… Enfin ça tire on sait pas comment. Ca vaut un Te Deum ! Il vient lui reprendre la main pour marcher, le clope dans l'autre. Là c'est large royal on est bien enfin on serait bien si. Ce qu'ils guettent chacun, sans s'être de quelque façon concertés, c'est cette sorte de brouhaha qui ordinairement s'élève des foules et s'amène par volutes sur le pèlerin. Mais il se trouve que le vent n'est pas que pour le briquet, il en passe un minimum bien que moins à cet endroit de la falaise Féroé. Il en résulte que, si quelque chose était à entendre, on ne l'entendrait pas nécessairement. Cela fait du bien à l'atmosphère et cela désépaissit les grillons. Ca les sépare, aussi, on ne sait pas pourquoi, parce que c'était l'occasion... Sentant l'air sur son visage immédiatement elle fourre la main dans ses cheveux, ayant oublié qu'ils sont hermétiquement noués. Elle la redescend…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XVIII La terrasse

 

 

 

 

 

Des conifères continuent à barrer la vue de la façade jusqu'au dernier moment. Ils arrivent comme deux promeneurs. Le premier meuble qu’ils aperçoivent est un tourniquet de cartes postales haut comme le Titanic. Ca commence pas tellement bien… Des tables, des bancs et des mecs assis. Des gonzesses… Peu de connus. Le soleil reluit sur les cartes postales. A de certains endroits ça flingue les yeux… Plutôt clairsemés, les bancs, à cette heure… Un calme empathique. De la fraîcheur. On croirait entendre couler une rivière derrière la bâtisse. Les grillons rassérènent l’atmosphère. A peine si l’on peut trouver une tête qui bouge… De temps à autre une chope s’élève. Ou une grande tasse de café. Le café du bois dormant ! En face, des places de parking il y en a pas mal. Des graviers. De lourdes berlines ; noires ou grises. Impeccables. Peu nombreuses. Une seule ça contient ! On croit pas qu’elles veulent repartir le soir. Que les gens vont pas coucher là. C’est un hôtel ! Petit à petit on acquiert l’impression de s’inviter. D’être pas prévu ! Pas viré mais pas prévu. Les types ils sont là on dirait depuis quinze siècles… Pas de bruit… Les femmes c’est des mandibules pour les glaces… Surmontées ! Deux mille tonnes de Chantilly. Ca y va mais très lentement. On pourrait photographier en pose. Les paroles quand il y en a elles sortent pas des parasols… La musaraigne avance très peu. Regarde. Considère. Elle songe à la brune Carole. Faudrait pas qu’il y ait d’algarade. Peut-être pas qu’elle reste trop longtemps avec lui ce soir. S’esbigner !

- Gabrielle !

La voix de Catherine. Il a fallu du temps. Elle est probablement debout en plein milieu dans le soleil, sur la droite de l’établissement. L’interpellée file à sa rencontre. Il n’est que de suivre. Il se dit que pour la broche c’est sûrement cela ; ce qu’il avait cru un papier doré. Ce ne peut être que cela. Il arrive sur les deux filles. Inutile de se presser s’exciter. Vaut mieux les laisser. Il y a sûrement là par derrière un repaire caché. La Catherine surgit en plein dans un soleil aveuglant. Il ne peut encore la reconnaître. En revanche elle a toujours sa lanière qui traîne par terre. Il est sûr que c’est elle ! L’intérêt avec la mademoiselle pot de lait comme dans la chanson c’est les mollets. Ca crève les yeux jusques ici dans les radiations. Lui ça l’émouvrait plutôt un autre gars on peut pas savoir. Une forme particulière, blanche, plantureuse mais galbée, la dérive légère qui attire, qui remise la perfection au rang de tout venant. Mais attention, hein, les deux pareils ! Comme ça lorsqu’il a fini d’admirer l’un il passe à l’autre ! Ca le réjouit. C’était couru, dès qu’elle paraît il va lui détailler le corps. Avec la Carole ça sera idem… Pire ! Compétition rampante ! C’est plus fin que l’on ne croit, la comparaison. Ineffable. Indicible. La brune, c’est tout dans l’animal. Il commence à s’approcher. Se dévoile immédiatement un gigantesque balcon dallé. Avec des chaises-longues, des parasols encore, venté à mort. Donc presque très agréable. Mais souvent la brise tombe et l’oppression revient. De l’autre côté de la rambarde, le vide absolu. Tout juste si l’on n’a pas des nuages aux pieds. A cause du vent, qui balaie tant et plus. Sinon parviendraient à s’accrocher de longs filaments blafards qui cherchent à se former. Les grillons y sont bien, eux. Raffinement des lanternes ciselées. L’architecte en a mis pas mal. Directement à la balustrade, un trumeau sur deux. Sur pied au beau milieu de la surface immense. C’est fait pour surplomber un lac mais on croit qu’il n’y a pas de lac. Avec la profondeur du ravin sous la falaise, quelle importance ? Il manque un drapeau… Rien que pour cela on resterait figé, voir les lanternes s’allumer à la fin du jour. Ce qui est dans longtemps. Les deux gummiches sont occupées à tchatcher comme si elles ne s’étaient pas vues de quatre siècles. Sur le plateau personne de connu, au moins à cette distance. La curiosité l’embarque vers le gouffre colossal, vertigineux comme dans Petchorine. Sans fond visible. Il y a vraiment une brume supérieurement épaisse, complètement abritée du zeph, qui le garnit jusqu’à des encâblures et des encâblures. On ne peut s’empêcher d’attendre qu’en émerge quelque chose. Tout de suite ! Un ballon… Hindenburg ! Et ici ces dalles ? Une étendue pareille ! Mathématiquement infinie ! L’orée du monde le bout du monde… Suspendues au-dessus du vide comme les jardins de Babylone… Somptueux ! Régulières magnifiques… Les balustres les lanternes. Quand ça va éclairer… Toute la nuit ! Ici en revanche la brise apporte des fragments de voix. Sérénité ! Bribes rassurantes… Soulignées par les grillons ! Leur cri-cri semble aussi délicat, céleste, ajouré que la dentelle de paroles véhiculée par un vent qui resterait imperceptible autrement. Merveilleux compagnons. Partie minéralement intégrée au paysage sonore. Nulle excitation nulle gêne! Où nichent-ils ? Introuvables… La terrasse est entretenue à la perfection… Sur les joints, sans doute… L’infinie balustrade… Et sous les dalles, qu’y a-t-il ? Pour le savoir… Si l’on a ménagé des installations… Des caves suspendues ? Là ils pourraient se loger, naturellement… Comment y accéder ? Pas la moindre trappe, grande ou petite, sur la superficie magnifiquement régulière ? En se penchant pas le moindre chemin d’accès… Si, peut-être, là-bas très au loin. Un sentier taillé dans la pierre de la falaise ; passage pour un seul piéton ! Il court il court tout au long de la terrasse, qui ainsi le surplombe largement. Là où on est, même en se penchant à mort sur la balustrade, impossible de le voir. A un endroit, pratiquement invisible tant il est loin, on dirait une échelle de clameaux qui permettrait d’y descendre, en enjambant, à partir du niveau supérieur, celui formé par le magnifique dallage. Il s’étonne de sa découverte. Sûrement pas grand intérêt. Cela doit être la propriété du chalet. La terrasse on ne sait pas, elle est tellement surhumaine… Tout est surhumain, ici… Comme la brune qui fait l’amour avec le soleil… Les grillons ! Certainement pas avec lui. Encore moins elle-même . Les grillons, beaucoup plus de chances. Ce sont des animaux sacrés ! Ce soir ce sera de l’orage. Peut-être violent… Les forteresses ! Il en frémit. Il est évident que cela va se réaliser, il en prend conscience maintenant. Les grillons le tonnerre seront là pour l’assister… L’inspirer pour son service de médium à la grande vestale ! Profondes saturnales… Walpurgisnacht !

Pourquoi la silhouette de Carole s’est-elle si prodigieusement imposée ? Il cherche. Il a une bonne nouvelle à lui donner ; la broche ! Il avait cessé d’y songer. Et ce n’est pas avéré… Plus il y réfléchit plus il s’en persuade néanmoins. Les circonstances lui reviennent encore plus nettement. La disposition d’un reflet sur une surface dorée, pas moyen de s’y tromper ! Il ne s’agit pas d’un reflet. Il s’agit du scintillement que diffusent les pierres. La main à couper ! Ici la terrasse évoque un pont de navire. D’une hauteur colossale ! Un Titanic de la Götterdämmerung ! A présent un calme absolu. Très peu d’occupants. La plupart des emplacements sont vides. C’est là même boutique, pourtant ? Dans la cour du chalet ce doit être les vieux habitués, qui en ont marre de gamberger sur le ravin. Il parquent les tires là-bas et puis basta ! Ici au contraire c’est comme un décollage pour l’inconnu. Le porte-avions Titanic ! La surface inhumainement impeccable de son pont d’envol. Sans rire une escadrille entière qu’on pourrait poser ! Loger à l’aise dans ses flancs. Les lanternes tenteraient de ramener au réel. Elles en éloignent ! Celui qu’elles produisent est un réel onirique. Tout le contraire ! Ces lanternes décuplent l’aspect fantastique des lieux. Elles suffiraient largement à l’installer. Une seule des lanternes peut-être ! C’est beau on peut plus s’en aller ni parler. On n’a envie que de gamberger de se balader d’arpenter le truc. Extatique le renouveau… On s’en rend pas bien compte immédiatement. C’est en regardant, éprouvant l’atmosphère… Un endroit dégarni c’est vivant. Là c’est aux deux tiers ; voire aux trois quarts. Il cherche un peu la brune. Sûrement elle vadrouille quelque part avec sa bande habituelle de malfrats. Ce n’est guère plus mal. Il n’a pas vu la Cathy depuis midi. Juste ce qu’il faut d’absence, de manque. S’il y a lieu ! Il commence à s’approcher, hésitant, des filles, vérifiant à chaque table s’il n’y a que de parfaits inconnus. La Cathy et la Gabrielle le suivent des yeux. Se propagent à leur tour dans le réseau des tables et des parasols. Au fil des mouvements, se rapprochent de lui. Progressivement. Ils se retrouvent à trois sans que les deux filles aient interrompu leur volubile conversation. Cela va lui faciliter les choses. C’est ce qui l’a encouragé. Le problème à présent c’est d’accrocher le regard de mademoiselle pot de lait. Ah mais il tient son idée ! Il y avait une affaire en souffrance, l’histoire de l’hétérochromie ou des yeux vairons. L’astuce consiste à faire planter le sujet par la musaraigne. Pour cela il faut un silence ; à la rigueur un demi-soupir comme en musique. Seulement la conversation s’enfle brusquement. C’est l’affaire des pingouins qui rémerge. Ceux de midi ! Où sont-ils passés ? Intéressant, comme dirait Guélassimov. Tout en même temps ! C’est cela qui engendre l’angoisse… La chaleur en plus ! Du zeph un peu… Un minimum. La queue de cheval ça lui fait rien. Les boucles de Catherine un peu plus. Par exemple la Gaby quand elle rit ce sont les fossettes qui se réveillent immédiatement. Tout bien pesé, elle pouffe encore assez… Parce qu’elle parle à une fille ! Elle rigole cent fois plus qu’avec lui ! Il faut dire qu’il s’est pas tué à lui faire des frais. Plus exactement il s’est abstenu… On pouvait pas penser qu’elle aime cela, rire. Les fossettes ça désemplit pas. Conformément à son plan, c’est le moment de s’amener. Faire intrusion… Irruption ! Il a grand-peur...

- Regarde-le, lui !

- Qu’est-ce que tu lui trouves ?

Elles repouffent !

- Moi ? Rien du tout alors ! Il a une question à te poser.

- A moi ? Quel genre de question ?

- Sur tes yeux.

- Qu’est-ce qu’ils ont ?

- Est-ce qu’ils sont vairons, ou… comment tu dis, déjà ?

- Hétérochromes ?

- Hétéro quoi ?

- De couleurs différentes.

- Ah non ils sont vairons : ils changent de couleur, mais les deux en même temps.

- Tu vois, on n’était pas d’accord...

- C’est rare, il paraît. Ca tourne surtout entre le bleu et le vert.

- Tiens, regarde qui voilà ?

- Dis donc, elle s’est encore habillée !

- Tu parles, j’ai vu sa piaule, il y a que ça...

Et là, ce qui voilà, ce sont trois formes qui surgissent non pas de l’hôtel, mais du chemin, lequel ne s’arrête pas là. Carole encadrée par les deux pingouins. Ils reviennent d’on ne sait où, mais ils reviennent. Au moins ils sont deux. On pourrait penser que ce n’est pas pour l’effrayer ! On dirait Simon et Garfunkel, les deux zèbres, là… Quant à elle, naturellement elle est fringuée, mais c’est loin d’être le mieux de ce qu’ils ont pu réussir à apercevoir sous les toits. Lui s’en fout. Cela fait les choux gras des filles. Adonc il a la réponse à ses questions, sans en décoincer une. Le trio s’amène directement sur eux. On voit aisément que c’est la brune qui tient le crachoir. Elle est en pantalon corsaire, partie de campagne, et une grosse chemise un peu comme celle de la Cathy. Seulement tout est assorti à l’intérieur, avec le pantalon. Un connaisseur dirait que c’est de la belle nippe. Elle est en ballerines ; elle est quand même pas allée jusqu’aux talons hauts. Les gus eux sont sapés en veston. Seulement ils les ont rejetés sur l’épaule de manière symétrique comme Dupond & Dupont. Pire, il y en a un qui se balade en Bausch & Lomb, mais sur le front, pour se donner un air dégagé. A pisser de rire ! Bien qu’ils n’aient pas la même taille, ni la même conformation, il semble que l’on puisse à tout moment les interchanger. Après un passage chez le tailleur. La jeune femme, pour sa part, exhibe une broche encore plus grosse que la perdue. Peut-être pas en toc. Ils se mettent à chercher une table dans les immensités à perte de vue sur la terrasse. On pourrait y rouler en bagnole ! Il y a des zones plus ou moins denses. Les clients ont probablement déplacé eux-mêmes le mobilier d’extérieur en suivant la course du soleil. Ca donne un joyeux pandémonium. Dispersé. Luxueux. Entre le civilisé et le non… Les parasols suivent toujours. La nuit ça doit faire de l’intimité. On rameute des chaises. Il y en a déjà partout ! On récupère des menus en plastique pour essayer de commander si possible des glaces. Vraiment un autre monde avec ses dimensions inquiétantes, ce chauffage maintenant doux et obstiné par un soleil encore loin de son déclin, ces autres consommateurs qui ont l’air d’avoir été mis là dans un circuit de train électrique, ces serveurs qui ne viennent jamais. Comme dans Beckett ou Buzzati ! L’ambiance… On dirait que la journée recommence ! On se croirait en bord de mer comme à Balbec… Au Prince of Wales ! Alors qu’il n’y a pas trace d’eau… On ne sait pas du tout ce qui va se passer ce qu’on va faire… Marienbad ! Sauf le type aux aloufs… Celui-là on l’a pas on peut pas le reconstituer… La brune est dépassée tout le monde est dépassé même Simon et Garfunkel ! Des complices au bonneteau... Eux ont l’air de bien savoir. Ca se lit sur les traits… Les cheveux ébouriffés ! Alentour très vaste mouvement. Ca cherche, ça cherche, ça s’assoit. Un nuage de chercheurs ! A un rythme prodigieusement immuable. La brise tue les quelques paroles pour se héler mutuellement. Manquent les bancs d’oiseaux de mer. On a les grillons ! Eux aussi le vent par bourrasques les gomme. Puis il tombe et renaît le cri-cri. Protégé sous les parasols c’est beaucoup plus calme… On peut avoir l’impression que l’on n’est là que pour attendre les lumières… Son et lanternes ! Seulement il y en a pour une paye ! C’est matriarcal et la moitié des types sont pas encore installés que les trois greluches occupent toute la bande passante… On se demande… Au début ils n’y prêtent nulle attention. On s’attendait à les voir se bouffer en quatre. Absolument pas des sourires béats ça la fout bien. Il se dit que d’une certaine manière c’est lui qui a rassemblé tout ce monde-là autour de lui. Faudrait surtout pas qu’il cherche à prendre une initiative ! Tout le monde jacterait personne suivrait ! Il pense au bijou. Nul n’a dit à Carole qu’il est probablement retrouvé… Il attend dûment en place… Protégé par un très somptueux nid de poussière ! Rien ne peut lui arriver… Surtout pas d’aspirateur dans le coin… Bien que… On sait jamais ! Qui fait le ménage, dans la bâtisse ? Faudrait savoir… Faudrait s’en assurer quand même… Les filles savent… Il faudrait en parler… A l’une ou à l’autre… Jamais laisser d’incertitude… Au pire il redescendrait avec la brune ! Sans escalade… Elle y arriverait pas comme la trotte-menu… Mental différent. Elle c’est la divinité la transcendance. Faut tout lui faire ! Il revient en pensée à la tablée qui devise. Justement la Carole est au centre. Seulement elle n’a plus le monopole de la glose comme avec des mecs religieusement intéressés. Elle écoute, aussi… C’est mademoiselle peau de lait qui souvent tient la rampe. On croirait pas comme cela ! Relayée par Gabrielle. De temps en temps l’un des deux Simons se colle dans le truc fait semblant de comprendre. Lui-même serait bien en peine de le repêcher. Incapable de deviner le sujet de la converse… Pas fortiche ! Le gus, lui, parle avec une petite voix. Feutrée ! Pas aiguë, inaudible. Il balance des sourires larges. Evocateurs. Ca fait glousser les filles. La brune s’ostracise un peu sur son quant-à-soi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XIX Titanic

 

 

 

 

 

Ca règle pas le problème de la commande. C’est une serveuse qui en fin de compte est sortie de la ligne Maginot. Elle arrive pour gratter. Personne a rien prévu… Rien lu ! On sait même pas ce qu’on veut faire. Ni lesquels rester ensemble. Chaque lampion sera profondément allumé qu’on en sera toujours au même point. Par désœuvrement ça va être des glaces. Enormes. Tout le monde s’en rend compte. Cela gagnerait un temps infini. Personne pour se décider… Autant que ce soient les filles qui démarrent… Les mecs par principe leur faut du recul. Ca y est c’est parti toutes à la fois ! Elles veulent savoir ce qu’il y a dedans. Sinon elles en mangent pas. Et ça et ça et ça ? En plus évidemment c’est tout la même tambouille chantilly-chocolat chocolat-chantilly... Pas un qui échappe ! Avec tous les noms de la terre… Des portions énormes ! Tudesques… Hollandaises ! Elles s’en lèchent les babines. Va plus rien rester pour les mâles. La commande se précise. Il faut tout répéter ! Les deux Garfunkel font les originaux. On va s’en sortir ! La fille dans son tablier fonce. Les cigarettes sortent en attendant. Carole ! Ca repart sur le coup de la broche ! Comme des archi-dingues. Très sérieusement… Chacun donne son avis ! Même les Gurfinkels… Ha mais oui ! Ni plus ni moins… Ils font valoir qu’un tel bijou, forcément ils l’avaient remarqué. Très hautement ! Les autres décrivent leurs recherches… Par terre à quatre pattes. Chacune rajoute enjolive son rôle… Evidemment ça ne retrouve nullement le morcif ! Ni fait rien progresser d’un iota. La Caro a l’air plus embêtée qu’on pensait. Se demande si par exemple les types de sa bande… En dansant tout bonnement… Ca simplifierait tout ! Absolument ! Elle hésite… Pierre lui au moment de parler se ravise in extremis ! La boucle hermétiquement ! Il vient de réfléchir… Pas la peine de révéler à la docte société qu’il se traîne par terre sous les armoires de la belle brune ! Surtout pas… Tant pis, dans la soirée il se débrouillera pour la retrouver lui révéler… Le bijou les deux zèbres ils s’en tamponnent… Chacun en porte plusieurs… Font plus attention ! Leur affaire, c’est le chocolat qui va venir comme des icebergs. La discussion c’était par hasard. Le choco fumant de froid la chantilly affalée dessus ils ont détaillé les photos… Ca les passionne ! Ils s’y connaissent... Le sucre le sel le riz…

- Ca fait tard, non, pour des glaces ?

- C’est ça qui est bien...

- Qu’est-ce que vous faites, vous, après ?

- Ben on sait pas, nous…

Les horaires inhabituels ça fait déjà basculer immédiatement dans un autre monde. Là maintenant les sorbets qui arrivent comme un seul homme c’est à peu près se balader en spencer à dix heures du matin. Pourtant on sort de rien. On sort que des habitudes. Même pas des convenances. A dix heures du matin le spencer personne le voit. Du chocolat baveux il y en a encore plus que sur la photo dans certains modèles ! Ca dégouline de côté ça emplit l’assiette. Les coupes gigantesques c’est plein de petits drapeaux de ballons de foot de friselis d’origamis… Murmure de satisfaction comme à la bourse tout le monde s’empare… A peine si la serveuse parvient à retirer son bras… Ce serait le petit déjeuner ce serait pareil. Un état où la mémoire n’a pas barre sur tout. Où l’on se sent d’une grande liberté. Intégralement neuf. Où l’on mesure chaque geste de peur qu’il ne devienne un premier échec, dès lors que le temps se trouve automatiquement compartimenté. C’est un silence. Tout le monde à la graille ! On n’entend pas de grands slurps, mais se produit un effleurement dû à la proximité des ballerines que porte Carole, auquel il tarde à répondre, se demandant ; suivi d’un bon coup de latte provenant de la même Carole, sans ballerine cette fois et sans ambiguïté cette fois également. C’est pas désagréable. C’est chaud. Elle est en frais avec la Catherine sur on ne sait quel sujet, dont on ne s’extrait jamais. Elle ne décoince pas un seul regard du visage de son interlocutrice, laquelle serait vraiment très forte si elle éventait quoi que ce soit. A un moment elle part d’un rire en gargoulette qui autorise la brune, comme pour le prendre à témoin, à lui balancer fugitivement des yeux où le brun foncé des iris mange à peu près tout le blanc. C’est louche, le rire en gargoulette. Le coup de pied c’est risqué. Trop risqué. L’heure tourne. Il voudrait bien profiter de l’air du temps, parce que finalement qu’est-ce qui fait tout le charme ? Pas tellement la glace il s’en fout, mais le reste… Même indifférent, il coule un regard sur le sorbet qui discrètement coule en glaciers microscopiques. Eboule ce qu’il peut à la cuillère. C’est quand même pas dégueu. On n’a pas réfléchi à quelque chose pour accompagner. C’est pas plus mal. Il observe se mettre en place un début d’activité, assez loin autour d’eux, pour organiser quelques séries de tables vespérales. La brune lui fait tourner la tête, ce qui le rend autiste. Partagé entre sa longue chevelure et les lanternes qui, sur le côté, dégoisent luminament sur l’infini. Il faudrait voir ce que donne Catherine. Depuis vingt secondes c’est re la conférence à trois. Il pourrait y avoir des B. cinquante-deux en pleine action que ça les déloquerait autant que cela. Reste plus que de nouveau la glace ; ou alors Simon et Garfunkel, qu’il n’a pas essayés. C’est vrai, cela ! Il serait rigoureusement incapable de raconter de quoi est faite leur conversation. Il choisit encore le chocolat, en lourds tourbillons pâteux. Envahi de chantilly sale comme l’Amazone. Il observe éperdument la texture, comme ça fond. Pour un peu il lui faudrait un microscope. Re coup de pied déchaux ! Pour le maintenir en ligne… Elle va y passer la soirée ? Ca produit de l’effet, nonobstant. Il ne peut s’empêcher de balancer des coups de périscope à droite et à gauche. L’intérêt c’est qu’on ne l’attend pas pour jacter. Ca repose. Même les Garfunkels essaient de s’agroumer au pépiement généralisé des filles. A trois cents décibels ! Ca ferait se retourner les autres tables si elles étaient remplies de monde. C’est marrant ; on en voit un balancer une question plus ou moins fayotte dans les airs. Peine perdue ! Ladite question est inspirée par la dernière parole d’une fille. Mais ce n’est pas celle-ci qui reprend sur l’interrogation du Gurfinkel ! C’est une seconde, qui sans hésitation claironne à lui couper la phrase en deux comme un pétrolier… La troisième enchaîne. Le malheureux est anéanti laminé liquéfié. Tente de faire bonne figure de chien battu la voix de son maître… L’autre Gurfinkel ironise in petto. Lance à son tour un ballon au plein milieu d’un silence. Là vient le plus terrifiant ! Les trois gummiches en même temps… Pire que la Vallée heureuse ! Le gars est complètement étouffé… Peut plus respirer ! S’épancher… Se recroqueville aussitôt dans les profondeurs de sa tranchée… Tire une fusée ! Attrape son masque… Finalement lève les bras envoie tout par terre ! Un de moins. Deux ! Comme ils sont à deux évidemment ils recommencent tout le temps… En fonction des pauses des silences des demi-soupirs dans le discours de ces dames. Chaque fois c’est la ramasse à pleurer ! Pierre comprend pas qu’ils comprennent pas. En voilà une découverte ! Pourtant sont sapés faut voir ! Ca sert à rien du tout… Que dalle ! Pauvres clowns… Ca fait pitié vraiment ! Pareils déploiements… En vain toujours en vain. Bouvard et Pécuchet ! Ils ont pas des gueules de jardiniers… Pas de Chance… Catherine on en est sûr elle ne le regarde pas du tout, vairons or not.

Ah si, cela commence. Dans ces conditions… En tous cas c’est discret elle doit se méfier salement. Ils ont quand même été absents à deux isolés toute la matinée c’est pas rien… En filant dès potron-minet ! Pas qu’on les voie ! Le reste à côté c’est de la gnognotte. Lui ce qu’il ferait bien c’est recommencer le coup du bain. Ca brûlait il était moins une ! Il s’est mal démerdé voilà tout. Sinon c’était bon ! A se demander justement si elle avait pas tout manigancé… Ah le gland le blaireau ! A présent on est à dache. Il connaît pas du tout, si ce n’est qu’on est perché sur une falaise démesurée. Pourrait demander… Elle sûrement elle sait. Plus ça va plus il se dit qu’il faudrait tenter quelque chose. Il en décoince pas une pour autant… Il écoute sans écouter. Dans le cirque ambiant tout est inaudible. On dirait que c’est forcé… Il est tellement loin en esprit qu’il lui semble que pour parler, il lui faudrait une introduction… Une présentation. Un sauf-conduit. Un come-back ! En général c’est pas très volubile, ce qu’il raconte… Là il est vraiment dehors outside. Seul avec sa glace qui fond sec… Il la bouffe sec, aussi. La y a pas d’erreur. D’hésitation. Encore heureux qu’il y ait pas d’autre mec sur le coup ! Les coups… Rien que les deux inoffensifs… Faut quand même pas trop les trimbaler, ces gaziers-là. Peuvent couler l’affaire la mieux prête… Sans rien faire ! Ca doit être un don. Sabordage inside ! Ce qu’il faudrait c’est se lever de table… Pour l’instant c’est trop frais pour les glaces… Seulement après… Il contemple sa cuillère chargée. Il y en avait un paquet. Il est le plus en avance. De temps à autre il échange des phrases avec la musaraigne. Cela ne dure pas… Elle aussi y va fort du décibel. Sa voix sort assourdie ; ne porte guère. Elle est obligée de hurler comme dans le métro. Il ne l’écoute pas. Il gamberge. Le déclic s’opère. Ca y est il a ce qui lui faut. Enfin. Il va liquider sa glace, embrayer immediately sur un cigarillo, exécuter quelques gestes pour justifier l’absence temporaire qu’il s’octroie ; bien temporaire, hein ! Pas question de les débarrasser de lui… Filer un peu plus loin sur le pont du Titanic visiter de près les lanternes. En particulier celles qui sont scellées sur la balustrade. Etudier comment c’est fait. Comme les autres, les normales à pied, mais encore ? On peut bien s’intéresser aux lanternes, nicht wahr ? Comme cela peut-être qu’il pourra discuter quelques minutes avec les sortes d’étrangers qui semblent envahir. Respirer un grand bol de calme. Décider après. Ce n’est pas le repli sur l’Aventin, ni sous la tente à Bourbaki, c’est le contraire : juste de donner un peu de mou. Il se réjouit presque autant de son plan que du chocolat qui décrit tout un chantier de terrassement dans son assiette.

Un gigantesque grésillement à cent cinquante décibels vient initier les premiers essais musicaux. Ca gratouille dans des haut-parleurs nombreux et de belle taille. Qu’il n’avait jamais remarqués. C’est dansant, ici, voilà autre chose ! Ca s’accélère… Il se dresse pour évaluer la situation. Des orchestres qui ont entrepris de s’installer, en vérité il en surprend des palanquées ! Ca va être la cacophonie ! A celui qui gueule le plus fort ! Les autres n’auront qu’à s’étouffer sur place… Quelle horreur ! En détaillant avec un minimum de sagacité, on se rend compte qu’ils sont néanmoins bien espacés. Sans compter la bise de la nuit, qui va brouiller les cartes ? La flotte les intempéries le tonnerre ! Est-il le seul à ausculter périodiquement le ciel ? C’est que… Il tient à la soirée ! Prévoir un abri, pour lui et la brune… Si elle est disposée ! A part le chemin de ronde et les grappes de clameaux… Ca commence à rappliquer de partout, les instruments les cuivres les synthés la filasse. Des potences pour les baffles… Les petits ! On voit déjà s’avancer des monstres… Six, huit barbus non pas pour les porter, simplement pour les déplacer ! Hauts comme des camions… Combien de kilowatts ? Phénoménal ! Des tablées se lèvent pour les laisser passer. Pour filer un coup de main. Les trois filles aussi ont regardé ; au moins une seconde. On ne les arrête pas comme cela. Au reste, c’est technique, donc il y a des pour qui. On admire les instruments qui passent à proximité, les amplis à dix-huit étages, le brillant des trompettes comme Nini Rosso dans le milieu du lac. Seul manque un piano comme dans le Piano. Les filles ont rembrayé de toute la force de leurs petites mandibules… Envolées ! Personne peut plus rien… Lui, ça lui donne du mou pour mettre son plan à un commencement d’exécution. Rien ne presse. Rivées ! De temps à autre le colossal grésillement donne de la voix. C’est marrant. Ca bugle. Le gars doit s’énerver sur un bout de fil. Il doit y avoir une régie quelque part, non ? Faudrait la trouver… Commence à devenir intéressant. Parcourir toute la terrasse. Un accès à des locaux vides… La curiosité s’éveille… Il revient à ses agapes. Le chocolat liquide, sans hâte, diminue au fond. Cuillerée après cuillerée. On n’aurait jamais cru que cela produirait autant. C’est moins froid. Pas plus mal. Avec le nombre, des coups à s’en balancer sur la chemise... Le grimpant ! Faut faire gaffe donc il fait gaffe. Personne à présent ne s’occupe de lui. Il ramone à fond les récipients les ustensiles… Tout doit disparaître ! En toute impunité… C’est vrai c’est con, hein ! Si, le personnel… La serveuse… Ils doivent tellement en voir. Crac c’est le moment le cigarillo ! Il farfouille fouille comme une brute. Il est brusquement nerveux. Sans prévenir évidemment. Ca dérape. Sa main dérape. Ca cherche à côté… Les autres ont ce genre de trucs aussi ? On le voit jamais… Pourtant la boîte de minis tient toute la poche ! Des coins dans le tissu du jean’s… La toile de Gênes la serge de Nîmes ! Des angles carrés protubérants… On les distinguerait à trois cents mètres ! Pauvre falzar c’est bien la peine… C’est coincé dedans ! On dirait… Ha le massacre ! Veut plus sortir… Si, en fin de compte ça se retourne tant et plus ; seulement ça veut plus du tout sortir ! Absolument pas… Si ça continue il va se faire repérer les deux Simons vont lui offrir des sèches américaines… Ils ont bien une tête à cela, non ? Fumer de la came US peut-être… En outre ! C’est comme tout il s’en fout du moment qu’il est pas dedans… Les Marx brothers… Il extirpe ça s’extirpe. A deux doigts de tout balancer par terre boîte grande ouverte… Sauvé par on sait pas quoi… Les Garfunkels arrêtent de le mater. De toutes façons les filles déploient trop de ramdam. Après ce sera la sono sauvée par la sono… Tranquillos il en chope un, de cigarillo ; puisqu’ils sont indemnes… Hosanna ! Ca rebascule. Dans le bon sens. On peut pas savoir ni pourquoi ni qu’est-ce… Les choses se mettent à bien se goupiller sans prévenir. La flamme du premier coup ! Il peut y avoir quelques nœuds de zeph… Caché ! Immediately sans réfléchir los Aufstand ! Ca vole… Décolle ! Debout parfaitement alourdi ! Il a vidé les cales de chocolat ! Du haut de sa hauteur les greluches sont plus basses… Lui prêtent plus attention ! Pourraient plus le regarder sans se tordre le cou… Sauvé réchappé ! Plus besoin de faire le télégraphe Chappe… Les deux benêts là complètement out on sait pas où ils sont vraiment… Plus qu’à faire un cent quatre-vingts vers les zones habitées ! Puissance assiette compensateur...

Le premier objectif qui lui attire l’oeil, c’est une table avec un certain nombre qu’il a vus ce midi au cocktail. Est-ce qu’eux vont le reconnaître ? Il n’a rien contre. Il hésite, son clope allumé. C’est toujours vagus gênant. Sous les parasols on est comme dans des ruelles. La serveuse émerge de quelque part , bras chargés. Lui coupe la route. Au point qu’il dérive à angle droit. Va donner dans un autre groupe en train de s’installer. Ca devient prodigieusement dense… Il n’y a pas un quart d’heure une terrasse quasiment vide ! La sono regratouille. On voit des baffles. Des petits. Suspendus çà et là. Il faut regarder en l’air ! Rien qui sorte pour de bon. Ni de musicos pas le moindre ! Bizarre, comme organisation. Cela met de l’ambiance par manque d’ambiance. A la table, la première, avec les types vaguement repérés, il y en a un qui fait on ne sait pas quoi avec des aloufs. Il insiste ! Cela réveille le décor à des huit kilomètres. Comme dans Marienbad ! Cocasse… Est-ce qu’ils ont le même en bas ? Sûrement pas dans les cuisines ! Un fantôme… Celui-ci est un fantôme ! Sûr qu’il n’est pas doué de la parole… Il n’est pas d’ici ! Comme la brune lorsqu’elle se mue en créature d’outre-ciel, en somme… Des dieux vivants ! Un monde peut-être immense, très peu se dévoilent. Ca vaut le coup de s’approcher… Le gazier en outre sapé comme un milord ! Il arrête pas de distribuer ses allumettes. Ca se joue à deux. Il faut à chaque tour enlever des aloufs. Il y a un maxi. Le but est de pas se retrouver avec la dernière. Il bat tout le monde ! Ca paraît simple… Chaque fois qu’un candidat se présente, c’est le slip ! Dure pas une minute… Le type lui sûrement il a une martingale… Tout le monde regarde. En se ramenant nouveau venu c’est lui qu’on regarde… Tant pis ! Observe le jeu… Essaie de piger… Ca vient pas ! Un long moment… Debout ! Sans fumer le cigarillo qui se consume au bout de sa main. Il finit par tirer une bouffée… Il considère le jules… On dirait un bateleur en bonneteau. Un escamoteur ! Là il triche jamais on peut pas… Et si là était la solution ? Bizarre… Faudrait rester plus… Le type lui est inhumain ! Avec son attirail son accastillage son Francesco Smalto ses Berluti le reste à l’avenant… Les cheveux gras… Ca se voit ! Depuis le temps qu’il est là le mec va l’inviter c’est sûr ! Les autres c’est des vieux des divers. Ils se remplacent ; il y a un turn-over ! Il en surgit de partout. Ils restent un quart d’heure une demi-heure. Disparaissent n’importe où. Des jeunes aussi ; des filles ! Invitation générale ! Ca se relaie à mort jamais de pause… Dans le fond s’il le veut il peut rester là sans jouer… Se contenter d’observer… Le gus l’entend pas de la même oreille. Il faut qu’il aie sa ration de perdants. C’est-à-dire tous. Image de la mort… Intéressant de pas bouger pour voir ce qu’il adviendra...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XX Solitaire

 

 

 

 

 

N’importe comment il est coincé. Chaque fois qu’il aspire une taffe ça fait un geste… Attire inévitablement l’attention ! En fin de compte, ça va changer de gueule. Les flots de gus qui jouent tentent et retentent augmentent. Ce qui fait qu’on le commisère mais on lui passe devant. Pas trop pressé de se prendre une toise, lui laisse aller. Chaque fois qu’un geste s’abat devant lui pour l’inviter à prendre son tour, il est ailleurs. D’autres arrivent. Qui ne font même plus attention à lui. Au premier rang, il n’a toujours pas touché une alouf ! Très fort… Il regrette un peu. Ca lasse un brin. On ne peut rester debout quatorze heures penché. Il fera comme Mac Arthur, il reviendra. Lorsqu’il y aura moins de monde. Eventuellement quand il aura trouvé. Sûrement pas très sorcier. Tout le monde peut faire Polytechnique il suffit d’y mettre le temps. On pourra discuter avec le gars, aussi. Une tête à délivrer une besace de trucs à raconter. On sait pas si c’est un monsieur Loyal, un Cagliostro lyophilisé, un galérien reconverti. Là sur cette espèce de terrasse vénitienne, il ne dépare nullement. Une autre dimension… Les grillons ! Ils retentissent on les occultait. Cachés on ne sait où à proximité de l’immense balconnade… Délibérément il quitte le groupe, où il parvenait à échanger quelques paroles de routine, pour aller à la pêche aux grillons. Fouiner. Se pencher par-dessus l’imposante maçonnerie constituant la balustrade… Ils sont bien quelque part ! En attendant il est libre. Dans le tumulte universel… Ca se réverbère, ces bestiaux. Peut-être qu’il y en a sous le dallage ? Sur les parasols, planqués dans la toile ? Ils sont mobiles ? Sales bêtes ! Toute la journée encore maintenant… Tout le monde s’en fout, d’eux, ou quoi ? Il va se pencher dans le vide. Histoire de l’avoir fait une fois. Impossible d’appréhender le fond, tellement c’est brumeux. De la carboglace ! Cela scintille. En insistant bien, on découvre que sous l’immense plan, un peu plus bas que le chemin de ronde, il n’y a pas la falaise mais rien, un genre de sidéral vide sanitaire. On y suppose plus qu’on ne les distingue de colossaux pilotis en béton mastar. Construction tellurique ! Spatiale… Architecture spatiale… De planètes... Que d’éléments surnaturels ! D’une autre civilisation… Y aller ? Cela doit se passer sur le côté… Il doivent remiser des trucs, là-dedans… Des brics-à-bracs genre Courtial… Sosthène ! On en devine des bouts qui émergent. Ils ont peut-être des ballons ? Des petits dirigeables... Pour aller sur la carboglace ! Là, les grillons sont super à l’aise.

Il est seul. C’est agréable. Tout ce qu’il risque ce sont des regards dans le dos. Pas grave ça peut pas rentrer ! Au loin les filles on les voit plus du tout… Faudra mieux se signaler tout à l’heure. A présent la rambarde est déserte sur au moins huit kilomètres. Il n’y a que lui, quoi… Il se met en position carte postale, bras tendus appuyés symétriquement. Humant l’air du temps. Lequel commence à faire mine de fraîchir, c’est-à-dire que la chaleur devient un brin plus supportable. Même les plantes les fleurs on les sent… Drôlement ! C’est à perte de vue… Crac la sono regratouille. Il se retourne ! Des musicos arrivent. Ils déboulent. Pesamment. Sans se presser. Porteurs. C’est fragile leurs trucs faut chouffer… Maintenant il s’accoude à la balustrade. Des yeux il suit la brève cohorte. Elle est parvenue à une petite estrade. Se met à branchouiller dans tous les coins. Ca va vite. Ils ont l’habitude. C’est pas des feignants. Après les synthés les amplis ça larsenne à qui mieux mieux. On prend son temps. Après ce sont les inévitables tranches mortes. Toutes les chaises de toute la terrasse, qui s’étaient à perdre haleine tournées vers ce seul point, se retournent comme un seul homme dans leur orientation initiale pour s’en foutre. La pause avant de commencer. Les autres sur leur podium agitent des feuillets déambulent conciliabulent. Il détaille. Embrasse l’immense dallage. Il se dit que c’était presque plus beau deux heures plus tôt à leur arrivée. Pratiquement désert, vaguement jonché, mal arrangé mais tellement prometteur ; un peu comme les chaises de métal vert, à portée de la bruine, le matin à la fraîche. A tous les coups les grillons sont derrière dans les plantes nul besoin de sortir de l’X. Odorantes ! Odoriférantes… Ha c’est magique on croirait des femmes repeintes. En l’honneur de la soirée ! Aux aurores c’était le bois mouillé. L’humus envahissant. L’intimité de la forêt jouxtante. A présent, c’est la fête. Qui s’installe. La foule s’est remplie. Il demeure collé à sa balustrade. La nostalgie de ce qui se passait deux heures auparavant est toujours une nostalgie. Il n’a pas remarqué à côté de lui, tant elle est proche, une énorme et puissante lanterne plantée dans la lisse. Il est venu pour cela ! Elle est belle. Coincée sur son bâti à hauteur d’homme, elle ne peut se cacher à l’instar des autres, perchées de leur hauteur complète. Elles sont, elle est noire mais archevêque. Coadjuteur, plutôt. Un violet qui tire sur le rougeâtre, le mauve. Cela dépend considérablement de la lumière. Cette nuance, ces nuances ne se voient qu’à peine. De loin, elles sont noires. Seulement dans certains cas vient affleurer la modulation de ses reflets. Elle est rouge comme le bleu nuit est bleu. Jamais. Simplement, on croit percevoir… Un noir pur serait non seulement salissant mais étouffant. Ils ont quelque chose de vineux, vinardier, ces reflets, lorsqu’ils consentent l’effort de se manifester. Après il y a la gueule. Des formes on en trouve de plusieurs sortes dans toute l’Europe. Celles-ci sont à huit pans, seulement quatre grands et larges, les quatre autres beaucoup plus étroits et fins occupent en quelque sorte les quatre coins des premières. Bien volumineuses mais non parallélépipédiques, un angle de trois degrés. Très légèrement tronconiques. Le toit est un peu plus tarabiscoté ; comme un serpent ça ondule… A l’intérieur ça luit. Même sans la nuit ça luit. Ils les ont mises de jour on sait pas exactement pourquoi. Par temps sombre ça donne un genre ; au moins ça rehausse. A Balbec par exemple en février à seize heures ça doit faire chicos… De loin ça peut donner jaunâtre orangeâtre, un éclairage en plein jour. Celles qui sont plantées dans la balustrade, juste au-dessus des trumeaux séparant les rangées de balustres, sont identiques à celles sur pied, un peu plus grosses, environ une fois et demie. Tous les trois trumeaux, il y en a, tellement la terrasse ne s’arrête jamais même à l’infini, c’est pas rien ! Chacun peut en avoir une… Ca fait un nombre...

Pom pom ! Sans prévenir ni quoi ni qu’est-ce… Quatre mille décibels ! Ou c’est Nini Rosso, ou la Sonnerie aux morts… Aucun des deux ; ça décolle un peu plus doucement à présent. L’alerte a été chaude ! L’orchestre on l’avait oublié. Il se rappelle. Ha ça monte en jazz… On peut pas danser, là-dessus ? Y en a qui le font donc on peut ! Réellement. Depuis six minutes ils y sont. Au charbon au turf… C’est pas la sonate de Vinteuil. Avec la terrasse dommage, c’eût été au-dessus de tout soupçon. En attendant ça corne seco l’ami… Toute la soirée comme cela… Ca claque ! Mais c’est bien. On est embarqué… Pour l’infini ! Que ça s’arrête pas que ça poursuive… Tout le temps… A jamais ! On pensera plus à manger plus à rien… On dormira plus parce que c’est du temps perdu… A propos de manger… Il regarde… Des serveurs comme des pères Noël de Folon… Ils s’abattent ! Des escouades des corps d’armée… Après il sera trop tard ils seront tous dans les tranchées aux cuisines… Faudrait qu’il se dégotte une taupe n’importe… Enfin non pas n’importe… En profiter pour faire son beurre la miss Potelée adonc… D’abord aller voir… Les déloger ! Ensuite on avisera pour essayer de ruser… Ce qu’on n’entend plus par exemple ce sont les grillons… Par exemple ! On saura plus de quoi jacter… Si on s’entend… Affaire grumeleuse… Vaut mieux foncer dans le lard il se lève au galop. Le jour n’en finit pas de commencer à tomber. Il se faufile. Dans les danseurs les serveurs... Les danseuses les serveuses ! Les mangeurs aux tables. Il n’est pas tard. Juste ça commence. Le clope à la main il essaie de pas en semer partout… Des fois ça fait des histoires ça s’est vu. Ca culbute s’entrechoque avec ce beau monde… Des fois hardos ! Faut se glisser au mieux, quoi, y a rien d’autre à savoir… La frénésie ! Ca trotte tout le monde trotte on dirait qu’ils ont attendu jusque-là… A trois mille mètres il repère immédiatement les filles. Enfin ! A la glace… Il y a eu de la perte en ligne la brune a disparu. Il cherche encore des yeux son sac… Rien que dalle ! Oui mais ça veut rien dire elles les trimbalent partout… Il accélère déjà savoir… Ca met de la difficulté pour accélérer… Coincé de partout ! Des plats qui transitent… La ruche ! Des ceusses qui vont à la musique les autres qui en reviennent. De la bouffe à un mètre cinquante du sol qui passe ! Ca frotte comme pas possible… Il y en a qui parlent, soit pour gueuler soit pour s’aplatir… Heureusement on peut absolument rien entendre à cause du son… Rien de rien ! Ce qu’il faut pour avancer c’est prendre un courant. Comme on prend le métro… Mais pareil évidemment l’intérêt c’est de le prendre dans le bon sens… Sinon c’est cuit forclos adieu ! Après on est confortablement écrasé de tous les côtés parfois même soulevé… Pendant un mètre ! Il a bien pigé ça avance pas mal. Tant qu’on est poussé tracté on a le temps d’observer par en haut… On se croirait dans une croisière sur le Rhin… Le pont c’est tout à fait ça, l’orchestre… Sur un bateau à aubes ! Ha ça rupine ! On voit pas le commandant… Seulement ici tout se prolonge ! Dimensions infinies. Des centaines de mètres pour la terrasse… Le Titanic ! C’est sûr. Un abîme planétaire… Des parsecs ! On n’a jamais vu le fond. Et tous ces orchestres, qui se succèdent ! Titanic itou… Fin du monde… « Plus près de toi mon Dieu » ! Prêts à l’exécuter… Il y a une mesure quasi-divine qui se substitue à l’autre… Transcendante !

Voilà il est à l’orée de la foule… Extraction ! Pas dans vingt ans sinon ça se referme… Juste se déphagocyter… Libre ! Il aurait jamais cru. Direction les femmes ! Pas hésiter rentrer inside… C’est vite dit elles l’ont vu à trois bornes… Peut-être même en plein coincement ! Pour ça elles ont eu le temps de préparer elles le fixent immobiles au radar… Quelques mètres les derniers comme dans l’infanterie… Ce qu’elles font ça se voyait pas elles sourient. Essentiellement la potelée parce que l’autre est encore à dégoiser on peut pas la stopper. Une mimique très belle qu’il n’a jamais pu lui voir ou imaginer… Rayonnant illuminant Versailles ! Et c’est vraiment ses yeux qu’elle regarde il le croit pas. La musaraigne on sait pas ce qu’elles se sont raconté maintenant c’est le silence plus aucune mandibule… Ah si la fossette les fossettes. D’un air un peu gêné minaudant. Mais alors la Catherine souveraine ! Elle éclipse tout. On croirait que ses iris le sont, de la couleur du sourire. Ca lui fait de bonnes joues. Statufiée elle attend il n’a jamais vu ça. Il peut néanmoins pas la détailler elle tout de suite. Les équilibres du visage les lèvres… Le reste c’est une chemise en coton écossais genre qu’elle avait ce matin. Le bouton du haut défait, le suivant. Il y a longtemps ? Le soleil est rentré là-dedans. Tout l’après-midi probablement à en juger. On peut pas voir… Par exemple tout à l’heure il s’est aperçu de rien ! Empaqueté à jaffrer en face du chocolat de la chantilly, rien remarqué… Obnubilé sans doute… La brune ? Il se souvient pas. Du coup il attaque sans préparation d’artillerie.

- Carole est pas avec vous ?

- Elle est partie avec les deux zèbres ; ça m’étonnerait qu’ils reviennent.

Ah oui il y a ceux-là… Complètement oubliés. Pas très marquants. C’est la musaraigne qui a répondu. Elle s’occupe de tout.

- Tu as faim ?

- Pas très ; mais si on veut il faudra pas trop tarder à se décider.

- Ici ?

- Pourquoi pas ? En plus on a déjà fini le dessert !

- C’est vrai. Cathy ?

L’interpellée fait signe que oui ; à quoi on sait pas trop. Elles vont se lever. Peut-être le suivre ; le précéder. Elles se lèvent. Elles repartent à discuter comme si elles ne s’étaient pas vues depuis quinze ans. Lui ne peut plus en placer une. Si c’est tout le temps comme ça… Gaby oriente la marche. A peine font-elles attention à lui. Elle semble mieux connaître la boutique. De leurs phrases, il appert que durant son absence chez les lanternes, toutes deux ne sont pas benoîtement restées devant les reliefs de leurs glaces ; elles ont trouvé le temps d’un tour en forêt. Il faut dire que lui, à l’autre bout de l’entrepont… En attendant, pour le tête-à-tête avec la Catherine, l’affaire se trouve plutôt mal barrée. Un chaperon ! On y était presque les trois autres avaient filé… Pauvres Simon et Garfunkel… Elle va les bouffer crus ! On dirait que les lanternes éclairent plus fort… Non seulement le ciel se couvre, mais il se prépare à venir arborer des teintes de soirée. On a le temps. Un ciel à la Burgonde… Un machin pour photographes ! Symphonie parfaite de l’abstraction lyrique… Cela ne peut guère se mettre à flotter avant plusieurs heures. L’orage ! Un orage… Des orages ! Blang badabang… Feu jupitérien ! A présent ce qui se produit c’est que les nuages vont maintenir la chaleur en bas. Cela va continuer à fraîchir, mais moins. Ce n’est pas plus mal...

- Ecoute on le respire encore ! J’ai l’impression d’en avoir sur les vêtements...

- Tu verrais sa piaule !

Il guette appréhende que l’une ou l’autre ne se retourne. Ni l’une. Ni l’autre. On ne voit que les cheveux. Il les suit. Elles se sont acoquinées de front. Pas pour longtemps. Dans la fournaise on pourra plus. A mesure qu’elles parlent, il devine qu’il s’agit tout bonnement du parfum de Carole. Faut pas sortir de l’X. ! Depuis la constitution du petit groupe c’est ainsi. Le Mitsouko… Par exemple des quantités pareilles ! Capiteux… Pas désagréable, il est vrai. Très puissant leitmotiv ! Avec les grillons… Divines symphonies ! Infinies charpentes du réel… Elles sont mordantes les jalouses. Qu’est-ce qu’elles ont dû raconter en son absence ! Durant leur courte promenade au bois… Tout a dû y passer ! L’opération broche par le menu… Joli joli… Aucun détail n’a réchappé. Sans prévenir, Catherine s’adresse à lui. De l’oeil et du menton, elle désigne la trotte-menu.

- Tu sais à quoi elle a pensé en la voyant avec ses deux bougres ? A madame Verdurin et son petit clan !

D’un sourire particulièrement discret il a le temps d’acquiescer. Pas celui de répondre. Encore moins celui de balancer le pavé de la broche retrouvée. Du moins en son esprit voudrait-il préciser. La fille déjà s’est retournée vers sa copine, prompte à embrayer.

- Et puis ça va bien avec sa mâle voix.

On les arrêtera pas. Elles se défoulent à cause de lui. C’est vrai, le Mitsouko s’appareille très bien avec son timbre chaud, de gorge, ce qui le rend bien plus entêtant. Il croit l’entendre encore. Elles ont l’inverse de ce qu’elles voulaient ; elles s’échinent à lui savonner le chemin. Elle est très fine, au contraire, sa modulation, parce que délicate. C’est ce qui leur demeure précisément dans le gosier ! Une voix sucrée comme un Steinway.

Ca se complique. Au galop. On va entrer dans la foule visiblement comme au Bon Marché… Au salon de l’enfance ! On va se perdre de vue se larguer… La foire d’empoigne… Il vient d’en bouffer ! Avec sur les bras deux gonzesses, même si ce sont elles qui drivent tout, c’est la fin des haricots...

- Catherine, elle t’a dit, pour la broche ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XXI En soirée

 

 

 

 

 

La musaraigne a plus d’un tour dans son sac. Elle fait un signe. Avant d’arriver au flot hermétique de la foule, elle sort du lieu, pique droit sur le chalet aux murs de lierre. La troupe suit. Il tente de se rapprocher de Catherine. Elle s’en rend compte. La musaraigne remet la main sur sa copine avec un grand naturel. Elles foncent. Il suit. On se demande si ce n’est pas pour lui échapper qu’elle l’entraîne aussi vite. Probablement non. Il s’en veut d’une déclaration aussi maladroite. Peut-être ne l’ont-elles pas entendue ? Elles ne peuvent rien y comprendre. Au fond, cela n’a pas l’importance qu’il croit. C’était pour se libérer. C’est à Carole qu’il faut le dire. Peut-être le sait-elle déjà. Cela peut aller à des vitesses ahurissantes. Il continue à suivre les filles sans trop savoir pourquoi. Il a dit ce qu’il avait à dire. Dans une précipitation abominable. Si l’une a capté le mot « broche », cela suffit. L’autre lui expliquera. Ca commence à dédaler. L’orchestre ! Là c’est du cent quatre-vingts décibels dans les étiquettes inside. Les trompettes en cuivre ! Nini… Du vibratoire solide on s’appuie dessus. Ca perfore le subconscient comme les mèches le béton armé. On sait plus à quoi on pense rien qu’à ça. Tubular. Le reste les guitares le bassiste complète seulement. Sûr les grillons là ils l’ont fermée ! Voire… Peut-être que leur cri-cri est à fond ! Comment l’entendre ? Par exemple ! Plus personne peut causer pour au moins six ans. La fuite continue ; l’extraction d’un château l’autre. En file indienne. Dans les pilotis. Les bâtis. Les échafaudages. Personne moufte. On s’accroche à la souris… Une zone culinaire ! Les coulisses absolues il s’en passe plein. Comment il se fait que tout cela est sur la terrasse ? On continue… Les filles le nez au vent… L’une après l’autre… Abbey road ! On voit plus le ciel… Le potin d’à côté petit à petit se fait haché. Les ondes explosent sur les bâtis ! Les tringles… Les piliers… Rebondissent… Diffractent réfractent… Tohu-bohu ! On ne sait plus ce qui est vrai ce qui est faux. On repasse au même endroit ! Paumés… Paumée la Gaby en tête… Réfléchit bien. Prend une traverse. On sort ! On est quasiment sur le chemin. Les grosses tires garées en troupeau de l’autre côté. Elles paissent… Les greluches dans le souterrain se frottaient non ? Il lui a semblé… C’est maintenant qu’il atterrit ! Un temps elles ont chouffé… Puis non sûrement pas… Par exemple la brune elle est peut-être nympho ; cela, non. Pas le temps ! On peut pas tout faire… Après tout c’est mignon...

- Tu as ta mèche dans l’oeil.

- Encore ?

Elle est trop courte pour atteindre ne fût-ce que le sourcil. Ce doit être une diversion. N’importe. Il traverse pour aller se mirer. Dans la vitre latérale fumée d’une puissante berline. La mèche est bien là ; côté droit. Avec l’effet de chiralité, on croit que le mec dans le carreau la porte à gauche. On a raison et tort. C’est vraiment à droite qu’il porte cet élégant, excessivement discret attribut. Il en va de même dans le miroir. Néanmoins si on l’observe de face, lui, physiquement, la boucle est à gauche ! Psychologiquement, c’est beaucoup plus attrayant, flatteur. Il a remarqué fortuitement ce phénomène ; opté sur-le-champ pour la raie à droite, contrairement à la majorité des gus. Ca lui procure un geste, une sorte de tic. Pas plus con que les lunettes de soleil dans les cheveux ! De temps en temps il se l’autorise, ce geste, lorsqu’il est trop tôt pour allumer un nouveau cigarillo. Parfois quand ça flotte la boucle vient se muer en accroche-coeur. Là ça dépote. Toutes ! Même les autres ! La voisine de la voisine la cousine… Sympa !

Il se retourne. Elles ont décampé. Il ne l’avait pas plus dans l’oeil que de beurre en broche, sa mèche. En voilà une histoire ! Elles trottent devant. Sur le chemin bitumé. Ca dure un paquet. On laisse tout à gauche. Les tables. Les pergolas. Les parasols. On est pratiquement au bout. C’est le moment de se rinfiltrer. De raborder le Titanic. Le ciel est mauve. Chaviré. En un rien de temps. Il faut le voir ! Ca y est ; une traboule. On rattaque la terrasse. A la perpendiculaire ! Pi sur deux... Belle manœuvre ! C’est ici comme ailleurs. Seulement, en déjà beaucoup clairsemé. Les mêmes équipements. Les mêmes baffles. Les mêmes lanternes. La musique y a décru. On peut régler le volume directement sur les hauts-parleurs, si tout le monde est d’accord. C’est une serveuse qui l’a montré. En fin de compte c’est elle qui se charge des manips. Cela risque moins de discussion. Très sonores également les grillons. Il a un peu fraîchi. La pluie ne tombe pas encore. On n’en est pas sûr. On a les parasols, qui protégeront. On peut les regrouper. L’alcool, aussi. Une ambiance plus détendue en cette fin d’implantation. Le pont du navire lui est infini ! Seulement, guère plus loin, il devient désert. Pour ce qui est de guincher on peut toujours s’avancer en direction de l’intérieur. Là ça bugle ! Ici, en bout de zone utilisée, le coin a le charme d’un restau de province. Il se dit qu’ici on peut pas les retrouver, tel que c’est parti. Les filles ont encerclé une table. Avec des calculs fantastiques d’angles de vision… De surveillance ! En caponnière… Elles se sont arrangées pour être férocement isolées ! La musaraigne doit connaître un peu la serveuse… Sans quoi ils ne seraient pas aussi bien soignés. Catherine prend place. Impériale. Avec son hâle rutilant de la grosse chemise ; cuivré par les lanternes dont l’éclairage n’est plus seulement décoratif. La Gaby à sa gauche. L’homme en vis-à-vis avec tout l’espace. Pas tellement loin derrière lui, peut-être deux ou cinq mètres, la balustrade court et court à l’infini. Les nuages à la Burgonde aussi courent. Epais. Colorés…Opaques. Avec des limites impressionnantes de précision, les autres de fluidité : lyrique transition ! Une peinture colossale pour occuper l’intégralité du ciel… D’aucuns paraissent tellement colossaux qu’ils semblent vouloir heurter le Titanic la falaise… D’autres filent mordorés, bien plus difficiles à rattraper… La pluie n’est pas pour tout de suite, jaspine la serveuse tournante. Les deux filles aussi jaspinent, à la table. Là ça peut pas du tout s’arrêter. C’est comme une longue chenille qui traverse les événements ou même le Loch Ness. Le mieux c’est de pas broncher d’attendre ; au bon moment, d’empaqueter la Cathy au guinche et qu’on n’en parle plus. L’idéal serait une brève absence de la musaraigne simplement ce temps-là, par un autre mec ou alors les bons offices dont elle s’affuble toute seule. Il faudra disparaître au loin bien loin ; encachinés dans la foule. Un rapt un enlèvement. Après on verra. Les environs il a trop rien repéré. La carte est là… On va pas manger tout ça ? Par exemple elle est belle ; reliure de cuir… Le silence vient s’installer. Personne moufte tout le monde lit. Parfois on n’entrave rien. On commence à s’entre-regarder en coin sur les côtés. Lui, ce sont les cheveux qu’il matte. Il aime bien. C’est vrai que ceux de la Gaby sont excessivement fins. La carte il s’en fout il a déjà choisi à la vitesse de la lumière. Il faudra juste rintervenir à la fin pour le jaja. Pour ça visiblement avec les pique-gnocheuses on a six fois le temps. Voilà qu’il hésite. Steak tartare, il a choisi, avec de la pimprenelle et tout. Mais entretemps son regard a écorné des andouillettes particulièrement particulières des vraies de vraies aux multiples A. Celles des amateurs internationaux. Comme César il s’interroge on va bien voir. Les filles, c’est grave, se montrent tout du doigt comme si elles défloraient un missel… Ligne par ligne ! Après forcément elles vont tout demander comme explications. A cette heure-là on aura vraiment faim ! Le ciel s’empourpre comme un maudit suintement. C’est surtout la grisaille translucide, saturée de jaune invisible à en dégoutter, qui à de certains endroits reproduit une sorte d’aurore boréale. Il tourne franchement la tête… Hume sa goulée. Se balance ; geste instantanément retrouvé… Une certaine excitation ? Détaille la combustion, comme une ligne de front aux attaques irrégulières, de la feuille de tabac entre ses doigts. On boirait bien un coup, en attendant… Pour faire passer le midi… Encore qu’il ne se sente pas autrement chaviré… Il a fait du sport ! Evidemment il manque le tennis… Voilà de l’idée au cas où… Mais les grosses va savoir si elles sont en état de siphonner ?

Oui midi… Il s’en est passé des choses depuis… Tout à l’envers ! Rien comme prévu… Carole maintenant ? Disparue ? Sûrement non… On va la revoir impromptu, c’est évident. La grimpette avec la musaraigne… Rien de tout cela n’aurait dû avoir lieu ! Mais la trotte-menu ce n’est pas une difficulté. Elle joue des rôles. Elle rend service. Elle fait marcher le temps. Rouage nécessaire. On ne sait même pas si ce n’est pas elle qui orchestre plus que l’on ne croit. Lui Catherine Carole… Il faut en sortir ! Comment ? Depuis le début tout à l’aveuglette. Il n’a pas de politique. Bien fait pour s’accorder avec cette créature tombée du ciel. Que lui réserve-t-elle ? Pour l’instant il est avec la Cathy c’est hurlant… Toute la terrasse le désigne… Il n’y peut pas grand-chose. Cela se passera. Il n’y a rien à comprendre. Comprendre c’est compliquer… Il se dit qu’il ne devrait pas réfléchir à tout cela, tiens. Il n’aurait pas dû. Maintenant, en l’espace de quelques secondes, du temps que les filles s’agitent sur ces menus avec force paroles, quelque chose a changé. En lui. Une cassure. Le seul fait de s’être posé toutes ces questions. Cela ne change rien dans la réalité. Ni à sa manière de faire. Il va suivre le mouvement. Comme tout le monde au fond. Le libre-arbitre… foutaise ! Ah si, une autre pensée tonitruante : lorsqu’il a découvert, de manière aveuglante, combien la brune n’était qu’apparemment dans ses bras… Combien elle était elle-même prisonnière d’un réseau de pulsions absolument inouï, indéterminé, sidéral. Inquiétant. Prisonnière ! Elle le vivait... Elle faisait l’amour avec les grillons, lui était-il apparu soudainement dans l’alcôve. Ou les orages… C’est cela-même… Du coup il a envie de la revoir ! S’en assurer une seconde fois… Comment, on verra bien ! Elle trouvera…

Les deux filles, encore plongées dans leurs menus… Quand même, par instants, il peut arriver que leurs yeux fassent un détour, bref, sur lui. Beaucoup plus afin de le prendre à témoin que pour en attendre ou lui signifier quoi que ce soit. Il est urgent d’en profiter. Il vient les choper, directif, sans esprit de retour.

- On commence par un apéro ? Ca laissera le temps de réfléchir.

- Oh oui !

La Cathy, comme pour montrer qu’elle est humaine. Il pense à autre chose. La déshabillerait vite fait. Ce qu’il fera peut-être à la brune d’ici une heure ! La potelée rougit pire que les lanternes. Elle a deviné sa pulsion à son égard, ou à celui de la Carole ? Surtout, cette confusion ! Cette surimposition… C’est son truc, ça, rougir. Comme les Petites filles modèles ! Elle en a aussi, des fossettes. Elles mettent plus de temps à paraître chez elle que chez Gabrielle, parce qu’elle a de meilleures joues. Les pommettes font un peu gros bébé, n’eût été ces éphélides qui ne la quittent, elles, jamais.

- Il y a du kir au champagne.

- Oui.

- Oui.

Elles sont au moins d’accord sur un truc. Il s’amuse à lever le bras à la verticale, moins pour déclencher la serveuse que pour jouer le rôle. C’est désormais inutile. Elles sont reparties entre elles sans autrement s’occuper de lui. Qu’il bosse ! C’est fait. La serveuse repart. Maintenant les kirs, faut les attendre ! Replongées dans la carte cette fois c’est sérieux. Ca promet… Elles étudient comptent calculent. Refont toute la carte… Ex nihilo ! Les menus les assortiments rien n’échappe… Heureusement la musique… Elle monte comme une fumerolle. Bientôt un gros cumulonimbus… On regarde on voit que ça swingue pas mal… L’obscurité on peut pas dire comme cela ; elle va se préciser à un moment… Le ciel a encore changé. Elstir-Burgonde Burgonde-Elstir. Ca menace. Diffus. Les grillons sont grondeurs. Pas désagréable. Maintenant il pense différemment. C’est formidable ! Ils ont cessé de le lasser. Sentinelles de l’orage ! De tous les orages… Des orages en alcôve ! Délicat souvenir… Qui peut savoir ? Il n’a jamais demandé à Carole si elle aimait leur cri-cri ou non. On laisse de côté les questions importantes. Ils l’accompagnent, elle aussi. Telluriques ! Lorsqu’elle les écoute, se remémore-t-elle ? Maintenant il urge de la revoir. Cette nuit ? Avec la potelée sur zone ça complique. Alors ? Il se calme. Si ce n’est pas ce soir… L’affaire est trop avancée avec elle… Une femme ne se donne pas comme cela partiellement pour que dalle ! D’autant que, si cela c’était trouvé, rien ne dit que… Carole… Nom de Dieu il oubliait la broche. Il faut absolument relancer là-dessus ! Ce soir-même… Dès qu’elles le laissent parler! Pas la mer à boire… Il allume un petit cigare. Va plus en rester ! Faudra demander souvent ils en ont dans des tiroirs. Bon l’apéro ? Il appareille, l’apéro. Là-bas tout au loin. Le plateau trois flûtes. Vingt dieux des flûtes ! Normalement il se bornent aux coupes. Là c’est classos. On n’aurait pas dit comme cela. Personne tourne la tête. Ca navigue… Ca brinqueballe… C’est réfrigéré à mort. Les flûtes sont culottées d’un très épais brouillard. L’eau de condensation comme on dit en aéronautique… La serveuse pose chaque élément sur la table avec ses mains. Elle aussi a les mollets ronds. Silence général. On observe les consommations maintenant disposées sur la table. On se reluque les uns les autres pour savoir si c’est meilleur là ou là… La Gaby réfléchit.

- Pour moi ce sera juste une salade.

- Moi aussi alors...

S’ensuit une conférence internationale pour savoir quel genre parce que, des salades, il y en a une page entière. C’est à laquelle pépiera le plus fort et le plus vite. Il se résigne, attire la serveuse à part et lui montre sur la carte le tartare. Le soir frais ce sera bon, sans parler d’un kilo de rosé puisque ces dames… Ah il a fort à faire ! Ca finit par se dégager à l’endroit des salades… On y est ! Elle tourne les talons et les mollets. Elle a rien marqué. Elle a tout dans la tête. Elle s’éloigne avec moult oscillations de blonde. Sur le pont du navire, elle occupe une sacrée place. Elle ne cesse de se déplacer à vive allure. Il revient en esprit à sa tablée. Il songe qu’il ne faut pas rater le coup de la broche retrouvée. Même s’il est de plus en plus certain de ne pas s’être trompé, il lui faut absolument se débarrasser de l’affaire sur-le-champ. Que les filles transmettent. S’il doit terminer la soirée avec la brune, que ce soit dans l’autre registre. Curieusement, il éprouvent la sensation que ses compagnes le regardent gamberger. Elles se sont tues. Tous ont les mains et les bras totalement libres. Debout, ce seraient les bras ballants. Une longue fraction de seconde, ils se regardent entre eux pour élire tacitement celui qui donnera le signal de foncer sur la gnôle. Subrepticement les paluches s’approchent, se glissent jusque sur le cristal gelé des malheureuses flûtes qu’elles réchauffent comme des ballons de cognac… On dirait que les gonzesses tout à coup sont fatiguées de jacter. On n’en tire plus rien. De rien ! Implicitement, cela rapproche de lui la Cathy. La musaraigne se retrouve à tenir la chandelle...

- A nous !

- A nous !

- Yes.

Avalant sa gorgée, l’image du bijou lui revient, omnipotente.

- A propos vous savez...

- Oui, on lui a dit.

- Déjà ?

- Tout à l’heure.

Il n’insiste pas. Autant se contenter de cela. Il réfléchit qu’elle pourrait être redescendue jusqu’à son alcôve pour aller ramasser la broche. En auto. Les grosses allemandes qui stationnent devant le chalet. On verra bien. N’importe comment, elle remontera. Du coup il est moins tranquille. Il avale un second schluck de kir. C’est pratique les greluches ; elles se recopient. On ne sait jamais laquelle au juste. Pour faire bonne mesure il adresse un large sourire à chacune des deux. A toutes les deux. En verre de lampe dirait Joyce. Puis à Catherine. Ils n’ont pas été seuls ensemble depuis le matin. Il se contente de la zieuter avec application. Elle comprend ce qu’elle veut. Ce qu’elle a envie de comprendre. Instantanément la complicité entre les deux filles explose. Sans le moindre regard échangé entre elles. Dans le plus grand des silences. Une tension aveugle et fulgurante. Quitte à se raccommoder encore plus vite à la prochaine occasion. Catherine veut parler. Probablement, de toute autre chose. Elle cherche. D’abord une gorgée de kir. Pour les idées. Cela ne suffit pas. Un second. En silence il mate, depuis l’autre côté de la table, son style pour boire un verre. Là également cela fait un moment qu’il n’a pu prendre le temps de la regarder faire en détail. Il y a des gâteaux. Ils lui tombent sous le nez. Il approvisionne les deux femmes. On est bien en ce début de soirée. Un grand calme. Curieuse portance de l’air, les grillons semblent émettre en stéréo. Cela donne un relief inattendu. L’obscurité avance. Pas très vite. Toujours pas la pluie. Mais des masses condensées qui s’emploient à dévorer l’ensemble du ciel. Des masses colossales ! Inhumaines… Surtout, un début de tonnerre. De très longs, et très faibles, comme d’humbles filets sonores, grondements ininterrompus. Ils se donnent le repons, comme de colossales et inhumaines sourdines, depuis les différents horizons. Quatre ou cinq zones ! Tout est couvert. On peut s’attendre à quelque chose ! Les gâteaux apéritifs craquent du plus sèchement qu’ils peuvent. Un plaisir ! Du Chinois. De la chips au poisson. Pas dégueu. Elles en redemandent les poulettes. Il organise une noria pire qu’à Verdun. Catherine consulte sa tocante.

- J’aurais jamais cru ; déjà cette heure-là ?

- Le fait de se sentir libre… Cela m’arrive aussi… Très rarement ! Une impression extraordinaire… Après je m’en souviens des années.

Il a parlé comme un maître à penser. Maintenant il a terriblement honte. De plus, ce n’est pas ce que voulait dire la jeune fille ! Il cherche à se camitoufler mais la musaraigne l’approuve ; silencieusement et sentencieusement.

02/04/2018

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XII Visite

 

 

 

 

 

On rejoint le fond du parc. Il reste deux trois cents mètres. Ca l’ennuie un peu. Moins. Peut-être à cause de cet éclairage d’après-midi, porteur d’espoir. Ce qui le réjouit, l’inquiète, c’est l’absence d’autres promeneurs sur le gravier alentour. A l’exception d’une ou deux ombres, non identifiables, à très fortes distances. Eux également sont donc très indistincts pour ces mêmes ombres. Il essaye de les suivre des yeux. Elles disparaissent épisodiquement au fond des lisières. Ou très loin à l’orée des statues. Avec la musaraigne, ils forment un groupe complice ; lequel compromet l’autre ? Que fait Catherine en ce moment ? Elle était bien avec deux autres, lorsqu’il les a quittés… Du coup un rien, une sorte de jalousie ; de méfiance. Et Carole, encore dans son pigeonnier ? Peu probable… Plutôt le genre à jouer la belle au milieu d’admirateurs ; peut-être n’importe lesquels ! Pas grave : plus il y en a moins c’est dangereux. Il se rend compte à présent qu’avec cette fille aux cheveux trop fins il n’est pas seul. Il se sent protégé, comme une chaleur qui qui rassure. Il a envie de converser de nouveau avec elle, bien qu’elle ne lui semble pas très en phase sur le terrain de leurs précédents échanges. A cause de cela il lui prend d’insister ; de revenir sur le sujet.

- Tu dois bien savoir ton Proust par coeur, non ?

- Comme tout le monde… En fac, pas mal.

- Je me disais que ce qu’il étudie pour le cheminement de la pensée, ça doit se modéliser aussi mathématiquement.

- En faire des programmes, alors ?

- C’est le risque… Cela se pratique en linguistique.

- Quel intérêt ?

- Pour aller plus loin. Proust, Céline, Joyce restent des auteurs indépassable ; chacun a verrouillé son monde. Plus d’amélioration à en attendre.

- Sauf si l’approche scientifique prend le relais ?

Il retombe dans le mutisme. C’est dommage. Gabrielle est surprise d’une telle profondeur. Elle ne le dira jamais, admirative. Elle regarde fugitivement dans sa direction, comme s’il ne s’en apercevait pas. Diable de mec. Il n’insiste pas. Il s’est exprimé avec imprécision. Avec un flou qui justifie a contrario ce qu’il tentait d’expliquer. Ce qu’il va gagner, c’est une grande incompréhension de cette fille. Ou au contraire un éblouissement diffus, ce qui revient au même. En gros, elle va croire qu’il se fait mousser, ce qui lui est totalement étranger. Elle va se concentrer sur lui et non la pensée qu’il véhicule.

- Tu es déçu, non ?

- C’est à moi que j’en veux.

Elle doit songer que c’est plutôt un lieu d’entente pour lui et Catherine. Elle a raison. Cette pensée le réjouit ; lui fait découvrir un gisement d’autant plus significatif qu’il est imprévu. Une tension ne demandant qu’à se rompre. Il trouve que c’est lâche ; on ne peut envisager les choses en fonction d’un terrain commun. Cette dimension de la Cathy aveuglément méconnue par lui, c’est aussi un reproche qu’il peut se faire. Elle en devient plus mystérieuse à ses yeux. Son silence du matin, son quant-à-soi prennent une coloration nouvelle, une densité. Que de mots en perspectives, d’aveux ! Un horizon entier qui s’ouvre. S’il se trompait, si au contraire elle venait à le recevoir froidement ? Refusait ignorait ? Eludait ce genre de préoccupation ? Alors ce serait lui qui, une nouvelle fois, serait déçu comme dit Gaby. Ce d’autant plus qu’il n’aurait pas réussi à montrer la véracité du chemin qu’il ressent. La musaraigne est perplexe. Elle cherche ses repères. On dirait que ce gars est intéressant. Elle cherche à le comparer à d’autres, qui ne tiennent pas un langage aussi étrange. Elle ne suit pas avec limpidité ce qu’il recherche. Elle devine en partie. Il pourrait avoir raison. Une sorte de transcendance inquiétante. Rien à voir avec la nature propre de sa personne. Il l’impressionne. Le désir qu’elle a pu avoir à son endroit, et qu’elle a toujours, se fond en une vague expectative. Une lumineuse attente. Elle songe à soi-même ; à son manque de beauté classique reconnue, qui l’effraye tout-à-coup. Bien qu’elle ait déjà capté des hommes à de plus sémillantes.

- Tu as mis du parfum, dis donc !

Et voilà. C’est toujours ainsi. Comme s’il était étonnant de sas part d’en mettre. Et cette manière de poser la question ! Sans compter que, à l’instar de tous les hommes, il est bien incapable de réaliser qu’il s’agit d’une eau de toilette des plus courantes. C’est vrai, elle ne se soigne pas beaucoup. Elle n’en voit guère l’intérêt. Le moment venu, cela ne change rien. En général c’est elle qui non pas provoque, mais décide. Physiquement. Directement. Peut-être influencée par Catherine. Elle aime aussi manipuler. Championne des entremetteuses. Ca l’amuse, elle ignore en quoi. Pour elle-même c’est différent elle agit. Il faut être libre. Se faire courtiser n’est pas désagréable non plus.

- J’en mets très peu ; tu n’aimes pas ?

- Si, pourquoi ?

- Tu pensais à celui de Catherine ?

- Oah je ne sais pas ce qu’elle met. Carole c’est du Mitsouko, de Guerlain. A un moment elle en a parlé. Elle en met des tonnes.

- Mais non, bêta, il est simplement assez fort, entêtant ; pas besoin d’en mettre beaucoup pour qu’on le sente à des kilomètres.

- Ah bon. Et Catherine ?

- Elle n’en met pratiquement jamais ; des fois je lui passe du mien.

- C’est marrant, vous êtes quand même assez différentes ?

- Ca dépend...

- Un parfum reflète la personnalité, le physique...

- On a des points communs, même si on ne se ressemble pas extérieurement...

Ils sont arrivés à l’entrée du chemin qui mène au bourg. En étroite descente, il s’élargit à de certains moments ; livre le passage à deux de front tout au plus. Elle voit qu’il allume un petit cigare. C’est une complète litanie. Assez godiche dans ses gestes. Attendrissant du seul fait qu’il s’abstient de tout cinéma, qu’il n’endosse aucunement un personnage d’homme à l’aise. Ou alors il se montre comme cela uniquement avec elle ? Avec la Cathy le matin même c’était peut-être différent… Il n’y aurait qu’à lui demander pour le savoir.

- Tu veux descendre ?

- Pas nécessairement ; on n’est pas mal, ici, non ?

- Comme tu veux...

Lui semble, à elle, que ce n’est pas « comme tu veux ». Plutôt « tout sauf cela »… A l’évidence il ne souhaite guère se rembarquer dans l’itinéraire accompli avec la potelée. Il est long, ce chemin. Ils ont pu s’en dire, des choses… En un sens il n’a pas eu tort de souligner la différence physique avec son amie. Ils sont arrêtés, toujours à l’entrée du fameux layon.

- Tu la trouves, comment dire, plus massive, Catherine ?

- Ah oui, tiens, l’Albertine de Proust !

- Et moi je serais Andrée, alors !

- Il y en a une dans Montherlant ; celle qui est hacquebottée...

Ils éclatent de rire simultanément. Cet imprévu rompt à point nommé le début d’une tension infime. Il tire sur son clope. Elle se compare à son amie. Celle-ci s’est elle-même trouvée trop grosse, jalousant sa petite charpente, son ventre terriblement plat, menu, affûté. Le garçon va dire quelque chose. Il est lui aussi en pleine réflexion que c’en est une nouvelle fois attendrissant. Il a l’air de chercher ses mots ; tout bonnement s’il va ou non parler.

- Toi, mon lapin, tu veux dire quelque chose.

- Curieux, cette affaire d’Albertine ; il met très longtemps, peut-être quatre cents pages, à la traiter de grosse.

- Au début, à Balbec, elle ne l’était pas...

- Pour continuer la comparaison, elle aussi a de minuscules taches de rousseur, des éphélides.

- Je l’aime bien, avec ces trucs. Ca fait un peu gamine.

- Elle a les yeux verts, ou bleus ? On n’arrive pas à se rendre compte.

- Ca porte un nom ; c’est pas vairon ?

- Ah non ça c’est l’hétérochromie ; deux couleurs différentes.

- Alors non, elle c’est qu’ils changent !

Ils ont commencé à remonter vers Marienbad, lentement, détendus, les regards au sol. Une vraie rentrée de promenade plus riche qu’elle ne s’annonçait. On ne sait pas s’il regrette la table verte du matin. Elles y sont toujours, ces tables ; ce sont elles qui ont supporté le buffet sur la terrasse. Il n’y a pas pris garde. Le pire, c’est qu’il regretterait presque de n’avoir pas descendu le chemin vers le bourg, maintenant, avec la musaraigne. Qu’est-ce qui importe le plus, la fille qui accompagne, ou l’aspect romantique du truc ? A présent c’est la notion de retour qui pèse. Un retour c’est une mort ; une terminaison. Le bout de la piste, comme on dit. Gabrielle, qu’en pense-t-elle ? Un désert gravillonneux règne généralement alentour ; quelque chose qui fait que la messe n’est pas dite. On a envie de prolonger, comme au réveil du matin. Il craint de reprendre la conversation. De rebriser du solidifié. Du coagulé. Sans force dans une expectative maladroite.

- Qu’est-ce que tu veux faire, ensuite ?

- Oah je sais pas ; on a le temps de voir...

Il a failli répondre « rester avec toi ». C’était en quelque sorte implicite. Cela n’aurait été qu’à moitié faux. De refuge en refuge. Comme les bêtes. Le temps de voir, c’est cela. Tout est dans le temps. Perdu. Retrouvé. L’ordonnancement des échéances. Il l’entraînerait volontiers à recommencer des haltes aux statues. Peut-être inventeraient-ils du nouveau à en dire ? Surtout elle, qui s’y connaît. Le propre d’une certaine angoisse est justement que l’on n’agit pas ; de peur naturellement de peser sur l’événement.

- Moi je l’aime bien, après tout, ton parfum !

- De l’eau de toilette, je t’ai dit...

Conforme à son schéma ; son « genre ». Paraître plus dure que les plus dures. Ce serait le cas de lui reprendre la main. Cela revêtirait une couleur autre. Nouvelle. Tant que des fourmis dans les bras il va plutôt se réactiver à fumailler un de ses machins. Encore ! Depuis le commencement du retour ça le titillait inconsciemment. Ca ralentit, c’est embêtant, il n’aime pas se mettre à la remorque. On ne sait jamais combien il faudra de coups de briquet pour obtenir un allumage ; la plus petite brise suffit à tout foutre en l’air. N’importe, en plein vent c’est vite fondu les cigarillos. C’est le zeph qui fume ! Quelques bouffées entortillent l’affaire. La réplique vaguement sèche de la fille, également, cela décourage un peu de chercher à les emmener dans le rêve. Du concret, du concret, toujours de la réalité. Il y aurait bien cette obscure jalousie que plusieurs fois elle à semblé manifester à l’égard de Catherine… Est-ce bien le moment ? Du réchauffé...

- On va retrouver les autres ; je sais pas du tout ce qu’ils font.

Le soleil tombe à mort comme les paroles de la taupe. On se demande bien pourquoi, les grillons grillonnent à fond les ballons. Comme déchaînés par un lugubre trompetteux boute-selle, dans l’immense vide qui se déploie dans tout le Marienbad. L’après-midi n’est pas si engagée. Leur chant de cri-cri se réverbère en une tension démesurée. On ne va pas lui faire croire que la demoiselle ne les entend pas. Ambiance d’un flottement qui pourrait tourner à l’entropie… Ils n’ont jamais été aussi éloignés l’un de l’autre ! Les grillons, eux, d’une certaine manière c’est Catherine-Carole… Cela obscurcit encore plus !

- Tu vas pouvoir observer, pour ses yeux...

- Ce doit être toi qui a raison ; ils changent tout le temps, mais sans hétérochromie...

- Où pourraient-ils être allés ?

- Elle est peut-être avec quelqu’un, au fait ?

- Un garçon, tu veux dire ? M’étonnerait ; pas comme cela.

Elle a très bien perçu le froid qui enserre son compagnon. Elle ressent le même. Elle veut réagir… Ne trouve rien! Maintenant chacun redoute le moment… Le monde glacé se réduit à eux deux. Plus un pied dehors ! Pour un peu il lui reprendrait la main qu’il n’a jamais tenue. Cette fois, pour de bon. Solitudes étrangères...

- On va déjà les chercher..

Une évidence. Une réalité protectrice. Toujours bon de se remettre en palier, respirer. Du coup le jeu évidemment va consister à ne pas les trouver. Prolonger l’instant, le passé, transformer en passé le présent. Sans hiatus ; sans solution de continuité.

- On verra bien.

Déjà la cascade interminable d’escaliers à l’infinie largeur, haute comme une vague du Pacifique. On n’entrevoit pas la fin ! On dirait que cela va tout écraser. D’autant plus avec ces marches immensément plates. Pas des marches, de véritables plans ! A se demander comment et pourquoi l’on construisait tout cela… Qui se fond dans l’étendue de Marienbad entier. Est-ce que la fille aussi éprouve cette sensation ? En haut tout en haut qu’on ne voit pas il y a les toits. Catherine-Carole… Dans ce jeu-là Gaby est absente. Mais encore… N’importe ils montent. Ca fatigue pas tellement. Ce matin il grimpait déjà ici. C’était différent. Une oppression également. Pas celle-là. Il vaudrait mieux que cela éreinte. On ne distingue pas encore les fenêtres menaçantes. Il peut y avoir quelqu’un, derrière ces fenêtres. La fille ne dit rien. Il a encore une gonzesse à côté de lui. Même occupé dans ses pensées. Dans une marche indéterminée. Il pourrait lui causer.

- Bon ça se termine ce truc ou quoi ?

- Tu es pressé ?

- Que ça s’arrête, oui...

- Si tu veux on peut retourner ?

- Tant qu’on est là...

Enfin le perron colossal. A perte de vue lui aussi. Stable. Lisse. Avec de gigantesques balustrades qui déclinent en fuyantes. On ne trouve pas la sortie à l’autre bout. Si, elle se souvient. Elle avait dû pas mal troller le matin. Maintenant il faut contourner la bâtisse.

- Allez viens.

Elle se détache en avant. Ralentit. Lui tend la main. Qu’il prend. Pas facile d’agir autrement.

- Ah ces hommes...

Elle est moite. Ou c’est normal. Il se demande si une légère pression sur la paume lui plairait.

- On dirait qu’on rentre de balade...

- C’est bien ce qu’on a fait, non ?

Regrets ou remords… Il ne pense plus à rien. On peut les voir. Depuis les fenêtres reluisantes d’ombres. Donc pour ne pas être un mufle… Surtout Carole. Elle n’est sûrement pas dans le coin. Plutôt avec son espèce de bande. Il entraîne Gabrielle. Ca tourne à l’angle c’est la terrasse. Désertique. La surprise c’est l’absence de surprise. Rien n’a changé. Absolument rien. Comme s’il n’y avait pas eu de buffet. Les arbres monumentaux se déploient. Ils ombragent toutes les dalles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XIII Intermède

 

 

 

 

 

- Vous auriez pu nous aider…

Deux types juste entrevus ; ils remontent des cuisines. Vaguement du groupe à Carole. Pour savoir… Autant laisser répondre la fille. Cela se sent dans sa main.

- On arrive !

- On vient de terminer.

N’ont l’air de s’étonner de rien. Paroles de routine. Automatiques. Les regardent à peine. Des meubles… Peut-être plus gênés qu’eux-mêmes ; on ne saurait le dire. Gabrielle ôte sa main sans y penser.

- Vous êtes sûrs ? On peut descendre ?

- Pas la peine.

- Mais si ; allez viens, on y va.

C’est parti. Direction la colossale porte d’entrée. Il suit. Décidément c’est une manie chez les femmes d’aller visiter les cuisines. Le matin elle a dû y oeuvrer c’est sûr. Telle qu’il peut la connaître… Incapable de tenir en place ; de toute évidence à bon escient. Elle détient cette formidable efficacité, dans un si petit corps, qui a retenu son attention dès qu’ils se sont croisés. On ne peut pas dire « rencontrés », parce qu’avec elle il y a cette sensation que les choses se font à l’énergie, à la volonté, à la détermination, et peut-être plus prosaïquement à la nervosité. Il a pu la découvrir un peu au long de leur promenade. Cela ne change pas grand-chose à cette étonnante faculté d’anti-poésie. Ses gestes précis. Dénués de la moindre hésitation. Sûr qu’elle va les déployer avec une charmante outrecuidance dans l’univers de cuivre souterrain. Elle va même se laisser regarder avec une complaisance aussi particulière que sa silhouette menue. Cela aussi, il se trouve incapable de savoir si c’est volontaire ou non. Il se dit qu’il s’ingénie à la compliquer abusivement. Il regrette déjà d’avoir lâché sa main ; sans réaliser que c’est elle qui s’est disjointe. Ils ont englouti le vestibule pourtant énorme ; cap sur l’escalier des profondeurs. L’endroit ne lui apparaît plus comme le matin avec la Cathy. Beaucoup plus sombre. A cause du soleil, dehors, qui leur vrillait les yeux sans y penser. Avant midi c’était une fine humidité ; estivale. Ici, au rez-de-chaussée, plus de grillons comme dans la sous-pente de Carole. Les semelles de la miss Gaby claquent sur la pierre des marches. Comme les oies de Zornhof. Reclac ! Cela n’arrête pas. Avec les femmes c’est toujours du bruit. Faut que ça s’exprime. Quelque chose qui pourrait faire penser à ses jambes délicatement musclées. Minces. Qu’il a eu deux heures pour observer ; sans pour autant leur prêter attention.

- C’est le bout du monde ici.

L’autre fois il avait proféré un truc de cet acabit. Impossible d’y échapper. C’était plus naturel. Moins meublant. A peine levé on a grand besoin de parler ; d’entendre sa propre voix. Celle des autres pour vérifier que l’univers est toujours en place. Les marches sont assez hautes et il vaut mieux faire attention.

- Regarde plutôt où tu mets les pieds ; un gros balourd comme toi...

Il est tout près derrière la fille. Elle ne descend pas si vite que cela. Lui ses mains traînent dans ses poches ; à la limite d’en sortir chaque seconde. Tellement on y voit peu.

- Pas possible que toute la bouffe soit passée par là !

- Il doit y avoir l’électricité ; je ne sais plus où.

- Ah mais attends ; moi je sais, en haut dans l’entrée.

- Trop tard !

Elle a claironné dans les profondeurs. Cela se répercute. On ne peut pas dire que leur visite soit discrète. Interminable, ce machin. Il doit y avoir les autres en haut. Peut-être dans toute la bâtisse. Carole par exemple. Perfide moment où l’on s’aperçoit que l’on n’est plus seul… Retrouvaille. Téléscopage des mondes ! Regrets ou remords, on a toujours un peu honte de s’être laissé embringué dans un seul courant.

- Tiens, le voilà, ton courant électrique.

La cuisine apparaît en grand. Elle actionne l’interrupteur. Curieux de voir à quel point elle agit sans hésitation. Cela rompt un peu la féminité. D’un autre côté l’affirme. Il se dit que c’est lui le handicapé ; qu’il n’est pas tellement apte à en juger. Le temple des gamelles… Tout reluisant ! Il faut reconnaître que c’est fini léché. Et pour le soir alors ? Le crépuscule est encore si loin… Marienbad est infini comme une vêprée qui ne tombe jamais. D’ici, du fin fond, on le distingue mieux. Cela devrait être en cristal… Avec les chaises vertes. Et qui grossit sans arrêt. L’inverse de l’Arrache-coeur. Ou plutôt sans dimensions. Même temporelle. La vérité, c’est qu’il en a trop, d’épaisseur. Il a l’impression que c’est fait pour lui ; et aussi pour cette fille, Gabrielle. A présent c’est elle qui en est l’âme ; elle est Marienbad. Les autres demeurent des invités. Des fantômes. Des ombres. Qui passent tout le temps. Dans le jardin il n’y avait personne. Seulement ils menaçaient. Ici la cuistance est comme un blockhaus. Un métro. Ca ranime de la peur. De l’inquiétude. On se demande pour après. Bien que l’on veuille ne pas y penser. Catherine-Carole, sur les toits et les chemins, font partie d’ailleurs. Expérimental, en un certain sens.

- Tu crois que cela peut exister, des yeux qui changent en permanence ?

- Tous les yeux ! De tout le monde...

- Je veux dire, la couleur.

- Là je ne sais pas ; on regardera.

- On lui demandera !

- Fais-le, parce que moi...

- Justement, ce sera ta mission.

- Mais je...

- S’il te plaît !

- On verra...

Elle délicate les objets silencieusement. Avec appréhension. Comme une sorte de chatte qui ne l’est pas. Une musaraigne ! Ca lui paraît lourd de rejoindre les autres ultérieurement. Alors qu’ici, comme des voleurs… Il n’a pas envie de la toucher. Comme si le matin renaissait. Il continuerait volontiers avec elle. Il se dit que plus tard il changera d’avis. Ne rien bouger ne rien changer. C’est peut-être là le secret. Il y a toujours des secrets. Il faut toujours chercher des secrets. Comme un vieux rock’n roll. Un très ancien. La fille ne fait pas de bruit. Aucun de ses gestes. Catherine chantonnait en permanence. Une espèce de nervosité que ne présente pas celle-ci. A moins qu’elle ne la cache ; la sublime. Cela éclaire les choses, de chantonner. Sinon c’est en noir et blanc. Plus profond plus spiritualiste. Les grillons… Il a envie de les rejoindre. Elle fait peur.

Elle s’acharne dans la pièce. Il n’est maître de rien. Elle est partout. Piquenioche ! Elle adore piqueniocher. C’est comme un vieux rock’n roll il chantonnerait bien lui aussi. Il n’a plus aucun suivi dans ses pensées. Il s’en rend compte. Ce n’est pas désagréable. Oublier de se diriger… Le monde réel n’est pas très réel comme dirait Proust. Il se demande si la fille n’y souscrirait pas également. Ou c’est lui. Par une sorte d’empathie. Empathie, ou euphorie ? Il est bien tard. L’euphorie c’est le matin. Quelque chose qui commence. Ce n’est pas tributaire du « en cours ». On se croit génial alors qu’on n’est qu’électrifié. Arrêter le temps that’s the question. L’instant présent toujours lui. Remake du remake… Il s’aperçoit qu’il n’a jamais révélé à la miss musaraigne sa visite ici le matin même, avec la Cathy potelée. Belle révélation en vérité. Si cela se trouve elle le sait parfaitement. Plus embêtante est l’affaire des toits. Toutefois moins de risques de voir la brune irrupter dans cette sorte d’Achéron. Voire ! Cette importance des femmes… Même quand elle n’y sont pas elles y sont. Ce qu’elles savent, c’est provoquer de l’espoir. Le déclencher ; voilà quelque chose qui ne rate jamais. Le reste n’est qu’aléa. A se demander si l’on n’est pas de trop dans la vie du monde. On n’y apporte rien on ne fait que capter carper. Le truc fractaliste, qui se referme comme un avaloir démesuré. Une méduse épaisse un calmar multiple. Tiens épaisse d’une certaine manière cela pourrait bien coller avec la potelée. Il se met à éprouver une hâte dérisoire de la retrouver. Il en a un peu marre d’ici.

- On remonte, petit gars ?

- Mouais…

Ils en ont passé, du temps, dans ce gourbi ; nul besoin de s’apprivoiser. Il va filer devant. Pour une fois montrer le chemin. Dans les escaliers il y a une tradition, les hommes en haut. A cause des jupes, crénom ! De quoi rigoler. N’importe, quitter un endroit c’est toujours un abandon. Il est pressé. Rallume le courant. Grimpe deux à deux. Ca l’amuse toujours. Elle a du mal à suivre. Elle colle. Souple terrible. Elle fait des enjambées sans barguigner. Ca grimpe ça grimpe.

Voilà quelqu’un d’autre dans le vertigineux colimaçon. Qui descend vers eux. Ca pourrait être un mec ? Des cuisines faut pas rêver. D’interminables pas ferrés ; qui résonnent avec application. Sûrement la musaraigne entend aussi. Cela met un temps fou. Pire que Belphégor ! D’un seul coup lui apparaît un pied ; un petit pied mignon comme on dit. Bien calibré. Un escarpin noir luisant qu’il connaît. Carole ? Non sûrement une autre ! Il faut que ce soit une autre. Pourtant… Cela paraît logique trop logique trop conforme. La première fois qu’il peut le voir de si près. Avec un mollet de chair nue bronzée immensément allongée. Somptueuse magnifique ! Un rayonnement magique de Mitsouko… Derrière lui, la miss a également ralenti. Ca suit arrêté. Elles vont se croiser on n’y peut plus rien. Demander, à la brune qu’il ne distingue pas encore, c’est hors du réel. Elle poursuit ; il faut bien commencer à s’effacer. Lorsqu’elle va le reconnaître… Incroyable, ces situations où l’on est le premier averti. Un délai qui ne s’achève pas… Lentement, pas à pas, elle descend. Tout son corps habillé elle en tient de la place. Son visage. Un peu marqué avec les ombres ou la fatigue. Son œil ne se dirige pas immédiatement sur lui ; preuve qu’elle l’a reconnu. Ou deviné. Il en blêmit. Plus le moment de réfléchir cela va s’arranger. Forcément ça va s’arranger d’une manière ou d’autre. Il distingue parfaitement que sa bouche se prépare pour articuler quelque chose.

- C’est toi, Gaby ? J’ai dû perdre une broche en bas.

A ce moment-là seulement leurs yeux se rencontrent. Une pupille incroyablement dilatée, figée, fixe. Infernale myosis ! Elle ne le lâche plus du tout ! Faudrait qu’il parle… Il ne trouve rien ! C’est fatal. Il pourrait la toucher l’effleurer… Quelque chose ! Pas rester comme un stuc… Ca lui revient en flot.

- J’aime bien votre Mitsouko.

Avec ça… A se tirer des plombs ! Jamais vu de réflexion aussi con. Il aurait au moins pu dire « j’adore » ; ou n’importe quoi. Ce qui l’étonne, c’est d’avoir pu retrouver le nom. Mystères du subconscient… En attendant, avec une ânerie pareille… A sa grande surprise elle éclate d’un sourire profondément inattendu. Le même qui se dissimulait dans son œil, comme prêt à bondir, depuis quelques secondes. Il a du mal à le croire. En un certain sens il eût préféré qu’elle souhaitât l’ignorer. L’oubliât. Ne donnât pas suite. Comme un pardon très indicible. Elle s’obstine. Sourit. Resourit. Naïveté de jeune fille. Les femmes c’est pas si compliqué. Il regrette qu’elle n’ait pas mis de bas. Plus esthétique. Plus cohérent. Il se ravise. Jambes nues ça fait plus estival. Plus inachevé. Comme les chaises vertes du matin sur la terrasse. Rien de poétique autant que l’inachèvement. L’incomplétude. Le provisoire. Il se dit qu’elle aurait pu descendre ainsi en début de journée. Sans les bas. Il était absent. Peut-être l’a-t-elle fait ? Il se dit aussi qu’il tourne en rond tout seul ; qu’elle est autre.

- Une broche ? On n’a rien vu, hein, Pierre ?

- Ben non...

- Mais où elle est, alors ?

Sa voix chaude ; fatiguée. Plus la même que lorsqu’elle est en société à parader. On a l’impression qu’elle n’en est pas consciente. Et si elle n’avait perdu l’objet qu’il y a deux heures, dans l’alcôve ? Pendant … Qui, d’elle ou de lui, a déshabillé la brune? Question sans intérêt, dès lors qu’elle est redescendue ici. Il peut arriver que les femmes se trompent sur le concret ; là où elles sont les plus fortes. Il irait bien vérifier en lui demandant. Seulement la voilà occupée à chercher le bijou ; en pleine cuisine. Courbée au sol ainsi que la musaraigne. Inapprochables ! Un doute lui vient ; qu’a-t-elle fait… ensuite ! N’aurait-elle pas quitté la considérable demeure ; ou seulement sa chambre ? Rien que d’y penser… Poser la question devient on ne peut plus délicat… Il s’approche inutile. Avec ses pieds nus dans les escarpins Carole c’est plutôt marrant. Toujours parfaite. Cela remet les choses en place. Lui confère un genre de transcendance. Il ne l’envisageait pas ainsi. Une déesse vivante. Impossible à rejoindre. Les cheveux un peu brouillés, comme si elle avait dormi après. Après… Pour la broche, l’intercepter dans son regard, ou l’une de ses attitudes, voilà ce qu’il faudrait tenter. Sinon, peut-être qu’elle va se confier à demi auprès de Gabrielle. Les femmes ne renâclent guère à s’exhiber entre elles. La musaraigne semble étrangère aux affaires d’alcôve. Elles s’y trompent rarement, entre elles, les mignonnes.

- Et là, tu as regardé ?

Elles soulèvent tout. Les casseroles ; les objets. Ouvrent de partout. Glissent à pleins bras dans les tiroirs. Et si la perte du bijou était une feinte ? Un prétexte… Pourquoi ? La brune visiblement n’est pas la dernière à se remuer. Il essaierait bien d’aider ; comment ? Des yeux, il cherche. Il s’est trouvé un coin. C’est fou ce qu’une petite surface peut receler de nids. Comme elles, il est penché. Creuse de l’oeil. Au début, il ne prête guère attention à l’ombre qui danse juste derrière lui ; se fond dans les mouvements des jeux de lumière. Elle sait parler.

- Rien de ce côté ?

La voix d’or ! Cela enrichit son côté de suprême rareté… Un monstre sacré ! Une femme terriblement présente… Un peu comme dans Slavnikova, son Mitsouko elle doit le distiller. Il se redresse. Se retourne face à elle. Le haut de sa robe est ouvert. Pas de soutif. Loches en courbes admirables ! Elles s’inclinent en un double tracé aux fuyantes paraboliques. Comme avec les bretelles. Crayon divin ! Dans ces cas-là, on ne sait jamais si les femmes font exprès de se ployer. Au théâtre elles se courbent, se penchent pour saluer. Malgré ce qui semble une invite, il n’ose toucher. Il ne lui a jamais vu d’aussi près le buste… En pleine lumière ! Bronzé. Cela tonitrue comme une promesse. Quand ? A la falaise, le soir ? A dache ! Très fugitivement il effleure des yeux le grain. Rencontre son visage. Les sourcils. Les salières. Le regard intense. Elle ne voit que lui.

- Elle est comment cette broche ?

- En or ; pas très grosse. Je ne sais plus si je l’avais quand...

D’où la descente aux cuisines. Le voilà pivot de l’affaire. Tout repose désormais sur la mémoire qu’il peut conserver de chaque événement. Peut-être certains y demeurent-ils enfouis. Comment les récupérer… Joli prétexte pour la rejoindre à sa chambre. Trop facile… Il faut retrouver le truc. Gabrielle est à quelques mètres ; elle va s’approcher. « Si je l’avais quand... » a-t-il capté distinctement dans la bouche de Carole. Il croit encore l’entendre. Il est sûr de l’entendre. C’est gravé. Ne peut le quitter. Chaque modulation, chaque tonalité. Elle se confiait. A présent seulement il remarque le formidable affaiblissement de la voix, à mesure que se prononçaient les derniers mots. C’était bien elle, c’était bien lui. Il faudrait creuser cette avancée. Seulement elle semble ne plus vouloir l’écouter. Elle s’est redressée. Lui reste plié ; à chercher ou faire semblant tel un enfant. Cela bruit encore à son oreille, ce léger souffle chaleureux comme le tunnel qui lui apporte. Pas un gage mais un passé.

 

 

 

 

 

 

 

XIV Visite

 

 

 

 

 

Encouragé, il met son esprit à l’oeuvre. Malheureusement aucune clairvoyance ne vient s’y installer. Seules à le traverser, des billevesées genre « L’a-t-elle vraiment perdue ? » ou « Y a-t-il seulement une broche » qui ne mènent pas à grand-chose. C’est vrai qu’il n’a jamais remarqué un tel bijou sur la jeune femme. Cela n’indique rien. Si elle était si terrible, cette parure, on en aurait causé, depuis le matin, non ? Avec la Cathy et ses colliers ce fut tout un fromage. Au fait, la brune, où est-ce qu’elle le portait, ce truc ? Une broche cela comprend une agrafe. On doit trouver la perforation.

- Sur quoi tu la portais, cette broche ?

Ce n’est pas lui. La musaraigne ! Comme si elle devinait. Ce n’est pas la première fois. C’est tout le temps. Cette histoire de vêtement n’a aucune importance. Juste vérifier que le bijou existe vraiment. Elle serait pas un peu flicarde, en son genre ?

- En haut, dans ma chambre ; mais ça fait une heure que je cherche.

- Si tu veux on peut y retourner.

La brune diffère sa réponse. Ou elle a chuchoté quelque chose. Comme pour lui tout à l’heure à son oreille. Il se relève. Elles ont l’air en conférence. Carole, nerveuse. Elles se remettent à fourrager. Mollement. On perçoit le rituel des « Et là ? » qui se donnent le repons avec une belle régularité. Fatigantes, les gummiches. Il commence à perdre pied. Il refumerait bien !

- Bon ; qu’est-ce qu’on fait ?

Elles s’obstinent. S’encagent. Il a parlé dans le vide. N’ont pas l’air d’avoir ouï. Doivent simplement lui pardonner. Manquerait plus qu’un quatrième débarque prendre les choses en mains. Du coup c’est lui qui a envie de grimper. Changer d’air. Libération. Cela prouverait qu’il s’intéresse. Un peu son défaut, ne se passionner véritablement pour rien. Des fois il regrette. Il n’est pas mal, dans cette cuisine, à chercher au milieu de ces deux femmes un bijou ; qui peut-être n’existe pas. Est-ce vraiment une cuisine, cette espèce de temple mordoré ? Ce silence froid qui a l’air de vibrer comme les grillons ; que là on n’entend plus. Pour un peu, il discerne leur cri-cri.

- Pierre a raison ; ici on trouvera rien.

La musaraigne perd patience on dirait. Dans quelques minutes ça va se décoincer. Encore une fois elle a réussi à le deviner, cette fille extraordinaire. Ou elle parvient réellement à le suivre ? Quelle idée. Elle ne sait pas ce qu’il y a dans sa tête et lui non plus. Ou alors elle sait, lui non ? Ca se pourrait. Si elle était un peu plus rayonnante physiquement… Maintenant c’est lui qui n’est plus impatient. Rien n’urge. Comment peut-on retourner plusieurs fois en aussi peu de temps sa perception des choses, un mystère. On n’y prête insuffisamment attention, emporté par le flot des événements intérieurs. Les deux filles grattent de plus belle dans les tiroirs, n’importe où. Surtout ceux qu’elles ont ouvert trente fois. Atmosphère propre aux déménagements. On va décrocher. Il ferait bien de montrer le chemin. Il en a dit assez. Pourquoi se presser ; le temps ne s’en ira pas que diable.

 

Il prend conscience que le mouvement attendu s’est déclenché à son insu. Pas une morsure de talons, rien. Il rêvassait. Il est seul dans l’incommensurable pièce. Elles sont engouffrées dans l’escalier. L’oubliant. Elles ont éteint la lumière. Le laissent en pénitence ! Leurs babillements dans le colimaçon ruisselle. Résonne. S’il n’y avait pas les bruits des femmes… Ce devient dingue, cette affaire. Qu’est-ce qu’elles ont à voir l’une avec l’autre ? On dirait un réseau. Une trame invisible ; où tout s’organise à son insu. Un monde qui l’exclut définitivement. Sauf à intervenir pour de certains moments bien déterminés ; en quelque sorte prémâchés. On est chez les mantes religieuses. On ne lui demande pour ainsi dire jamais de parler. Seulement d’agir. Ce qu’il pense réellement, on s’en fout et refout. Sataniques manipulatrices… Et ça clipeclope et reclope dans le monumental cylindre. Semelles plates de la musaraigne, fers granuleux de l’autre. Résonnement des raisonnements ! Elles ne cessent jamais. Rez-de-chaussée premier arrêt. Comme dans un monstrueux Combaluzier sans machines. Il y a même un changement. Il faut se farcir une grande partie diffuse, pâlement illuminée, du très large vestibule. Marienbad c’est une cité. Un château l’autre ! Et si elles changent d’avis ? Subitement… Maintenant ! Personne… On est parfaitement isolé dans ce métropolitain désertique. Une gigantesque galerie vide sans échoppes. A tout hasard il en profite pour inspecter le sol. Il se force. Creuse des yeux. Les broches n’y poussent guère... Dallage hermétique. En route vers les étages ! Des marches moins élevées. Du tapis. Des tringles. Comment ce truc est entretenu ? Déjà les grillons ! Ils sont très haut, dans le toit. Leur cri-cri transperce le silence du bâtiment. Les filles grimpent de front, enchaîne. Juste derrière, lui les a sitôt rejointes. Une farouche luminosité entre en volutes des hautes fenêtres. Des nuages ? Pluie dans la soirée ; peut-être tard dans la nuit. Lui gamberge ; ne prête aucune attention au babil des femmes. Un rien décousu. Elles aussi évoluent ailleurs. Lui vient l’idée que la musaraigne, la perspective d’aller chafouiner un gîte féminin n’est pas foncièrement pour lui déplaire. Toutes rivales c’est bien connu. Lui, ça ne l’enchante qu’à moitié. Sauf à rester ensuite. Il s’y perd. Les choses qui s’obstinent à filer comme elles veulent… Il se marre un peu à regarder ces deux Eve. Différentes. Opposées. La grande superbement physique ; la menue cérébrale. Leurs voix. Ensorceleuse, presque traînante chez l’une ; quasi sèche de l’autre. La réalité pour lui maintenant c’est leur duo. Non l’hypothétique broche. Et si c’était lui qui allait le retrouver, ce machin ? Bof… Normalement non, c’est toujours la Gaby ; cela doit faire partie de l’ordre immanent des choses, comme on dit. Taillée pour ça, quoi.

Quand même, la pensée le poursuit le turlupine ; tout devient clair par avance… Impossible que lui-même n’y ait pas été pour quelque chose, en début d’après-midi. Les coïncidences, faut pas trop y croire. Dans ces conditions, mieux vaudrait que tout n’éclate pas. Peut-être la brune y a-t-elle songé avant lui, bien avant lui ? Ce que pourrait trahir son empressement plutôt modéré à grimper ici. Il vaudrait mieux que ce soit lui qui mette la main sur l’engin ; ou Carole. Non, au fond, cela ne changerait pas grand-chose. Les claironnements musicaux avertissent qu’on n’est plus très loin de parvenir. Inconsciente pression qui s’extrait par les voix. Celle de Gaby montre des accents aussi aigus que l’autre ; toujours soyeuse ; sucrée comme un violon. Amusant de le constater sans les regarder. Ralentissement général. L’huis grince. Avec application, insistance, heuristique. On hésite. S’entre-regarde. On ne laisse pas de s’encourager mutuellement.

- Voici la turne !

- C’est bien rangé, dis voir.

Manière d’affirmer l’inverse. Faut que ça fasse la maîtresse de maison en tous temps et en tous lieux. Lui ne pense qu’aux éventuelles traces de son récent passage. Si cela se trouve la musaraigne s’en doutait, ou en avait la certitude, lorsqu’ils se sont rencontrés au pied du bâtiment. Juste avant leur promenade au milieu des ifs. Basta ! Donc la Cathy le saura. Forcément. Ennuyeux ? Voire… Pas bien, cela, des fuites. Un rien de jalousie, toujours bon à prendre ; s’essayant avec un début de naïveté à un cynisme dont la puérilité ne peut lui échapper.

Pendant qu’il gamberge, le temps qu’il entre, elles ont déjà le nez par terre et sur les meubles. Pourquoi pas dessous ? Il s’aplatit, fort de cette idée. Au début, on n’y voit goutte. On trouve que dalle. De gigantesques tortillons de poussière. Gras. Echevelés. Des moutons comme au service militaire. Cela s’étend fractalistement. Avec des métastases terribles dans leur beauté provocante. On a l’impression qu’y toucher serait un maléfice. Noyé dans une volute, un morne reflet sur un papier de bonbon crevé. A perte de vue ces moutons et ces moutons. Artistique saturation ! Du Pollock...

- Tu vois quelque chose, l’artiste?

- Pas des masses… Un papier de bonbon…

Loin au-dessus de sa tête, elles partent à glousser. Les deux ensemble. Belle complicité ! Le granuleux velours de la brune réverbère dans toute la pièce. Curiosité, ou inquiétude ? Ou espoir ? Même là elle est sibylline dans la moindre de ses intonations. Comme si elle souhaitait que, trouvant quelque chose, il n’en fasse pas état. Ou quoi ou qu’est-ce. A moins d’une transmission codée à l’écart de Gaby, laquelle ne peut être dupe de rien. Bras de fer entre les deux femmes ? Elles en feraient sans cause. Il se dit que si cela se trouve, il n’y a jamais eu plus de broche que de beurre ; et qu’elle est descendue dans les cuisines uniquement histoire de s’enquérir. S’il avait eu le machin sous les yeux, il saurait à quoi il ressemble. Perplexe… La seule qui sait, bien sûr, c’est Carole. Sauf à ce qu’elles soient de mèche. Il y aurait bien quelque chose à tenter. Se rapprocher de la brune pour lui donner l’occasion de lui livrer un quelconque secret. Délicat. Ca ne lui apportera sûrement rien. En revanche, pendant qu’il est là, tapi sous son meuble, il ignore parfaitement si elles se racontent leur vie ou non. Du coup, démangé par une curiosité qui prend la décision à sa place, il s’extrait incontinent. L’incertitude, il n’y a que cela qui fasse mouvoir. Il se relève. Les deux véroles, chacune, fourragent. S’ignorent. Déplacent. Affairées ! Se déplacent. Fou ce que cela aime les gestes, une créature. Se redéplacent. Reviennent au même endroit, parce que l’ergastule n’est pas si grand. Reviennent à l’endroit laissé vacant par l’autre ; peut-être pas juste avant, deux coups avant. Ou au sien propre ; pour combler une omission. Permanente heuristique ! Il met du temps à restituer leur jeu. Au début on ne comprend guère… Les éléments s’installent. La trame fait surface comme du papier à frotter. A se marrer ! Non faut sérieux. Il s’est assis à même le plancher. Cela commence à faire un bail qu’il y végète. Impossible de rester comme cela ! Le temps attend… S’amène toujours au rendez-vous ! En voilà un, d’événement… Il se lève. Elles ne semblent guère lui prêter attention… Voire ! Les chipies… A peine debout il a réintégré la préoccupation commune le bijou la broche. Où elle est, cette merde ? Il partait pour l’oublier. Réalise à quel point il s’en fout. Peut-être que les deux gummiches, également, s’en foutent ! Une micro-société, une espèce de commando mercenaire autour d’un objet qui n’existe pas plus que… de beurre en broche ! Quelques pas esseulés dans le réduit, ignorant de laquelle s’approcher. Il songe qu’il va bien y avoir un « après ». On ne peut pas ne pas en sortir. Il se sent confiné, dans ce pénible gourbi. Du moins n’a-t-il pas relevé la moindre trace de son passage en début d’après-midi ; c’est toujours ça. Retrouvera retrouvera pas, qu’importe. On remettra la main dessus plus tard. C’est toujours ainsi. Empaquetée de Mitsouko, Carole se masque le visage derrière ses deux mains, semblant réfléchir abondamment. En réalité elle observe le garçon à la dérobée. Elle fournit les signes d’une relative nervosité. Particulièrement la surprise de l’avoir trouvé en bas aux cuisines. Elle escomptait ne rencontrer personne. Ou du tout-venant. Ca la rend songeuse. Lui, en cette compagnie ! Inadmissible… Du coup cela s’est fait un peu sans elle, ces recherches dans tous les coins. Les affaires lui échappent. Obligée de les faire grimper jusqu’à sa chambre. Elle en a deux sur le paletot. Et pourquoi ensemble ! La carpe et le lapin… Elle se doutait d’une Catherine. Là ça dépasse l’entendement. Une intellectuelle ! Ce sont les pires. On ne sait pas à quoi ça se mesure. Elle-même l’est aussi, intellectuelle ; franchement son casuel c’est son physique. Ce ne serait pas mal que le gus, là, y revienne, à son physique. Le bijou, on le retrouvera. Il y a quelque chose en quoi elle trouve une espèce d’encouragement. Une hypothèse absurde qui grandit en elle comme un végétal touffu. Le garçon aurait subtilisé l’objet. En début d’après-midi. Pourquoi ? Matière à un prétexte ultérieur, un subterfuge pour venir la retrouver. Cela se tient. Il faut dire que ce n’était pas dégueu, à ce moment-là. Sous ses airs de romantique évanescent, il s’y prenait fort bien. C’est la Gabrielle qu’il faudrait virer. Là. Tout de suite. Elle ne voit pas tellement comment. Sans trop le vouloir elle s’en approche comme une animale. Des gestes. Des poses. Des respirations. Des sourires denteleux. Elle vient la surplomber des loches. Elle oscille d’un pied sur l’autre. Raclements de talons. Pour un peu c’est dans les plumes qu’elle lui volerait. Jamais l’autre ne bouge d’un pas. Ne se recule. Ne s’écarte. Dure comme du fer concentré. Pleine de force intérieure. Elle lui rebalance les sourires comme un miroir tintant. Elle ne songe plus à l’homme. Il a quitté le champ. Il est devenu complètement abstrait. La brune se décide.

- Bon je crois qu’on va laisser tomber pour le moment.

Sa voix est un peu blanche. Lui paraît blanche. Impossible de savoir comment les autres la perçoivent. Poliment nul ne lui répond. La fille encore moins, qui laisse venir. Et tous ces déhanchements pour rien ! Ces mollets frétillants… En désespoir de cause elle se met à chercher où elle pourrait bien fouiller. S’éloigne. Se résout à requérir le secours du mâle. Elle s’énerve. Et l’autre là-bas la gamine mal formée qui doit rigoler tant et plus dans sa petite tête compliquée… Elle va la foutre à la porte il faut la foutre à la porte ! Nom de Dieu… Elle se calme provisoirement. Elle reprend les recherches. Une table, petite ; jonchée d’une partie de son toutim. Elle hésite moins. Ses doigts ont retrouvé leur fonction. Si maintenant elle venait à la retrouver, sa quincaille ? Surtout pas ! Chaque chose en son temps. Il faut que Pierre… Elle s’en rapproche. Sans discrétion. Il a l’air tellement désœuvré…

- Vous pourriez dire quelque chose...

Elle a presque envie de lui. Elle vient lui aplatir sa paume sur la poitrine. Elle se demande s’il embrasse jamais. Deux petites tapes. Durant quelques secondes, les voilà seuls. Les grillons vrombissent très distinctement. Trop familier, son geste. Ce qu’il faudrait c’est vamper. Pour de bon. Même devant l’ennemie ! Encore mieux… Elle n’ose. Instinctivement elle revient mains aux hanches. Elle enchaîne, reprend son propre vœu d’interrompre les recherches.

- Oui, ce serait préférable dans l’immédiat.

- Alors on va y aller.

Crac ! Elle vient lui planter un regard impossible. A fond de cale. Bien trop appuyé pour l’idée qu’elle se fait de soi-même. Un truc de pouffe ! Juste fausse note… Dont elle se serait crue incapable. Elle n’a pas le temps de juger dans celui du garçon comment il a ressenti son œillade monumentale. Si elle ne pourrait y trouver la chance qu’il n’ait pas prodigué trop d’attention au caractère excessif de sa malheureuse initiative. Subitement alertée par ce que cette dernière, faisant d’elle un autre personnage au fonctionnement trop merveilleux, a électrisé en elle. Pensive. Presque joyeuse. Déterminée à au plus tôt se laisser aller. A compléter. Elle réalise que ce peuvent être les mailles du pull noir qui lui ont si délicatement frotté les aréoles. Toutes deux follement effervescentes, distendues comme ce tissu artificiel, à force de minaudements, déhanchements, initialement de sa propre volonté. L’autre arrive. Est arrivée. Est présente. Ils sont à trois dont deux femmes. Elle s’acharne à lui prêter trop d’attention, à cette fille. Trop de soi-même. Ce qui lui rend les pensées troubles ; fugaces.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XV Détente

 

 

 

 

 

Carole évite la musaraigne. C’est dit. Résolu. Elle évite surtout de se crisper. De s’émouvoir. Aussi verrouillé que les grillons. Seuls à fracturer un tel silence de pierre. Elle se contente de lorgner la fille en coin. Sans prévenir elle lui fond dans les prunelles. Aussi violemment qu’un instant auparavant pour le jeune homme. L’autre ne cille pas. Menue. Calme. Elle découvre. Ne trouve pas à rétorquer. Figée. Pasteurisée. C’est elle qui va devoir se jeter à l’eau. Seulement elle ne trouve rien ! Faut plonger… Il est devenu parfaitement lumineux qu’elle a une parole sur le coin des lèvres. On les sent déjà frémir. Vibrer. Trembloter. Le garçon n’intervient pas. On ne sait plus s’il est encore là. Présent. Disparu… Carole s’entend déjà, brutale et maladroite.

- Oui ?

- On se demandait, tous les deux...

- Quoi donc ?

- C’est compliqué… On se demandait, pour Catherine, ses yeux. Ils ont quelque chose de… peu commun. On dirait qu’ils sont… enfin… vairons ; ou sinon ce serait de l’hétérochromie, comme dit Pierre.

- Bien. Il faudrait les regarder… Aller les regarder...

- Tu ne te souviens pas du tout ?

- Franchement… Moi j’aurais simplement dit bleu-vert...

- Oui, ils le sont ; mais je me demande s’il n’y a pas autre chose...

Le gars, maintenant. Sorti de ses limbes ; tellement proche. Au point qu’il a dû risquer un pas inaperçu. La brune en oublie l’autre Tartine. Pivote sur lui comme un transatlantique. A croire qu’elle veut l’écraser de son buste, confortablement élargi sous le lainage synthétique. Farouchement plein de vie, cela. La fille n’en perd sûrement rien. Carole choisit de s’en foutre. Elle provoque l’autre. La prend à témoin. Avec un naturel accréditant l’idée que le gars, n’importe quel gars, lui est réservé. Ca marche pas mal, avec celui-ci. Elle se contente de l’observer dans le flou. Comme le toisant ; même plus petite que lui. Cherchant à deviner ce que lui pense de ce nouveau jeu qu’elle invente. Inspectant rapidement, fugitivement les sautillements évasifs, malhabiles, indiscrets de ses yeux. Qui semblent s’attarder sur tel ou tel détail de son propre visage. Bondissent à la chevelure. Atterrissent en pleine gorge. S’y posent indéfiniment. Refoncent ailleurs. Cela pourrait ne jamais s’arrêter. Il n’y a pas de raison. Elle ne trouve pas de raison, entraînée par son propre émoi. La miss, elle, se préparait à retentir. Elle retentit comme une sonnette de récréation.

- Bien on va y aller...

- Tu y vas ?

- On va refaire un tour ; à l’occasion il est possible qu’on la rencontre.

- Alors bonne chance ; je te dirai pour la broche.

- Okay ; tu viens, Pierre ?

- Ou alors il m’aide encore un tout petit peu à la retrouver ?

 

Patatras ! Elle aurait dû dire « un petit peu » ; ou « une seconde ». Cela prolongeait l’ambiguïté. Maintenant c’est tranché. Le garçon décide. Va décider. Nécessairement les deux faisceaux des yeux féminins vont se tourner vers lui. L’éclairer. Le sortir de sa pénombre. La brune espère qu’il rencontre d’abord le sien. Il le faut ! Qu’il s’y accroche. Qu’il s’y rive. Elle s’agite. Coiffe la musaraigne sur le poteau. Tout rebascule. Revient l’ample conversation silencieuse qui les a unis pendant deux heures, des lustres, quarante secondes. Lorsqu’il venait lui parcourir tout le corps ; peut-être aussi la physionomie. Trop tard. Il est coincé.

- C’est plus la peine ; on a vraiment cherché.

C’est faux. Il restait à faire. Il reste à faire. Heureusement. C’est la musaraigne qu’il lui est impossible d’abandonner. Elle peut lui être bien utile. Surtout, il n’aime pas laisser quelqu’un. Une fille. Enfin, il compte sur la soirée. Retrouver Carole, il ne sait encore pas comment. Ils ont passé deux belles heures ensemble. Il faut les voir comme une promesse. Pour lui. Pour elle. Qui connaît les lieux, là-haut sur la falaise. Elle a son idée. La preuve, elle cherchait à le retenir. Rien n’est perdu. Au contraire. Déjà elle vient lui saisir la main gauche. La sienne est froide et sèche. Menue. Lui tire le bras. Le contraint à un pas. Il s’est écarté de la brune. Cinquante centimètres. Un mètre. Leurs yeux se rembringuent comme un Titanic. Soufflée qu’elle est, la Caro. Atteinte ! Fermement. Son regard pratiquement creux. Immense comme une fractale ! On n’y lit plus rien. C’est la mort ! A son tour elle fait un pas. Vers lui. S’il venait à l’embrasser ? Ou elle… Non. Elle se retient. Le tapote en vrac sur l’épaule. C’est beaucoup plus chaud. Intime. Rassurant.

- Allez vas-y.

Comme si elle prenait la décision. On voit ses lèvres bien charnues. Tonalité de sa voix à peine plus grave que d’habitude. Il faudrait que lui aussi prononce quelque chose. Trois mots. Quatre. Le bras de la Gaby le tire en direction de la porte. Quasi un enlèvement ! Ca le rassure vis-à-vis de Carole. Bien forcé de suivre. Il est presque en train de marcher. Ils arrivent à la lourde. Ouverte ! C’est la fille. La turne est petite. Pas moyen de tourner la tête une dernière fois. Tracté aspiré ! Ils sont dehors. Sur le palier. L’étau se relâche. Il en profite. Il pourrait faire demi-tour. C’est terminé. Forclos. Si elle a fini par le libérer, c’est cuit. Il veut adresser au moins un signe. Discret. Il reste les deux bras abandonnés. Ballants. Les épaules en fonte. La brune le fixe. Elle demeure au fond de la pièce. Elle scintille dans la pénombre. Dans son pull noir. Leurs yeux se touchent à vingt mille lieues. Elle s’avance. Probablement afin de refermer. Il n’a pas le temps. Il marche derrière la musaraigne. Pour la rattraper. Il aurait dû attendre un peu. Il se le reproche. Il part dans l’ignorance. L’escalier. Le même qu’il empruntait déjà tout à l’heure. En la quittant. Dans le même sens. Il va le connaître ! Dans tous les sens. La seconde fois est différente de la première. Il commence à retrouver çà et là des trous de peinture. Des ébréchures dans les nez de marche. La fille descend assez vite. Comme à son habitude. Tonique. Sautillante. Habituée de l’endroit. A plusieurs reprises elle veut parler. On ne sait pas si c’est urgent. Le mouvement les entraîne. Interminable ! Ces étages… Vue du jardin la bâtisse n’est pas si haute. C’est qu’il y a également des demi-étages. On finit par le comprendre au passage des hautes fenêtres. Ca lui occupe l’esprit.

- Tu as un sacré ticket !

- Euh...

- Tu as pas vu comme elle était à moitié folle ?

- Tu crois ?

- Et avec moi ! On aurait dit qu’elle allait me voler dans les plumes...

- Tu exagères...

- Je me serais pas laissé faire… J’ai un bon niveau de kung-fu.

- Tu rigoles ?

- Et quand on est parti ; prête à te courir après !

- Du kung-fu ! A ce point-là ?

- Méthode Shaolin. Mais une fois j’ai récolté un coup ; il m’en reste une côte fêlée.

- Ah bon !

- C’était contre un garçon ; il ne l’a pas fait exprès.

- Pas fait exprès ?

- Normalement on n’appuie pas les frappes. D’ailleurs il n’a pas tapé tellement fort ; c’est juste arrivé au mauvais endroit.

- Il y a longtemps ?

- Un peu plus d’un an. Ca commence à s’estomper, mais c’est long...

Arrivée au bas de l'escalier. Un silence énorme s'empourpre. La majesté des lieux, comme on dit. Au sol, d’immenses rectangles blancs : le soleil par les fenêtres. Terribles matrices… Une cathédrale ! Pas un chat. Sans se concerter ils se dirigent en commun vers la porte. Elle est très lourde. La jeune fille, parvenue la première, met vraiment du temps. Il est à même d’agir, dans un vaste mouvement nécessairement théâtral qu’il n’aurait pas voulu. Tout est nécessairement théâtral, ici.

- Tu vois, là, je l’ai sentie, ma côte ; plutôt diffus mais cela revenait un peu.

- C’est collant !

- Oui. Non mais regarde-moi ce soleil !

- Ca s’est vraiment levé...

- Ce matin quand vous étiez avec Catherine c’était assez gris, non ?

- Des gouttes, même ; ça va retomber ce soir...

- Carole à la réflexion elle est tout le temps un peu comme ça.

- Un genre, quoi...

- Je crois pas ; entre femmes ça se voit tout de suite. Excitée comme une puce...

- Tu crois ?

- A mon avis faut pas lui en promettre ; chaude et chaude ! En permanence.

- Oh je sais pas, ça...

- Qu’est-ce qu’on fait ? On essaye de retrouver les Catherine ?

- Oui. Elle n’est sûrement pas restée toute seule.

La terrasse déserte ; de bric et de broc. Les grillons à plein ! Cela met de la vie. Cela fait attendre quelque chose. Sans eux tout serait différent. Pâle. Moins à sa place. Moins actif. Moins huilé. Déjà la plate-forme apparaît autre qu’au déjeuner ; a fortiori au matin où il pleuvait presque. C’est si loin… Il revit ce moment ; un peu comme la madeleine de Proust. Le seul point commun à tout Marienbad ce sont les grillons. En hiver comment cela se passe ? La neige… Il pourrait évoquer cela devant la jeune fille. N’ose pas. En un certain sens elle a pris une sorte de recul avec son affaire de côte. Et puis non c’est trop bête après tout elle s’est confiée à lui.

- Cela doit être assez rude, ici, en plein hiver.

- Ca doit être beau !

- Le jardin...

- Je le vois tout enneigé, avec un ciel bleu magnifique.

- Et les statues ! L’eau gelée, des stalactites...

- J’ai une idée : on va regarder les yeux de Catherine sans lui dire.

- Je pense qu’ils sont vairons ; l’hétérochromie c’est très rare.

- Bon tu nous guides, l’homme ?

- Pas la moindre idée, si ce n’est que je les ai vus s’éloigner par là.

- Laisse-moi faire alors.

- Tu connais ?

- Ca doit pas être bien compliqué...

Directos vers la forêt. En partant de la terrasse, là où la végétation est la plus épaisse. D’entrée, on voit bien que ce ne seront que fins sentiers, layons ; il faut cheminer l’un derrière l’autre. Du relief, même. Ils ne s’en doutent pas, une longue ascension démarre. Cela commence à progressivement arracher. L’espace entre les arbres se réduit. Il faut se passer les branches pour éviter de les laisser se détendre dans la figure du second. La chaleur crève. Il guette un long moment. A l’occasion d’une éclaircie, galamment il se jette en avant, se place en tête sans mot dire. Cela ne s’améliore pas cette affaire. Ca dure ! Des cinq minutes et des cinq minutes… Si cela se trouve bien entendu les autres sont déjà rentrés par un autre chemin. Cela continue à monter, dru. Avec des rochers qui se présentent. D’abord sur les côtés. Puis au beau milieu. Il faut les franchir… Maintenant les escalader ! Il passe toujours le premier. Lui tend la main pour l’aider. Elle se laisse faire la prend. Commence à l’avoir chaude, la main, elle aussi. Même à souffler, avec tout son barda de tunique sur elle. On ne peut pas tellement ralentir. Les grillons grillonnent à plein que c’en est entêtant. Il y en a partout ! Maintenant une paroi terrible abrupte colossale. Pile devant eux. On ne sait comment elle est là. Faut y aller il se dit. On verra bien après. Impossible de rester en bas. Ca touche à l’alpinisme. Aucunement équipés ! On commence à penser au danger. Sans parler d’elle avec sa côte, ça lui revient subitement à l’esprit. A quatre pattes dans les voies coupantes, il cherche désespérément. Progresse dix centimètres par dix centimètres. C’est devenu quasi vertigineux. Gaffe ! Ca ne ne se commande pas. Pas possible il y avait sûrement un autre chemin ! Il se retourne pour la faire grimper à son tour. Cherche des yeux les toitures de Marienbad. Ou le jardin. Au moins pour tenter de se repérer. Nécessairement on doit surplomber. Inutile pour le moment. Les arbres sont vraiment épais. Touffus. Ils masquent parfaitement. La fille se laisse volontiers aider. Elle se raccroche. Difficile de ne pas songer aux points qu’il marquerait ici, dans la même situation, avec la Catherine ; ou Carole. Le rocher, la paroi glissent. On ne rigole plus du tout. Faudrait une pause mais où ? Il se décide à parler. Elle vient le devancer.

- Tu vois la fin ?

- Ca ne va pas ?

- Si si.

- Ta côte ?

- Pas trop.

- Je crois qu’on arrive ; il y a encore un mauvais morceau.

- Je le vois ; il faudra que tu m’aides.

- On va pas redescendre, hein !

Deux échelons comme ils en ont maintenant pris l’habitude ; et c’est le morcif. Comac ! Lisse. Quasi vertical. De l’eau qui suinte. Respire en nappe fine. On ne distingue pas d’où elle vient. Problème comme problème. A présent elle est à côté de lui. Une sorte de palier. Elle découvre à son tour le pot aux roses. Enfermés ! La fin du monde… Dans un film ils en profiteraient. Dans la réalité c’est autre chose. Il regarde bien l’ennemi. Etudie. Elle lui plaque une tape sur l’épaule.

- Allez on y va.

- Par où ? T’es marrante...

Pas le moment de s’engueuler. Les grillons comme seuls témoins. Même pas le ramage d’une source. Le moindre accident ils sont très mal ! Sur les côtés, ça bouche tant et plus. Les arbres ! Opaque. Dérisoire. Elle insiste à regarder, justement, sur les côtés. L’un en particulier. Elle ne prononce pas une parole. Du coup, cela commence à l’intéresser, lui. Plutôt l’autre bordure. Là il n’y a pas d’eau. Son esprit s’illumine. Une féroce envie d’attaquer. Immédiatement. N’importe comment. Il se dirige vers ce côté bien sec. S’en rapproche. Agrippe une branche. La fille ne l’a pas suivi. Il s’y prend particulièrement mal. Elle doit rigoler… Tout ce qu’il a réussi à faire, c’est venir se suspendre dans les airs comme un goret. Il faudrait tout redémarrer à zéro. Maintenant, pour redescendre… Il se balance comme un forcené. A force de prises d’élan, il parvient à effleurer, de la pointe du pied, un saillant du rocher ; il amplifie son élan. D’une jambe parvient à crocheter la proéminence. A ramper dessus. C’est gagné ! Par magie il y a de la place pour s’allonger, attirer sa coéquipière à lui.

25/03/2018

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X La musaraigne

  

Et voilà. Comme si de rien n’était. On ne peut déduire. Pour l’immédiat, il faut marcher. Il ouvre, franchit, referme ; du plus doucement. Il aurait pu dire un dernier mot. Regrette déjà. Il clanche le bouton. Quel mot ? Aucun triomphalisme ; ni s’aplatir. Lui donner, ou non, de l’importance, à cette femme ? Trop tard ! Il est dans le vide. L’extérieur. L’immense palier désert. Heureusement… Une odeur de vieux bois. Très verni ! De popote… C’est beau. Quitter l’endroit… S’esbigner ! Lui revient la pensée que la dame est entrée par une porte dérobée, comme on dit. Retrouver cela. A moins que cela ne tourne pire, qu’il débouche sur une foule énorme ? Carole ne serait pas passée par là. Pour le moment il descend l’escalier, si large que l’on craint de se perdre, à pas de chat. En sortant cela va inonder en tempête de soleil comme dans Meursault l’Etranger. La pénombre actuelle n’en paraît que plus violemment obscure. Le palier du bas ; plus clair. La porte qui descend aux cuisines. Catherine en bas Carole en haut. Chacune sa pièce… Il se sent comme un conquérant trop petit. Il inspecte les lieux. Cela ne peut pas être par les cuisines, sous terre. Leurs extractions doivent être au niveau où il se trouve actuellement. Exact. Un réduit opaque en forme d’ergastule on n’ose même pas. Pile au-dessus des cuistances. Il hésite ; s’enfonce dans le zimbreck. Le temps roule ; faudrait pas que la fille, qui connaît, le rattrape. Palper le mur. De ses mains. S’habituer… Ca tourne et retourne en baïonnette. Une lourde ! Une immense lumière suinte par-dessous. La chevillette la bobinette… se décoince ! Pivote normalement… Aveuglant grand aveuglement ! Pas un rat… Une colossale haie de buis vient barrer le passage à un mètre ou deux ; il faut se glisser. Libre ! Il n’ose pas lever la tête ; chercher la mansarde. Plutôt de l’autre côté, d’après ses calculs. Des graviers. La brune avec ses talons, pour venir ? Elles sont lestes, ces chéries… Passent partout !

- Où étiez-vous ?

- Oah je cherchais du ravitaillement…

- Il y en a ici ; venez.

La musaraigne. Le voilà pris sur le fait. Elle est maligne… Au colback ! Avec un peu de chance elle pensera aux toilettes ; c’est ce qu’il aurait dû prétendre. Incroyable que les choses se passent comme on les a prévues. Trop vite ! Elle est là. En jeans passe-muraille ; le reste à l’avenant. Une sorte de tunique un peu soutenue. Ca l’habille ; la rend active.

- On te cherchait.

- Oah j’en ai profité pour me balader dans le truc...

Directos au tutoiement. Cela familiarise ; change de monde immédiatement : elle est au-dessus de cela. Il y en a, dans cette petite taille. Il la regarde. Pas si laide. Vaguement austère ; pas « ingrate ». Finalement, impénétrable. On en rencontre parfois. Maintenant ne reste qu’à la suivre. Elle se chargera de tout. Faudrait meubler… Toujours dans ses petits souliers. Il a balancé le cigarillo. Dans ces cas-là le mieux serait d’en rallumer un. Elle se met à l’interrompre. Les femmes savent toujours interrompre.

- Tiens ; en voilà, une table...

Ben voyons. Précisément celle où il était avec la brune au moment où elle lui a donné rendez-vous. Comme si la jeune femme était encore là. On croit deviner le Mitsouko. N’importe. Excellente occasion d’une halte ; il ne tient pas à se retrouver immédiatement devant la miss Potelée. Comme un sas. La Gaby soudain le protège ; c’est bien ce qu’il avait souhaité ? Gabrielle, son prénom… Il a dû l’entendre. Prononcé en l’occurrence par Carole. Elle, qu’il voudrait oublier pour le moment… La seule évocation l’en rapproche. Sans compter qu’elle va descendre… Avec son espèce de tunique au-dessus du jean’s, il n’a pas peur de la trotte-menu. Il serait plutôt comme un grand frère. Curieux, le souvenir de toutes ces filles ensemble. Un tourbillon se prépare… Depuis, quelque chose a changé. L’une s’est éloignée du groupe à son profit. Carole. Illusoire profit ! Maintenant celle-ci. Différemment. A quoi peut-elle servir ? Il ne sait pas. Présence lénifiante. Qui pourrait s’apparenter à celle des chaises vertes sur la terrasse. Un calme qui n’arrive jamais ; ou on oublie d’en profiter. La tunique aussi tire sur le vert.

Il va lui faire des frais, la servir. Puisque table il y a. Et grillons. Sans la moindre altération ils montrent que l’après-midi avance. Et elle parle et elle parle. Il écoute à peine. Elle semble un peu de celles qui savent tout ; mais sans forfanterie. Essentiel ! Elle ne mange plus beaucoup. Lui se laisse picoler. Ca l’embrume vaguement ; sans plus. Il faudrait que… Non, il ne faudrait rien. Il guette le timbre électrique de Carole. Elle n’apparaît pas. Il observe les traits de sa vis-à-vis. Sans les voir. Puis machinalement. Puis avec attention. Cherche une complicité. Il devrait lui parler d’elle, c’est connu. Elle a vraiment les cheveux particulièrement fins. Attachés dans le cou par un quelconque zimbreck. Ses lèvres aussi restent peu charnues. Détourées d’une curieuse pâleur. En fin de compte elle est parfumée, discrètement. Cela ressemble à une eau de Cologne. Translucide. Présente comme par acquit de conscience. Elle ne sourit guère. Un peu crispé ; on pourrait dire imité. Le plus extraordinaire, ce sont ces traits. Formidablement réguliers ; à la grecque. Cela vient lui prodiguer cet aspect particulièrement austère. A moins que ce ne soit le dessin par trop menu de ses lèvres. Ce côté intello, également, qu’elle dégage. Il ne s’y risque pas ; de ce fait ne peut en acquérir la moindre certitude. Elle tchatche. A jet continu. Ca elle n’est pas avare ! De tout et rien. Pas la peine de se fendre à inventer des réponses. Elle n’en laisse pas le temps, les plages nécessaires pour embrayer. Elle bloque la porteuse. Cela change de Catherine-Carole. Comment font-elles en sa présence ? Tiens, pourquoi a-t-il pensé « Catherine-Carole » et non l’inverse ? Si, peut-être parce que la miss Potelée devient la première à retrouver. Mouais… Pas sûr. En tous cas, c’est curieux de les avoir mises involontairement sur le même plan. En attendant, la brune pourrait bien ne plus tarder à redescendre ; il faudrait se méfier. Ne pas stagner ici. Et pourquoi donc ? Quel besoin de chercher le salut dans le mouvement ? Irraisonné, seulement on ne fait guère les choses raisonnablement… Il piaffe. Rencontrer l’odalisque avec ses éphélides il n’y tient pas non plus. Pour le moment. Besoin d’air ; de se poser. Se détendre. La Gabrielle sert bien pour cela. Seulement il ne faudrait pas qu’elle se lasse, peu à peu, de son silence. Un étranger ! Volubile, elle poursuit. En autofonctionnement ! Elle a une puissance énorme. Cela seul est assez impressionnant ; la caractérise. Elle devrait avoir un mec, alors. Ou des mecs. Peut-être en a-t-elle ? Pas ici ? C’est encore Marienbad. Lui parler d’elle il hésite. Si elle se prenait au jeu ? Cruel et inutile. Ou il pourrait avancer dans le tout et rien. C’est facile ! Du moment que c’est gratuit. A force de tout considérer, il en vient à se méfier du moindre mot.

- Mais qu’est-ce que tu manges !

Elle montre l’exemple en ne s’en méfiant pas, des mots. Il parvient à sourire de circonstance. Néanmoins, ne trouve rien. Se rembrunit. Si tant est que les garçons rougissent. Elle pourrait bien avoir cherché les causes de sa faim subite. Il repense à l’alcôve, en haut de la grande bâtisse. Les grillons ! Ici dehors aussi on les entend.

- On n’a qu’à faire un tour…

- Si tu veux ; de quel côté ?

Vers l’immense terrasse, il y a Catherine. Il y a eu… Depuis le temps… Est-elle encore avec le couple d’importuns rassurants ? Ce serait bien étonnant. Ca ne lui dit guère d’affronter. La pulsion l’en dévore. On verra plus tard ; en rentrant.

- Oah, vers les statues ?

- Oui.

- Tu me les expliqueras.

- Je ne suis pas très ferrée...

- Que si ; cela se voit tout de suite.

- J’ai fait un peu d’histoire de l’art, mais maintenant…

- Maintenant ? Qu’est-ce que tu fais ?

- J’enseigne ; et puis quelques traductions…

- En histoire de l’art ?

- Oui.

- Tu vois...

Il allume ce petit cigare. Il veut les entraîner derrière la terrasse, de manière à rattraper la succession d’escaliers empruntés le matin. Elle a mieux.

- Suis-moi, il y a un raccourci.

Il s’agit de contourner la bâtisse par l’autre côté. Un petit bois joli. Touffu moussu, en clairières avec des bancs. Cela se prolonge à l’éternité. Rempli de silence, de grillons. En y entrant, on passe quasiment sous la fenêtre de l’alcôve. Coup d’oeil discret, on aperçoit le chien assis. A nouveau cette impression de changer de monde. Abandonner quelque chose. Le bon côté c’est toujours celui du passé. Ils entrent dans une sorte de petit éden que l’on croirait ignoré. Si bien entretenu qu’on ose à peine le fouler. Presque trop confidentiel. Un espace intimidé par les traits austères de la Gabrielle. Il observe sa démarche, comme il pratiquait le matin. Résolue. Sautillante de nervosité froide. Rien d’une elfe, non, compacte, terre à terre, une énergie fantastique dans un corps si menu. Il se prend à l’observer comme une femme. Elle doit pas laisser sa part… Dommage, cette espèce de rigidité dans le visage, qui déconcerte. Peut-être laisse-t-il passer une occasion ? Il est dans l’occasion, elle n’attend que cela ? Il n’est pas câblé ainsi. Parfaitement idiot. Il n’est lié ni avec la miss pot de lait, ni avec la brune ; qu’il y ait eu, ou pas eu. Ce n’a rien à voir. Quand le destin sourit, on se méfie. Sans parler, ils marchent. Avalent tranquillos le petit bois. Ils vont bien finir par déboucher. Il peut toujours se dire qu’il aura reconnu un bel endroit. Pour la suite. Quelle suite ? Qu’est-ce que celle-ci, la Gabrielle, a de moins que les autres ? Trois cela fait beaucoup. C’est elle qui est venue à sa rencontre. Coïncidence ? On peut le penser ; a priori, non. L’amusant serait de tenter quelque chose. Histoire d’en avoir le coeur net. Les conséquences ? Etrangement il se sent fort. Ce n’est guère honnête… Il lui prend la main. Elle accepte. Elle a la peau extrêmement douce. Il en est surpris. Le voilà ficelé... Compromis ! Si on les voyait ? Pour la Gaby… Il ne trouve rien à dire. A lui dire… Le voilà dans une position fausse ! Il cherche il réfléchit. Elle s’en rend sans doute compte. On ne peut l’exclure. Il se demande… Ils ne sont pas si mal, comme cela. Tant que personne ne les voit… Il tremble un peu qu’elle ne veuille aller plus loin ; jusqu’au flirt. Impossible de se rendre compte de ce qui se passe dans sa petite tête… Et elle en a, une tête ! Parfaitement réveillée. Trop pour lui ; décalage manifeste ! Il avait déjà remarqué, dans les conversations. Un esprit aigu. Plein de vocabulaire. Des concepts solides ; indubitables. Du bon sens. Mais non popu ! Au contraire. Délicat. Ciselé dans certains aspects. Ce doit être le propre des filles dont on ne s’occupe pas assez. Il le voit ainsi. A cet instant. Caractère attachant. De l’or camouflé, du minerai. « Elle mérite mieux ». Mieux que quoi ? Idée en impasse… Quelqu’un sans défaut, ça épuise… Soudain ploetzlich elle échappe sa main. Se dirige vers un banc de fougères. Sombre impression en lui… Se voir libéré, abandonné… Mauvais soulagement ! Il suit la dame benoîtement. Espère un geste à effectuer. Un pardon qui éloigne ; arrange. Il ne le voit pas ; le pressent. Elle s’approche de ces adiantes ; va pour en cueillir une. Dangereux… Coupant ! C’est l’occasion...

- Attends.

Il n’est pas plus adroit. Il lui faut un temps monumental. Ridicule… S’échine s’acharne. Ca tourne à la boucherie végétale. S’escrime dans une bouillie verte. Il arrache le morceau ! Et un sourire à la dame… Elle saisit le butin. Elle va l’envisager à son tour ; silencieusement ; pendant des lustres. Il n’ose rompre son silence liturgique. Il a bien joué.

- Qu’est-ce que tu regardes ?

- Le développement selon une fractale ; tu sais bien, c’est un exemple des plus connus.

Il observe à son tour. Elle tient pour lui cette botte d’herbacées. La plante se subdivise merveilleusement. Cela met en valeur son professeur de rencontre. Elle se concentre avec son visage osseux. Non. Pas osseux. Marqué, simplement. Frétillant comme un moteur en partance. Suprêmement actif ; on entend le ronronnement. Lèvres entrouvertes ; un rien brillantes. Voix fraîche, presque de gamine. Assurée, fluide. En plus aiguë ; un rien plus que mademoiselle pot de lait. Celle-ci n’a pas un timbre grave à proprement parler ; évasif, en particulier durant son éternel chantonnement. La promenade est en passe de reprendre doucement. Il n’y peut rien. La jeune fille garde le faisceau mutilé de fougères en mains. Elle va le tourner encore un peu ; le conserve sans raison. Ils marchent dans le calme. Cela s’est installé progressivement. Lui-même est libre. Physiquement ; mentalement. Il n’est plus à la remorque. Elle écrase le gravier des sentes. Différemment. Elle porte des ballerines plates ; beaucoup plus faciles. Une démarche plus légère. Très vaguement dansante. Pas toujours. Ils arpentent une longue allée qui tend à s’enfoncer dans le bois. Au prochain croisement il faudra sans doute prendre sur la gauche. Cela paraît évident. Il se focalise là-dessus. Ils sont bien en route pour le vaste jardin à la française derrière Marienbad. A moins qu’elle ne désire poursuivre tout droit ? Il ne peut se départir de l’incroyable sérénité qui l’a envahi. Elle révèle comme une bascule dans son esprit. Il commence à ressentir un véritable besoin d’action. Peu à peu incoercible. On ne se suffit jamais du moment actuel ; curieuse sensation de vouloir perpétuellement être ailleurs. Y a-t-il des cas où on ne le souhaite pas ? Le carrefour des pistes approche. Comme celui du matin. En remontant. Il s’en souvient avec une grande précision. Que s’y passait-il ? Car il attendait aussi quelque chose. Une boucle de sandale à remettre. Ce n’est pas tout : une direction aussi. Redescendre sur le bourg, ou poursuivre la montée pour rentrer. Maintenant, c’est pareil. A gauche, ce sont les splendides jardins à la française. Essentiellement, c’est le lien avec le monde qu’il sait graviter ici. Le lien avec le fonctionnement de la journée. Tout droit, c’est l’inconnu avec la fille. Il n’est pas fixé sur ce qu’il désire. Il ne peut ni ne veut l’être.

 

 

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XI Péripatéticie.

  

Un grand silence moussu. Les grillons sont tombés en sourdine. Ils attendent eux aussi de voir si l’on va prendre tout droit. La fille ne dit rien. Elle se joint au silence parmi ses talons plats. Furtive ! Comme si elle était toute intellectuelle. Mais non, c’est Catherine, qui l’est. Enfin il ne sait plus ; il ne sait plus rien. Celle-ci, on dirait qu’elle gamberge également. La différence est qu’elle ne chantonne pas. Et voilà, le croisement est atteint. Quelques mètres, encore qu’il soit très large. Rien ne change ! Ce n’est qu’un carrefour de pistes. Il suit à côté, sans oser fût-ce un regard torve. Est-ce qu’elle va hésiter, changer, se raviser ? Pour l’instant ils continuent geradeaus dans une belle ignorance. Nul ne parle. Il pourrait intervenir, lui aussi. Faire remarquer. Interroger. Trop difficile sidéré fasciné dirait Quignard. Ils avancent de concert, un peu comme un véhicule à la dérive ; où c’est elle qui tient le volant. Les herbes sautent aux yeux, qui bordent soigneusement les bien larges travées. Bel angle droit ! A cette allure ils ont atteint le milieu. Le point de non-retour. Cela s’exécute comme une symphonie de trompettes. Il songe que dans tous les cas pour lui ce sera mauvais. Obsession de l’échec ! Cela hante. C’est plus fort.

- Ce sont bien les statues, que tu voulais regarder ?

- Comme tu veux…

- C’est à gauche...

- Allons-y.

Elle a bien parlé des statues, non des jardins. C’est déjà enfoui. Un passé récent. Un passé… Elle n’a pas décidé. Fallait s’y attendre. Lâche soulagement, comme on dit. Un refuge au goût âcre. Il commence à regretter. Pour l’idée, non pour la fille. Avec la Catherine c’était pour la fille. Peut-être également pour l’idée. Egalement, ou surtout ? Peu de distance jusqu’aux immenses jardins. Apparaît, comme un porche lumineux, la voûte dans les arbres. Juste le temps d’allumer un petit cigare. La demoiselle ne fume probablement pas. Il ne l’a jamais vue. Lui passe à l’action sans délai. Fouille farfouille extrait. Soulagé. Un peu plus adroit que normalement ; cela va très vite. La flamme ! Il range. Range ses deux mains dans les poches. Elle a pris le temps de l’observer ; balance la fougère. Il y a comme une stabilisation de leur esprit, un retour de la portance. Une idée lui vient. Cette musaraigne, entre camarades, peut l’aider ; pourvu qu’elle reste la musaraigne. « Pourra » l’aider. Dans l’immédiat il n’a guère envie de briser ce nouveau calme. Facile et rassurante procrastination. Il s’en rend compte. Qu’il reste assis sur de l’explosif, aussi. N’importe. Avec le cigarillo il retrouve ses sensations. Il a envie de parler. De se jeter à l’eau n’importe où. Spongieux déferlement ; qui pourtant ne vient pas. Rampante euphorie, artificielle. Peut-être que la jeune fille voit autrement. Il n’ose. Il voudrait l’aider. Lui trouver quelque chose… Un mec ! Il se voit en grand frère… Il songe que tout pourrait aller mieux. Pourvu que l’on reprenne dès le début… Il faudrait faire comme si et comme cela… Il s’en veut ! Immense besoin de paix, lui aussi controuvé, artificiel. Repartir à zéro… Il n’y a que des accalmies ! Une sustentation… A un moment on a besoin que ça rate… Fascination de l’échec ! On surnage… Ueberwinden comme dirait Nietzsche. S’accrocher au peu qui reste… Ils approchent de l’arcade végétale. La lumière s’affadit. Immense chaleur… Les jardins ! Une tranquillité de plomb. Menace du silence ! Des allées inextinguibles ; du gravier sous le pas ; de profondes zones de pierre, accueillantes. Combien de choses se montrent accueillantes dès lors qu’elles sont loin… A perte de vue les balustrades, les dalles… Des statues, approximativement lavées. Sourde animation ; fête de trolls… Impatiente oppression ! Des bassins. Des gargouilles dormantes. Grandiose ; familier. La fille non plus n’a guère eu la velléité de piper mot. Etrange communion, l’idée presque triviale de quitter la symphonie matte qui les enveloppait pour un instant. S’habituer. Le matin c’était identique avec la potelée dans les villas du bourg, épais cubes enracinés. Ici l’espace, la dimension ; sourd espace, aveugles dimensions. Du Hilaire agrandi, développé hypertrophié. Ils se demandent lequel des deux pourrait prononcer « magnifique ! ».

Ca fait quelque chose de s’engager là-dedans ; cela fait toujours quelque chose. Sensation ! Il se dit que le vivre en compagnie d’une étrangère est une trahison envers la miss Potelée. Détournement d’euphorie ! La véritable euphorie c’est autre chose. Il a déjà vécu cette merveille. C’est personnel. Cela ne se produit que peu de fois dans la vie. Il se souvient. C’était à skis. A skis de fond. Une matinée froide, brumeuse. Un paysage disparu ; enfoui ! Tard, le soleil perce. On découvre un magnifique terrain coupé, de puissantes avancées de bois, majestueuses frondaisons. D’immenses champs de neige ; un blanc presque rosé, parfois bleuté. Et d’onctueux vallonnements, du relief perché à l’horizon. Quelques burons extrêmement disséminés. Par-dessus, une musique dévorant tout… Le plus sublime ! Une symphonie colossale… Nouveau monde ? Peer Gynt ? S’emparant de lui, une incroyable alacrité ; une liesse intérieure perpétuelle. Il allait rentrer. Du coup, comme un grain de folie, décision de poursuivre ; de rajouter une boucle. De s’enfermer dans cette allégresse. Puis il rentre au chalet, installé dans la même béatitude. Laquelle aura duré deux bonnes heures. Il revoit tout cela. Pour un rayon de soleil ! Il n’avait jamais vécu cela. Ne le revivra peut-être jamais. A Marienbad, c’est très différent. Et le même endroit que le matin. C’est bien autre chose que sa formidable expérience du passé. Ils sont deux. Ils attaquent les jardins par la bande. Perpendiculairement. Non comme des Champs-Elysées ainsi que la première fois. Ils ne sont pas si loin de la bâtisse proprement dite. Elle paraît assez considérable, allongée, vue comme cela et non au pied. Avec une activité morte en plein après-midi. Voire… Carole ! Vibration plombale du jour omnipotent. Grillons incomplètement éloignés. Invisibles mouvements diffus. Les arbres monstrueux, taillés ; les statues ; ou alors des personnages inexistants. Etonnant qu’il n’y ait personne en même temps qu’eux. Au loin à deux mille mètres le chemin qui descend vers le bourg. Lui le voit, il sait… Il a peur de ce chemin, simplement d’en prendre la direction. Une frontière un autre monde ; passé ou en attente ? Il appréhende aussi une communion avec sa nouvelle voisine. Repense aux éphélides. Celle-ci les traits durs en réalité un parfait épiderme ; éminemment petite à ses côtés nullement imposante. Voilà qu’elle les oriente vers cet infini très lointain, sorte de bonde pour le parc. Imperceptiblement. Comme exprès. Peut-elle imaginer la résonance pour lui de ce sentier minuscule, blanchâtre ? Ils marchent droit dessus. L’événement imperturbable. Qui se moque de ce qu’on n’en veut pas. Pierre suit, bien sûr. Il sait qu’il aurait pu les faire obliquer autrement ; par exemple vers ces bassins. Les statues… Qu’elle voulait tant regarder. La musaraigne dirige ; lui à la remorque, éternel attentiste. Le sentier au loin a pris tout son esprit. Obsessionnellement, il s’est mis à compter chaque pas, ne cessant d’évaluer le délai qui les en sépare. Il se dit que cela n’aurait pas la moindre importance qu’ils empruntent ce chemin. Sorte de Gribouille qui s’apprivoise tout seul. Un peu rassuré… Il y en a une palanquée avant, de statues, de layons de traverses… On peut même repiquer sur le bois. Il ne l’avait pas remarqué le matin. Ce qu’il faudrait, c’est parler ; dissoudre la tension qui l’a réinvesti. Qui l’empoisonne. Il farfouille un nouveau cigarillo. Elle bifurque vers un large bassin rond. Cela change tout ! On reste dans les jardins. Il est soulagé. Tant pis le briquet c’est parti. En marchant ce n’est pas si facile que cela.

- Qu’est-ce que tu fumes !

- Cela t’ennuie ?

- Non, ça te fait un genre à toi.

Elle s’intéresse à lui. C’est égal ; cela réillumine le paysage. Le mot s’est immobilisé dans son esprit. Il crépite d’évidence. Elle brandit le vocable. Il s’applique à elle. Quel est le sien ? Chez elle, tout est dans le genre. A moins qu’elle en ait plusieurs. Elle véhicule une personnalité c’est sûr. On ne sait pas quoi en faire. Il a envie de s’y intéresser ; de l’aider. On ne sait pas si elle en éprouve le besoin ; si elle ne se trouve pas très bien comme ça. Il va trop loin, à la disséquer. Elle n’a rien demandé. Les femmes ne demandent jamais. Une statue arrive. Depuis un moment. Au fond, la bâtisse. Imposante. Endormie. On dirait qu’en permanence elle veut dire quelque chose. La statue est là. Vivante. Présente. Surplombante. Hiératique. Atmosphère chaude ; filandreuse. Rien de comparable avec les vibrations du matin. Impossible d’évoquer cette déesse en pierre devant la miss ; évoquer une femme auprès d’une autre femme. Sauf à s’en faire une complice. Il y faut une certaine agilité. Ou qu’elle y vienne d’elle-même. Parfois ça marche. On a l’impression que lorsque celle-ci ne veut pas parler, inutile d’essayer. Là, c’est le contraire. La voilà partie dans une gigantesque explication artistique. Avec des références à l’antiquité grecque. Il ne sait plus quand elle a commencé. Rien d’autre à faire que de l’écouter. Il fait mine de s’y intéresser ; s’y intéresse. Pas aisé, ces regards qui se croisent. Vaste jeu de miroirs. Chacun s’efforce de ne pas se bloquer, se figer. De ne pas éviter l’oeil de l’autre. De ne pas laisser penser qu’il s’ingénie à dévier ; qu’il est en lutte permanente afin que ce combat n’apparaisse pas. Mythe d’Achab, chacun meilleur ennemi de soi-même. A ce jeu elle est très forte. Simultanément, elle trouve ses phrases. Elle visualise en un discours construit ce qu’elle décrit. Sans interruption. Chaque pensée appelle une suivante. Comme une cascade sur les innombrables plans d’une toiture complexe et infinie. Elle a changé intégralement. Elle vit son récit. Ses forces intellectuelles se multiplient l’une l’autre. Elle s’installe de mieux en mieux dans son rythme. Comme pour ne jamais s’arrêter.

- Tu veux voir celle-là ? Elle te plaira...

Une trentaine de mètres. Quelques marches à descendre. Une Vénus avec un symbolique pan de toge sur l’épaule. Ils en font le tour. Elle est dirigée vers le fond de l’esplanade. A mesure que le regard découvre, impossible d’éviter l’image de Carole dans l’alcôve.

- Ils pourraient faire les pupilles, ces sculpteurs.

- Regarde ; elles y sont...

N’importe, toujours cette expression morte qui casse tout. La phrase de Gabrielle s’est avancée ; un rien étonnante, nouvelle facette. Finalement on s’entend bien avec cette personne. Il aurait presque envie. C’est trop tard ; il faut considérer que c’est trop tard. Pourquoi ? Une certaine vision de la beauté canonique ; celle de la statue par exemple. Il détaille in petto les traits austères de la musaraigne, les caractères. Dans chacun on peut retrouver un rien de la potelée, ou de Carole, ou du monument de pierre. Il a fini le cigarillo. Le jette. Cela marque irréfragablement la terminaison de quelques instants de complicité avec cette fille. Il le regrette. Souhaite que cela reprenne ; que le temps s’arrête. Un moment n’est jamais si bon que lorsqu’il est forclos. Il se demande comment elle le trouve, lui ; toujours ce besoin de comparaison, de se faire au moins reconnaître en tant qu’individu. Malgré la nature dérisoire de cette préoccupation dans l’immanence des lieux.

- Tu ne t’ennuies pas ?

- Sinon je ne serais pas là.

Trop rapide et sèche, affirmée, la réponse. Est-ce que cela correspond à la même chose dans leurs deux esprits ? Problème de langage… Après tout, quand cela tend les bras… Qu’est-ce qu’une femme a de plus qu’une autre ? Il lui rejette un œil. Est-ce qu’elle a des mecs, un mec, cette miss Bonne fortune ? Il s’est déjà posé la question ; pourquoi n’en aurait-elle pas ? Elle a tellement l’air de savoir où elle va… S’il allait finir de toutes manières par y passer, à la casserole ? Sous les dehors de facilité apparente qu’offre la situation, est-il vraiment libre ? On s’éloigne de la bonne camarade… Aussi, on perd ses repères. Il suffirait d’un rien physiquement… C’est vraiment perdre une occasion ?

- Tiens, regarde celle-là...

Ils ont abattu du chemin. Cela fait un moment qu’il observait cette autre statue. De très loin on distingue un caractère accusé, que n’avait pas la première. Pas plus de toge que de beurre en broche. Etonnamment suggestive. Ou c’est lui ? Non. Sa bienveillante cicerone attire son attention. Gênée ? Il va la regarder en coin. Par deux fois. Il est surpris du sourire inattendu qui orne ses lèvres ; éclaire de façon inaccoutumée l’ensemble de sa physionomie. Ses joues ont rosi, à la façon de celles d’Albertine. Jusque-là il ne croyait pas que cette couleur pût être autre chose qu’une simple métaphore. Surtout de sa part. Il découvre maintenant que la stabilité de ses traits pourrait s’apparenter à celle d’un masque. Probablement inconscient. Il risquerait bien un geste. Lequel ? D’une certaine manière, avec sa simplicité naturaliste, cette fille parvient à l’intimider. Il s’astreint à détailler stupidement l’édifice de pierre. Les buis environnants ; haies basses ou concrétions artistiques magnifiquement taillées. Il n’avait certes pas manqué de les remarquer. Il cherche maintenant pourquoi, s’il y doit y avoir une raison, il n’y a pas porté une plus grande attention. Les moments de tension viennent inéluctablement amener de ces inattendues considérations ; divagations hors du temps et du lieu ; de l’objet. Là, ce qui vis-à-vis de cette miss l’agite, c’est une décision. Le mot peut sembler inapproprié. Les choses viennent se mélanger dans son esprit ; la potelée, la brune Carole, comme s’il s’était échafaudé en quelque sorte des manières de promesse qu’aucune véritablement ne lui réclame. Les massifs de buis… Ce matin c’étaient les chaises vertes, la table, le lierre. Il ignorait ce que la journée offrirait. En tous cas pas cela. Sans compter que ce n’est aucunement terminé. Du moins l’espère-t-il. Peut-être le vin ? Naturellement une certaine euphorie n’est pas désagréable. Il se rend compte qu’ils marchent vers l’extrémité des jardins. Celle qui mène au bourg… La fille le sait-elle aussi ? Sûrement. Rien ne lui échappe. Ca l’ennuie de trop s’éloigner. Quitter un monde où, s’il a peu de certitudes, il finit par s’installer. Il paraît délicat de ramener la conversation vers les autres filles ; trouver un subterfuge pour cela. Il est persuadé que la miss musaraigne en sait relativement long. Pour l’instant il n’y en a plus du tout, de conversation… Dans ces cas-là mademoiselle pot de lait chantonnait interminablement. Le silence qui s’est institué depuis un certain nombre de minutes est en train d’établir une forme indéfinissable de relation avec cette Gabrielle. Le briser ne constituerait-il pas une sorte de muflerie ? Elle est vraiment autre que ce qu’elle paraissait au début ; enjouée, sautillante, étonnamment vive.

- A quoi tu penses ?

Il ne sait que répondre. Parce qu’il est surpris. Lui revient cette affaire de fractales.

- Je me disais que, si tout est organisé de manière fractaliste, pourquoi pas la pensée aussi ?

- Demande à Catherine, c’est son rayon.

- Catherine ?

- Une matheuse ; je crois qu’elle s’y connaît vraiment.

- Mon idée te paraît curieuse ?

- Pas réfléchi ; tu sais, nous, dans la linguistique, on applique surtout des recettes...

- Justement ! Vous devez avoir les mêmes phénomènes qui se reproduisent...

- On en a déjà parlé avec elle ; mais tu vois, elle a une manière… différente de voir les choses.

- C’est-à-dire ?

- Il faut qu’on puisse le calculer ; sinon elle n’y croit pas, disons. Il lui faut du concret, des repères, si tu veux...

Intéressant, comme dirait Guélassimov. Il est bien de cet avis pour les repères. L’affaire du concret apparaît comme triviale, déplacée. Celle des repères le rapprocherait intellectuellement de miss Potelée. Quel drôle de surnom il lui a trouvé ! Maintenant il évoluerait plutôt vers un certain quant-à-soi vis-à-vis de son propre cynisme, de sa propre distanciation vaguement puérils. Il serait presque prêt à filer lui avouer ! Insensiblement, il délaisse la musaraigne. Peut-être qu’elle n’en n’a pas besoin, elle, de repères, ou bien moins, voire différemment.