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25/03/2018

En_peripateticie

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X La musaraigne

  

Et voilà. Comme si de rien n’était. On ne peut déduire. Pour l’immédiat, il faut marcher. Il ouvre, franchit, referme ; du plus doucement. Il aurait pu dire un dernier mot. Regrette déjà. Il clanche le bouton. Quel mot ? Aucun triomphalisme ; ni s’aplatir. Lui donner, ou non, de l’importance, à cette femme ? Trop tard ! Il est dans le vide. L’extérieur. L’immense palier désert. Heureusement… Une odeur de vieux bois. Très verni ! De popote… C’est beau. Quitter l’endroit… S’esbigner ! Lui revient la pensée que la dame est entrée par une porte dérobée, comme on dit. Retrouver cela. A moins que cela ne tourne pire, qu’il débouche sur une foule énorme ? Carole ne serait pas passée par là. Pour le moment il descend l’escalier, si large que l’on craint de se perdre, à pas de chat. En sortant cela va inonder en tempête de soleil comme dans Meursault l’Etranger. La pénombre actuelle n’en paraît que plus violemment obscure. Le palier du bas ; plus clair. La porte qui descend aux cuisines. Catherine en bas Carole en haut. Chacune sa pièce… Il se sent comme un conquérant trop petit. Il inspecte les lieux. Cela ne peut pas être par les cuisines, sous terre. Leurs extractions doivent être au niveau où il se trouve actuellement. Exact. Un réduit opaque en forme d’ergastule on n’ose même pas. Pile au-dessus des cuistances. Il hésite ; s’enfonce dans le zimbreck. Le temps roule ; faudrait pas que la fille, qui connaît, le rattrape. Palper le mur. De ses mains. S’habituer… Ca tourne et retourne en baïonnette. Une lourde ! Une immense lumière suinte par-dessous. La chevillette la bobinette… se décoince ! Pivote normalement… Aveuglant grand aveuglement ! Pas un rat… Une colossale haie de buis vient barrer le passage à un mètre ou deux ; il faut se glisser. Libre ! Il n’ose pas lever la tête ; chercher la mansarde. Plutôt de l’autre côté, d’après ses calculs. Des graviers. La brune avec ses talons, pour venir ? Elles sont lestes, ces chéries… Passent partout !

- Où étiez-vous ?

- Oah je cherchais du ravitaillement…

- Il y en a ici ; venez.

La musaraigne. Le voilà pris sur le fait. Elle est maligne… Au colback ! Avec un peu de chance elle pensera aux toilettes ; c’est ce qu’il aurait dû prétendre. Incroyable que les choses se passent comme on les a prévues. Trop vite ! Elle est là. En jeans passe-muraille ; le reste à l’avenant. Une sorte de tunique un peu soutenue. Ca l’habille ; la rend active.

- On te cherchait.

- Oah j’en ai profité pour me balader dans le truc...

Directos au tutoiement. Cela familiarise ; change de monde immédiatement : elle est au-dessus de cela. Il y en a, dans cette petite taille. Il la regarde. Pas si laide. Vaguement austère ; pas « ingrate ». Finalement, impénétrable. On en rencontre parfois. Maintenant ne reste qu’à la suivre. Elle se chargera de tout. Faudrait meubler… Toujours dans ses petits souliers. Il a balancé le cigarillo. Dans ces cas-là le mieux serait d’en rallumer un. Elle se met à l’interrompre. Les femmes savent toujours interrompre.

- Tiens ; en voilà, une table...

Ben voyons. Précisément celle où il était avec la brune au moment où elle lui a donné rendez-vous. Comme si la jeune femme était encore là. On croit deviner le Mitsouko. N’importe. Excellente occasion d’une halte ; il ne tient pas à se retrouver immédiatement devant la miss Potelée. Comme un sas. La Gaby soudain le protège ; c’est bien ce qu’il avait souhaité ? Gabrielle, son prénom… Il a dû l’entendre. Prononcé en l’occurrence par Carole. Elle, qu’il voudrait oublier pour le moment… La seule évocation l’en rapproche. Sans compter qu’elle va descendre… Avec son espèce de tunique au-dessus du jean’s, il n’a pas peur de la trotte-menu. Il serait plutôt comme un grand frère. Curieux, le souvenir de toutes ces filles ensemble. Un tourbillon se prépare… Depuis, quelque chose a changé. L’une s’est éloignée du groupe à son profit. Carole. Illusoire profit ! Maintenant celle-ci. Différemment. A quoi peut-elle servir ? Il ne sait pas. Présence lénifiante. Qui pourrait s’apparenter à celle des chaises vertes sur la terrasse. Un calme qui n’arrive jamais ; ou on oublie d’en profiter. La tunique aussi tire sur le vert.

Il va lui faire des frais, la servir. Puisque table il y a. Et grillons. Sans la moindre altération ils montrent que l’après-midi avance. Et elle parle et elle parle. Il écoute à peine. Elle semble un peu de celles qui savent tout ; mais sans forfanterie. Essentiel ! Elle ne mange plus beaucoup. Lui se laisse picoler. Ca l’embrume vaguement ; sans plus. Il faudrait que… Non, il ne faudrait rien. Il guette le timbre électrique de Carole. Elle n’apparaît pas. Il observe les traits de sa vis-à-vis. Sans les voir. Puis machinalement. Puis avec attention. Cherche une complicité. Il devrait lui parler d’elle, c’est connu. Elle a vraiment les cheveux particulièrement fins. Attachés dans le cou par un quelconque zimbreck. Ses lèvres aussi restent peu charnues. Détourées d’une curieuse pâleur. En fin de compte elle est parfumée, discrètement. Cela ressemble à une eau de Cologne. Translucide. Présente comme par acquit de conscience. Elle ne sourit guère. Un peu crispé ; on pourrait dire imité. Le plus extraordinaire, ce sont ces traits. Formidablement réguliers ; à la grecque. Cela vient lui prodiguer cet aspect particulièrement austère. A moins que ce ne soit le dessin par trop menu de ses lèvres. Ce côté intello, également, qu’elle dégage. Il ne s’y risque pas ; de ce fait ne peut en acquérir la moindre certitude. Elle tchatche. A jet continu. Ca elle n’est pas avare ! De tout et rien. Pas la peine de se fendre à inventer des réponses. Elle n’en laisse pas le temps, les plages nécessaires pour embrayer. Elle bloque la porteuse. Cela change de Catherine-Carole. Comment font-elles en sa présence ? Tiens, pourquoi a-t-il pensé « Catherine-Carole » et non l’inverse ? Si, peut-être parce que la miss Potelée devient la première à retrouver. Mouais… Pas sûr. En tous cas, c’est curieux de les avoir mises involontairement sur le même plan. En attendant, la brune pourrait bien ne plus tarder à redescendre ; il faudrait se méfier. Ne pas stagner ici. Et pourquoi donc ? Quel besoin de chercher le salut dans le mouvement ? Irraisonné, seulement on ne fait guère les choses raisonnablement… Il piaffe. Rencontrer l’odalisque avec ses éphélides il n’y tient pas non plus. Pour le moment. Besoin d’air ; de se poser. Se détendre. La Gabrielle sert bien pour cela. Seulement il ne faudrait pas qu’elle se lasse, peu à peu, de son silence. Un étranger ! Volubile, elle poursuit. En autofonctionnement ! Elle a une puissance énorme. Cela seul est assez impressionnant ; la caractérise. Elle devrait avoir un mec, alors. Ou des mecs. Peut-être en a-t-elle ? Pas ici ? C’est encore Marienbad. Lui parler d’elle il hésite. Si elle se prenait au jeu ? Cruel et inutile. Ou il pourrait avancer dans le tout et rien. C’est facile ! Du moment que c’est gratuit. A force de tout considérer, il en vient à se méfier du moindre mot.

- Mais qu’est-ce que tu manges !

Elle montre l’exemple en ne s’en méfiant pas, des mots. Il parvient à sourire de circonstance. Néanmoins, ne trouve rien. Se rembrunit. Si tant est que les garçons rougissent. Elle pourrait bien avoir cherché les causes de sa faim subite. Il repense à l’alcôve, en haut de la grande bâtisse. Les grillons ! Ici dehors aussi on les entend.

- On n’a qu’à faire un tour…

- Si tu veux ; de quel côté ?

Vers l’immense terrasse, il y a Catherine. Il y a eu… Depuis le temps… Est-elle encore avec le couple d’importuns rassurants ? Ce serait bien étonnant. Ca ne lui dit guère d’affronter. La pulsion l’en dévore. On verra plus tard ; en rentrant.

- Oah, vers les statues ?

- Oui.

- Tu me les expliqueras.

- Je ne suis pas très ferrée...

- Que si ; cela se voit tout de suite.

- J’ai fait un peu d’histoire de l’art, mais maintenant…

- Maintenant ? Qu’est-ce que tu fais ?

- J’enseigne ; et puis quelques traductions…

- En histoire de l’art ?

- Oui.

- Tu vois...

Il allume ce petit cigare. Il veut les entraîner derrière la terrasse, de manière à rattraper la succession d’escaliers empruntés le matin. Elle a mieux.

- Suis-moi, il y a un raccourci.

Il s’agit de contourner la bâtisse par l’autre côté. Un petit bois joli. Touffu moussu, en clairières avec des bancs. Cela se prolonge à l’éternité. Rempli de silence, de grillons. En y entrant, on passe quasiment sous la fenêtre de l’alcôve. Coup d’oeil discret, on aperçoit le chien assis. A nouveau cette impression de changer de monde. Abandonner quelque chose. Le bon côté c’est toujours celui du passé. Ils entrent dans une sorte de petit éden que l’on croirait ignoré. Si bien entretenu qu’on ose à peine le fouler. Presque trop confidentiel. Un espace intimidé par les traits austères de la Gabrielle. Il observe sa démarche, comme il pratiquait le matin. Résolue. Sautillante de nervosité froide. Rien d’une elfe, non, compacte, terre à terre, une énergie fantastique dans un corps si menu. Il se prend à l’observer comme une femme. Elle doit pas laisser sa part… Dommage, cette espèce de rigidité dans le visage, qui déconcerte. Peut-être laisse-t-il passer une occasion ? Il est dans l’occasion, elle n’attend que cela ? Il n’est pas câblé ainsi. Parfaitement idiot. Il n’est lié ni avec la miss pot de lait, ni avec la brune ; qu’il y ait eu, ou pas eu. Ce n’a rien à voir. Quand le destin sourit, on se méfie. Sans parler, ils marchent. Avalent tranquillos le petit bois. Ils vont bien finir par déboucher. Il peut toujours se dire qu’il aura reconnu un bel endroit. Pour la suite. Quelle suite ? Qu’est-ce que celle-ci, la Gabrielle, a de moins que les autres ? Trois cela fait beaucoup. C’est elle qui est venue à sa rencontre. Coïncidence ? On peut le penser ; a priori, non. L’amusant serait de tenter quelque chose. Histoire d’en avoir le coeur net. Les conséquences ? Etrangement il se sent fort. Ce n’est guère honnête… Il lui prend la main. Elle accepte. Elle a la peau extrêmement douce. Il en est surpris. Le voilà ficelé... Compromis ! Si on les voyait ? Pour la Gaby… Il ne trouve rien à dire. A lui dire… Le voilà dans une position fausse ! Il cherche il réfléchit. Elle s’en rend sans doute compte. On ne peut l’exclure. Il se demande… Ils ne sont pas si mal, comme cela. Tant que personne ne les voit… Il tremble un peu qu’elle ne veuille aller plus loin ; jusqu’au flirt. Impossible de se rendre compte de ce qui se passe dans sa petite tête… Et elle en a, une tête ! Parfaitement réveillée. Trop pour lui ; décalage manifeste ! Il avait déjà remarqué, dans les conversations. Un esprit aigu. Plein de vocabulaire. Des concepts solides ; indubitables. Du bon sens. Mais non popu ! Au contraire. Délicat. Ciselé dans certains aspects. Ce doit être le propre des filles dont on ne s’occupe pas assez. Il le voit ainsi. A cet instant. Caractère attachant. De l’or camouflé, du minerai. « Elle mérite mieux ». Mieux que quoi ? Idée en impasse… Quelqu’un sans défaut, ça épuise… Soudain ploetzlich elle échappe sa main. Se dirige vers un banc de fougères. Sombre impression en lui… Se voir libéré, abandonné… Mauvais soulagement ! Il suit la dame benoîtement. Espère un geste à effectuer. Un pardon qui éloigne ; arrange. Il ne le voit pas ; le pressent. Elle s’approche de ces adiantes ; va pour en cueillir une. Dangereux… Coupant ! C’est l’occasion...

- Attends.

Il n’est pas plus adroit. Il lui faut un temps monumental. Ridicule… S’échine s’acharne. Ca tourne à la boucherie végétale. S’escrime dans une bouillie verte. Il arrache le morceau ! Et un sourire à la dame… Elle saisit le butin. Elle va l’envisager à son tour ; silencieusement ; pendant des lustres. Il n’ose rompre son silence liturgique. Il a bien joué.

- Qu’est-ce que tu regardes ?

- Le développement selon une fractale ; tu sais bien, c’est un exemple des plus connus.

Il observe à son tour. Elle tient pour lui cette botte d’herbacées. La plante se subdivise merveilleusement. Cela met en valeur son professeur de rencontre. Elle se concentre avec son visage osseux. Non. Pas osseux. Marqué, simplement. Frétillant comme un moteur en partance. Suprêmement actif ; on entend le ronronnement. Lèvres entrouvertes ; un rien brillantes. Voix fraîche, presque de gamine. Assurée, fluide. En plus aiguë ; un rien plus que mademoiselle pot de lait. Celle-ci n’a pas un timbre grave à proprement parler ; évasif, en particulier durant son éternel chantonnement. La promenade est en passe de reprendre doucement. Il n’y peut rien. La jeune fille garde le faisceau mutilé de fougères en mains. Elle va le tourner encore un peu ; le conserve sans raison. Ils marchent dans le calme. Cela s’est installé progressivement. Lui-même est libre. Physiquement ; mentalement. Il n’est plus à la remorque. Elle écrase le gravier des sentes. Différemment. Elle porte des ballerines plates ; beaucoup plus faciles. Une démarche plus légère. Très vaguement dansante. Pas toujours. Ils arpentent une longue allée qui tend à s’enfoncer dans le bois. Au prochain croisement il faudra sans doute prendre sur la gauche. Cela paraît évident. Il se focalise là-dessus. Ils sont bien en route pour le vaste jardin à la française derrière Marienbad. A moins qu’elle ne désire poursuivre tout droit ? Il ne peut se départir de l’incroyable sérénité qui l’a envahi. Elle révèle comme une bascule dans son esprit. Il commence à ressentir un véritable besoin d’action. Peu à peu incoercible. On ne se suffit jamais du moment actuel ; curieuse sensation de vouloir perpétuellement être ailleurs. Y a-t-il des cas où on ne le souhaite pas ? Le carrefour des pistes approche. Comme celui du matin. En remontant. Il s’en souvient avec une grande précision. Que s’y passait-il ? Car il attendait aussi quelque chose. Une boucle de sandale à remettre. Ce n’est pas tout : une direction aussi. Redescendre sur le bourg, ou poursuivre la montée pour rentrer. Maintenant, c’est pareil. A gauche, ce sont les splendides jardins à la française. Essentiellement, c’est le lien avec le monde qu’il sait graviter ici. Le lien avec le fonctionnement de la journée. Tout droit, c’est l’inconnu avec la fille. Il n’est pas fixé sur ce qu’il désire. Il ne peut ni ne veut l’être.

 

 

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XI Péripatéticie.

  

Un grand silence moussu. Les grillons sont tombés en sourdine. Ils attendent eux aussi de voir si l’on va prendre tout droit. La fille ne dit rien. Elle se joint au silence parmi ses talons plats. Furtive ! Comme si elle était toute intellectuelle. Mais non, c’est Catherine, qui l’est. Enfin il ne sait plus ; il ne sait plus rien. Celle-ci, on dirait qu’elle gamberge également. La différence est qu’elle ne chantonne pas. Et voilà, le croisement est atteint. Quelques mètres, encore qu’il soit très large. Rien ne change ! Ce n’est qu’un carrefour de pistes. Il suit à côté, sans oser fût-ce un regard torve. Est-ce qu’elle va hésiter, changer, se raviser ? Pour l’instant ils continuent geradeaus dans une belle ignorance. Nul ne parle. Il pourrait intervenir, lui aussi. Faire remarquer. Interroger. Trop difficile sidéré fasciné dirait Quignard. Ils avancent de concert, un peu comme un véhicule à la dérive ; où c’est elle qui tient le volant. Les herbes sautent aux yeux, qui bordent soigneusement les bien larges travées. Bel angle droit ! A cette allure ils ont atteint le milieu. Le point de non-retour. Cela s’exécute comme une symphonie de trompettes. Il songe que dans tous les cas pour lui ce sera mauvais. Obsession de l’échec ! Cela hante. C’est plus fort.

- Ce sont bien les statues, que tu voulais regarder ?

- Comme tu veux…

- C’est à gauche...

- Allons-y.

Elle a bien parlé des statues, non des jardins. C’est déjà enfoui. Un passé récent. Un passé… Elle n’a pas décidé. Fallait s’y attendre. Lâche soulagement, comme on dit. Un refuge au goût âcre. Il commence à regretter. Pour l’idée, non pour la fille. Avec la Catherine c’était pour la fille. Peut-être également pour l’idée. Egalement, ou surtout ? Peu de distance jusqu’aux immenses jardins. Apparaît, comme un porche lumineux, la voûte dans les arbres. Juste le temps d’allumer un petit cigare. La demoiselle ne fume probablement pas. Il ne l’a jamais vue. Lui passe à l’action sans délai. Fouille farfouille extrait. Soulagé. Un peu plus adroit que normalement ; cela va très vite. La flamme ! Il range. Range ses deux mains dans les poches. Elle a pris le temps de l’observer ; balance la fougère. Il y a comme une stabilisation de leur esprit, un retour de la portance. Une idée lui vient. Cette musaraigne, entre camarades, peut l’aider ; pourvu qu’elle reste la musaraigne. « Pourra » l’aider. Dans l’immédiat il n’a guère envie de briser ce nouveau calme. Facile et rassurante procrastination. Il s’en rend compte. Qu’il reste assis sur de l’explosif, aussi. N’importe. Avec le cigarillo il retrouve ses sensations. Il a envie de parler. De se jeter à l’eau n’importe où. Spongieux déferlement ; qui pourtant ne vient pas. Rampante euphorie, artificielle. Peut-être que la jeune fille voit autrement. Il n’ose. Il voudrait l’aider. Lui trouver quelque chose… Un mec ! Il se voit en grand frère… Il songe que tout pourrait aller mieux. Pourvu que l’on reprenne dès le début… Il faudrait faire comme si et comme cela… Il s’en veut ! Immense besoin de paix, lui aussi controuvé, artificiel. Repartir à zéro… Il n’y a que des accalmies ! Une sustentation… A un moment on a besoin que ça rate… Fascination de l’échec ! On surnage… Ueberwinden comme dirait Nietzsche. S’accrocher au peu qui reste… Ils approchent de l’arcade végétale. La lumière s’affadit. Immense chaleur… Les jardins ! Une tranquillité de plomb. Menace du silence ! Des allées inextinguibles ; du gravier sous le pas ; de profondes zones de pierre, accueillantes. Combien de choses se montrent accueillantes dès lors qu’elles sont loin… A perte de vue les balustrades, les dalles… Des statues, approximativement lavées. Sourde animation ; fête de trolls… Impatiente oppression ! Des bassins. Des gargouilles dormantes. Grandiose ; familier. La fille non plus n’a guère eu la velléité de piper mot. Etrange communion, l’idée presque triviale de quitter la symphonie matte qui les enveloppait pour un instant. S’habituer. Le matin c’était identique avec la potelée dans les villas du bourg, épais cubes enracinés. Ici l’espace, la dimension ; sourd espace, aveugles dimensions. Du Hilaire agrandi, développé hypertrophié. Ils se demandent lequel des deux pourrait prononcer « magnifique ! ».

Ca fait quelque chose de s’engager là-dedans ; cela fait toujours quelque chose. Sensation ! Il se dit que le vivre en compagnie d’une étrangère est une trahison envers la miss Potelée. Détournement d’euphorie ! La véritable euphorie c’est autre chose. Il a déjà vécu cette merveille. C’est personnel. Cela ne se produit que peu de fois dans la vie. Il se souvient. C’était à skis. A skis de fond. Une matinée froide, brumeuse. Un paysage disparu ; enfoui ! Tard, le soleil perce. On découvre un magnifique terrain coupé, de puissantes avancées de bois, majestueuses frondaisons. D’immenses champs de neige ; un blanc presque rosé, parfois bleuté. Et d’onctueux vallonnements, du relief perché à l’horizon. Quelques burons extrêmement disséminés. Par-dessus, une musique dévorant tout… Le plus sublime ! Une symphonie colossale… Nouveau monde ? Peer Gynt ? S’emparant de lui, une incroyable alacrité ; une liesse intérieure perpétuelle. Il allait rentrer. Du coup, comme un grain de folie, décision de poursuivre ; de rajouter une boucle. De s’enfermer dans cette allégresse. Puis il rentre au chalet, installé dans la même béatitude. Laquelle aura duré deux bonnes heures. Il revoit tout cela. Pour un rayon de soleil ! Il n’avait jamais vécu cela. Ne le revivra peut-être jamais. A Marienbad, c’est très différent. Et le même endroit que le matin. C’est bien autre chose que sa formidable expérience du passé. Ils sont deux. Ils attaquent les jardins par la bande. Perpendiculairement. Non comme des Champs-Elysées ainsi que la première fois. Ils ne sont pas si loin de la bâtisse proprement dite. Elle paraît assez considérable, allongée, vue comme cela et non au pied. Avec une activité morte en plein après-midi. Voire… Carole ! Vibration plombale du jour omnipotent. Grillons incomplètement éloignés. Invisibles mouvements diffus. Les arbres monstrueux, taillés ; les statues ; ou alors des personnages inexistants. Etonnant qu’il n’y ait personne en même temps qu’eux. Au loin à deux mille mètres le chemin qui descend vers le bourg. Lui le voit, il sait… Il a peur de ce chemin, simplement d’en prendre la direction. Une frontière un autre monde ; passé ou en attente ? Il appréhende aussi une communion avec sa nouvelle voisine. Repense aux éphélides. Celle-ci les traits durs en réalité un parfait épiderme ; éminemment petite à ses côtés nullement imposante. Voilà qu’elle les oriente vers cet infini très lointain, sorte de bonde pour le parc. Imperceptiblement. Comme exprès. Peut-elle imaginer la résonance pour lui de ce sentier minuscule, blanchâtre ? Ils marchent droit dessus. L’événement imperturbable. Qui se moque de ce qu’on n’en veut pas. Pierre suit, bien sûr. Il sait qu’il aurait pu les faire obliquer autrement ; par exemple vers ces bassins. Les statues… Qu’elle voulait tant regarder. La musaraigne dirige ; lui à la remorque, éternel attentiste. Le sentier au loin a pris tout son esprit. Obsessionnellement, il s’est mis à compter chaque pas, ne cessant d’évaluer le délai qui les en sépare. Il se dit que cela n’aurait pas la moindre importance qu’ils empruntent ce chemin. Sorte de Gribouille qui s’apprivoise tout seul. Un peu rassuré… Il y en a une palanquée avant, de statues, de layons de traverses… On peut même repiquer sur le bois. Il ne l’avait pas remarqué le matin. Ce qu’il faudrait, c’est parler ; dissoudre la tension qui l’a réinvesti. Qui l’empoisonne. Il farfouille un nouveau cigarillo. Elle bifurque vers un large bassin rond. Cela change tout ! On reste dans les jardins. Il est soulagé. Tant pis le briquet c’est parti. En marchant ce n’est pas si facile que cela.

- Qu’est-ce que tu fumes !

- Cela t’ennuie ?

- Non, ça te fait un genre à toi.

Elle s’intéresse à lui. C’est égal ; cela réillumine le paysage. Le mot s’est immobilisé dans son esprit. Il crépite d’évidence. Elle brandit le vocable. Il s’applique à elle. Quel est le sien ? Chez elle, tout est dans le genre. A moins qu’elle en ait plusieurs. Elle véhicule une personnalité c’est sûr. On ne sait pas quoi en faire. Il a envie de s’y intéresser ; de l’aider. On ne sait pas si elle en éprouve le besoin ; si elle ne se trouve pas très bien comme ça. Il va trop loin, à la disséquer. Elle n’a rien demandé. Les femmes ne demandent jamais. Une statue arrive. Depuis un moment. Au fond, la bâtisse. Imposante. Endormie. On dirait qu’en permanence elle veut dire quelque chose. La statue est là. Vivante. Présente. Surplombante. Hiératique. Atmosphère chaude ; filandreuse. Rien de comparable avec les vibrations du matin. Impossible d’évoquer cette déesse en pierre devant la miss ; évoquer une femme auprès d’une autre femme. Sauf à s’en faire une complice. Il y faut une certaine agilité. Ou qu’elle y vienne d’elle-même. Parfois ça marche. On a l’impression que lorsque celle-ci ne veut pas parler, inutile d’essayer. Là, c’est le contraire. La voilà partie dans une gigantesque explication artistique. Avec des références à l’antiquité grecque. Il ne sait plus quand elle a commencé. Rien d’autre à faire que de l’écouter. Il fait mine de s’y intéresser ; s’y intéresse. Pas aisé, ces regards qui se croisent. Vaste jeu de miroirs. Chacun s’efforce de ne pas se bloquer, se figer. De ne pas éviter l’oeil de l’autre. De ne pas laisser penser qu’il s’ingénie à dévier ; qu’il est en lutte permanente afin que ce combat n’apparaisse pas. Mythe d’Achab, chacun meilleur ennemi de soi-même. A ce jeu elle est très forte. Simultanément, elle trouve ses phrases. Elle visualise en un discours construit ce qu’elle décrit. Sans interruption. Chaque pensée appelle une suivante. Comme une cascade sur les innombrables plans d’une toiture complexe et infinie. Elle a changé intégralement. Elle vit son récit. Ses forces intellectuelles se multiplient l’une l’autre. Elle s’installe de mieux en mieux dans son rythme. Comme pour ne jamais s’arrêter.

- Tu veux voir celle-là ? Elle te plaira...

Une trentaine de mètres. Quelques marches à descendre. Une Vénus avec un symbolique pan de toge sur l’épaule. Ils en font le tour. Elle est dirigée vers le fond de l’esplanade. A mesure que le regard découvre, impossible d’éviter l’image de Carole dans l’alcôve.

- Ils pourraient faire les pupilles, ces sculpteurs.

- Regarde ; elles y sont...

N’importe, toujours cette expression morte qui casse tout. La phrase de Gabrielle s’est avancée ; un rien étonnante, nouvelle facette. Finalement on s’entend bien avec cette personne. Il aurait presque envie. C’est trop tard ; il faut considérer que c’est trop tard. Pourquoi ? Une certaine vision de la beauté canonique ; celle de la statue par exemple. Il détaille in petto les traits austères de la musaraigne, les caractères. Dans chacun on peut retrouver un rien de la potelée, ou de Carole, ou du monument de pierre. Il a fini le cigarillo. Le jette. Cela marque irréfragablement la terminaison de quelques instants de complicité avec cette fille. Il le regrette. Souhaite que cela reprenne ; que le temps s’arrête. Un moment n’est jamais si bon que lorsqu’il est forclos. Il se demande comment elle le trouve, lui ; toujours ce besoin de comparaison, de se faire au moins reconnaître en tant qu’individu. Malgré la nature dérisoire de cette préoccupation dans l’immanence des lieux.

- Tu ne t’ennuies pas ?

- Sinon je ne serais pas là.

Trop rapide et sèche, affirmée, la réponse. Est-ce que cela correspond à la même chose dans leurs deux esprits ? Problème de langage… Après tout, quand cela tend les bras… Qu’est-ce qu’une femme a de plus qu’une autre ? Il lui rejette un œil. Est-ce qu’elle a des mecs, un mec, cette miss Bonne fortune ? Il s’est déjà posé la question ; pourquoi n’en aurait-elle pas ? Elle a tellement l’air de savoir où elle va… S’il allait finir de toutes manières par y passer, à la casserole ? Sous les dehors de facilité apparente qu’offre la situation, est-il vraiment libre ? On s’éloigne de la bonne camarade… Aussi, on perd ses repères. Il suffirait d’un rien physiquement… C’est vraiment perdre une occasion ?

- Tiens, regarde celle-là...

Ils ont abattu du chemin. Cela fait un moment qu’il observait cette autre statue. De très loin on distingue un caractère accusé, que n’avait pas la première. Pas plus de toge que de beurre en broche. Etonnamment suggestive. Ou c’est lui ? Non. Sa bienveillante cicerone attire son attention. Gênée ? Il va la regarder en coin. Par deux fois. Il est surpris du sourire inattendu qui orne ses lèvres ; éclaire de façon inaccoutumée l’ensemble de sa physionomie. Ses joues ont rosi, à la façon de celles d’Albertine. Jusque-là il ne croyait pas que cette couleur pût être autre chose qu’une simple métaphore. Surtout de sa part. Il découvre maintenant que la stabilité de ses traits pourrait s’apparenter à celle d’un masque. Probablement inconscient. Il risquerait bien un geste. Lequel ? D’une certaine manière, avec sa simplicité naturaliste, cette fille parvient à l’intimider. Il s’astreint à détailler stupidement l’édifice de pierre. Les buis environnants ; haies basses ou concrétions artistiques magnifiquement taillées. Il n’avait certes pas manqué de les remarquer. Il cherche maintenant pourquoi, s’il y doit y avoir une raison, il n’y a pas porté une plus grande attention. Les moments de tension viennent inéluctablement amener de ces inattendues considérations ; divagations hors du temps et du lieu ; de l’objet. Là, ce qui vis-à-vis de cette miss l’agite, c’est une décision. Le mot peut sembler inapproprié. Les choses viennent se mélanger dans son esprit ; la potelée, la brune Carole, comme s’il s’était échafaudé en quelque sorte des manières de promesse qu’aucune véritablement ne lui réclame. Les massifs de buis… Ce matin c’étaient les chaises vertes, la table, le lierre. Il ignorait ce que la journée offrirait. En tous cas pas cela. Sans compter que ce n’est aucunement terminé. Du moins l’espère-t-il. Peut-être le vin ? Naturellement une certaine euphorie n’est pas désagréable. Il se rend compte qu’ils marchent vers l’extrémité des jardins. Celle qui mène au bourg… La fille le sait-elle aussi ? Sûrement. Rien ne lui échappe. Ca l’ennuie de trop s’éloigner. Quitter un monde où, s’il a peu de certitudes, il finit par s’installer. Il paraît délicat de ramener la conversation vers les autres filles ; trouver un subterfuge pour cela. Il est persuadé que la miss musaraigne en sait relativement long. Pour l’instant il n’y en a plus du tout, de conversation… Dans ces cas-là mademoiselle pot de lait chantonnait interminablement. Le silence qui s’est institué depuis un certain nombre de minutes est en train d’établir une forme indéfinissable de relation avec cette Gabrielle. Le briser ne constituerait-il pas une sorte de muflerie ? Elle est vraiment autre que ce qu’elle paraissait au début ; enjouée, sautillante, étonnamment vive.

- A quoi tu penses ?

Il ne sait que répondre. Parce qu’il est surpris. Lui revient cette affaire de fractales.

- Je me disais que, si tout est organisé de manière fractaliste, pourquoi pas la pensée aussi ?

- Demande à Catherine, c’est son rayon.

- Catherine ?

- Une matheuse ; je crois qu’elle s’y connaît vraiment.

- Mon idée te paraît curieuse ?

- Pas réfléchi ; tu sais, nous, dans la linguistique, on applique surtout des recettes...

- Justement ! Vous devez avoir les mêmes phénomènes qui se reproduisent...

- On en a déjà parlé avec elle ; mais tu vois, elle a une manière… différente de voir les choses.

- C’est-à-dire ?

- Il faut qu’on puisse le calculer ; sinon elle n’y croit pas, disons. Il lui faut du concret, des repères, si tu veux...

Intéressant, comme dirait Guélassimov. Il est bien de cet avis pour les repères. L’affaire du concret apparaît comme triviale, déplacée. Celle des repères le rapprocherait intellectuellement de miss Potelée. Quel drôle de surnom il lui a trouvé ! Maintenant il évoluerait plutôt vers un certain quant-à-soi vis-à-vis de son propre cynisme, de sa propre distanciation vaguement puérils. Il serait presque prêt à filer lui avouer ! Insensiblement, il délaisse la musaraigne. Peut-être qu’elle n’en n’a pas besoin, elle, de repères, ou bien moins, voire différemment.

18/03/2018

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IX Prélude

 

Le regard de la femme vient lui creuser les yeux. Pas grand-chose, dans cette coquetterie. Elle ne cille pas. Il se demande… Echafaude immédiatement, prendre rang, l’après-midi, la soirée, peut-être en milieu… Pas question de laisser passer ! Elle a les prunelles qui luisent ; ce n’est pas le désir à proprement parler. Ne pas trop en demander rester à sa place. Peut-être ensuite...

- Je vous attends dans l’entrée.

Elle ne bouge pas. Lui tend son verre ; aussi vide que lui son esprit. Quelle entrée ? Il cherche. Celle de l’immense bâtisse il voit que ça. Il ne la connaît pas, cette baraque… Sauf les cuisines dans les caves avec miss Potelée. Où est-elle, à propos ? Pas facile de se retourner ; mal placé. Sa pulsion l’emporte ; il pivote. Ah voilà ; immédiatement ! là-bas, c’est elle. La tache blanche de son visage. Ah merde. Pourvu qu’elle ne les ait pas repérés... Cuit d’avance ! Futée comme elle est. Toujours avec cette espèce de couple introuvable, et la petite musaraigne. De loin, vraiment rase-bitume ! Aucun groupe entre le leur et lui avec la brune. Calmement, il se retourne face vers elle… Disparue ! Ah elle est forte… Nul bruit de talons ! Il se demande s’il n’a pas rêvé. C’est vrai, finalement, ce rendez-vous ? Ou elle a découvert aussi l’arrivée de Catherine et consorts? Un dernier coup de jaja ; lui laisser le temps. Personne devant l’entrée. Il évalue. Un détour, une porte latérale ? Connaît rien du tout, ici. Il va se décider. Les autres se sont bien rapprochés. Pourvu qu’ils ne le hèlent pas… Faire semblant. De quoi mais faire semblant. Donner le change. S’encombrer de victuailles ? Facile… Non qu’est-ce qu’il en ferait ? Au pire un cigarillo ; il le jettera au dernier moment.

C’est parti ! Il ne s’en est pratiquement pas rendu compte. De nouveau en apnée dans l’infini. Est-il debout ? Il se trouve immense. Pour fumer il commande chaque fraction du geste ; jusqu’à l’articulation du cubitus ! Cela ne s’éteint pas ; c’est déjà ça. Le casse-pipe, cette histoire. Se réfugier auprès des autres, les miss, le couple... Tellement impossible ! L’abattoir… Curieux, cela : on fait ce qu’on veut et on ne le fait pas… Un détour par deux tables, formant une sorte d’île, sur le côté. Après, ne resteront plus que quelques mètres à franchir pour l’entrée. Les belles tables couleur algue de ce matin. Non les mêmes exactement, ils étaient plus loin ; identiquement solitaires. Il ne ressent pas d’émotion. Trop tôt. Tout à l’heure, c’était prometteur. Qu’est-ce qu’elle veut, la majesté brune ? L’engueuler ? Ce serait plus simple. On verra bien après. Il disparaîtra, quittera Marienbad. Très assurée quenouille ! Comment font les autres, bordel ? S’il y avait du monde autour de ces deux malheureuses tables, cela cacherait ! Ca aiderait… A la place, un silence obscur et bourdonnant. Des voix étouffées parvenant des vingt mètres, trente mètres. Ambiance parfaitement sympathique, fors pour lui. Le soleil plombe secquo l’ami. Grand ouvert ! Il a mis le temps. Ce sera pour ce soir ; un sacré temps il a mis. Et c’est maintenant… Comme ils s’amusent, loin derrière ! Les gens normaux en quelque sorte. La solitude le dénonce ! Faut aller s’engouffrer, à présent. Sans tarder ! Cela prend combien de F., s’engouffrer ? Bien le moment d’y penser… Il vérifiera c’est sûr c’est tellement urgent. Pour le moment impossible de reculer. Ca commence plutôt mal… Il parvient aux marches, celles de ce matin avec miss Potelée. Ensuite c’étaient les cuisines ! L’énorme huis extérieur est fermé bel et bien, avec son monumental bouton de cuivre. Ca tourne pas ! On le voit… Il cherche à comprendre il n’y a rien à comprendre. Les filles comment passent-elles ? Bouillant de soleil, le cuivre… Avec obstination ! Le battant, les deux battants desséchés bombardés irradiés… Maison hostile, fermée comme une casemate de la ligne Maginot. Envie d’abandonner, de courir loin… Il aurait le temps ?

Il se met à tourner, ce gros cuivre ! On le manœuvre de l’intérieur ça s’entrebâille. Elle avec ses yeux marrons. Ombre fraîche du vestibule ; indiscernable à perte de vue ! Il faut beaucoup de temps. Derrière, la porte de la citadelle se referme. Emprisonné ! Idée fantomatique de songer à l’embrasser… Rien à voir ! Elle se détourne dans l’univers glaciaire, à l’assaut d’un escalier digne de Chambord. Antinéa glissante, choc répercutant des talons ailés, autoritaires. A la poursuite, pas une seule fois elle ne le touche. L’alcool a comme disparu de lui. Il ne gèle plus on commence à distinguer. Envie de parler, « jusqu’où on va ? » Ce serait tellement dérisoire ! Un abandon total, c’est cela qu’elle entend. Qu’a-t-il fait pour être l’élu ? Palier, escarpement vers le second étage. Le vaisseau craque sèchement ; une vie dans chaque recoin. Belphégor au milieu, la dame poursuit ; sabots assourdissants ! Pire que le cuirassier Destouches... Où va-t-on bon Dieu où va-t-on ? Quand il faudra s’exécuter… Du Mitsouko plein les marches ! L’une l’autre… On se convoie jusques en haut. Non ça continue ! Elle a du souffle… Un œil-de-bœuf par-ci par-là qui balance un filet de lumière ; impossible de savoir où on est. Qu’est-ce qu’on fout là qu’est-ce qu’on fout là… Catherine potelée avec sa rivière, maintenant pire ! Marienbad on y est… Il essaie de le reconstituer, de l’extérieur ; n’y parvient pas. De plus en plus étroit. Ca grimpe en bois cassant ; aucun répit ! Des combles. Une porte entrebâillée. Ombre évincée ! Les derniers mètres, elle avait pris une respectable avance. Martèlement plein… Ca dure sans arrêt ! Rattraper, franchir la distance… Couloir vertigineux, un rai au fond qui grince. Lui aussi du potin défonçant le plancher… Il court presque, bourdonnant. A l’arrivée elle est derrière, fourguée dans l’obscurité lumineuse des volets fermés. Stries aveuglantes ! Petite pièce petite mansarde il s’approche.

- Vous ne fermez pas la porte ?

Il se retourne. Elle est debout. Elle a quitté son pantalon noir. Jambes nues ! Composantes claires dans la semi-obscurité. Un tournemain pour se débarrasser ! Les socques ont valdingué du temps qu’il cherchait. Le string noir… en bas sur l’esplanade… Il transparaissait ! Le pull serré… Traquenard ? Elle n’a pas de physionomie, aux trois quarts masquée par la sévère pénombre. Commencer ! Elle va l’étudier chirurgicalement c’est inévitable. Directos l’élastique on verra bien. Noir de Calais très fine dentelle ! Assorti. ferme personnalité ! Compacte ; à l’inverse de l’odalisque, diaphane, prolixe. Ce Mitsouko ! Très attachant comme elle… Totale cohérence ! Un pouce à chacune de ses hanches… Agrippe le mince ruban. Douceur extrême ! Angélique… A droite à gauche. Le cordon plat se décolle bascule. Peau bouillante ! Comme en bas le cuivre en plein soleil. Le tissu glisse durant quelques centimètres. Bras ballants elle écoute de tout son moi ce mouvement qui la déshabille tout à fait. Emue, elle ne dit rien. Tout est si facile ! Il marque un temps ; se ramasse confortablement devant elle. Elle risquerait volontiers une aide ; ne rien briser de l’oeuvre qui se construit. Le chiffon de polyamide lui tombe sur les chevilles. Genou après genou, elle s’en débarrasse. Une désinvolture non feinte, aristocratique. Tiens c’est vrai ça… Il n’y songeait pas. Une belle Espagnole, fille de Hidalgo ? Si peu d’accent ! Une voix indéfinissable, dynamique. Sonorité de frémissements électriques. Une voix d’or en somme ; à la Demis Roussos au féminin. Très attachante ! On la ferait parler rien que pour cela.

- Votre Mitsouko...

- Vous l’aimez ?

Il néglige la petite forêt brutale de son pubis ; commence à rouler précautionneusement le délicat textile du haut. Elle échappe immédiatement ! Farouchement… Par une souple contorsion, majestueuse, la nonchalance d’une paresse hautement contrôlée. Une danseuse ! Au terme d’une silencieuse lévitation elle se délove à même le tiède plancher de bois. Derrière les ardoises, le soleil darde énormément. Le garçon rampe au milieu d’elle, complètement vêtu. Pas le temps. Fesses de la dame élargies sur le sol rèche. Il ose les doigts ; ne riment à rien ! Il comprend. La bouche dans la toison droit dedans. Aucune hésitation. Elle a préféré ! N’a rien dit… A présent une langue féroce la fouille. Silence au contact de la muqueuse. Déjà gonflée ! Il songe à la potelée, auprès de la rivière. Comment elle s’appelle ? Catherine. C’est loin...

-Mmh...

Pour lui faire plaisir, ou vraiment ? Ce parfum elle en met toujours ainsi ? Il attaque cherche l’inspiration. Elle se vousse. Un début de sauvagerie. Ca lui procure une ardeur nouvelle.

- Oui… Comme ça...

Il repense qu’elle conserve la trace un rien plus claire du slip. En très léger ; semi-hâlée naturellement. Apâlie en son intimité. Cela contribue à la rendre plus réelle et plus tendre. Catherine il faudra qu’il regarde. Naturelle intégrale ! Elle ne ménage guère de temps pour s’exposer au Phébus. Son affaire, ce sont les minuscules taches de rousseur. La brune s’impatiente. Elle a dit « comme ça ». Il recommence. Elle ne geint pas ; il modifie. A nouveau les chairs délicates se bombent.

- Oah...

Le cri ne vient plus d’elle ; il est extorqué ! Rauque modulant vers les aigus. La voix d’or transparaît néanmoins. Parmi les grillons ! Imprévisible symphonie… Comment les a-t-il oubliés ? La jeune femme a impérialement fermé les yeux. Elle encaisse dru. Les épaules rivées aux lattes du plancher. De ses mains elle ne fait rien. Outragés par la fibre luxueuse du sous-pull, les sommets de son buste réclament. Il est très beau, ce truc, on lui a dit. Elle aime le porter en extérieur ; cela trompe son monde et l’amuse. Ils auraient été mieux dehors, sous une verdure. Ce qui l’a dissuadée, c’est la promenade matinale avec la Catherine. L’alcôve ça fait ringard ; sur les planches ça l’excite. Qu’est-ce qu’elle cherche ici ? Avec son blindage de Mitsouko... Pour soi uniquement ! La rassure la réconforte ; la libère… Rien à prouver ; surtout à la grosse miss. Son amie ben voyons. Elle triomphe ! Le punch lui a fait du bien. Ensuite… Ensuite il n’y a pas d’ensuite. Carpe diem. Son métabolisme décide, comme une revanche. Elle n’en a aucune à prendre. Hymne à l’été… Aux grillons ! Est-ce que lui les entend aussi ? Il s’arrache ; ou c’est sa propre mécanique. Il n’y connaît pas grand-chose ; il trouve. Il tire de la jeune femme des gloussements, un second, lui extorque. Elle va s’offrir avec férocité. Pour elle-même. Elle sent venir ! Déjà… Très surprise ! Seulement elle contrôle avec une infinie maestria. Comme tout ce qu’elle fait. Que cela dure ! Quelqu’un pourrait entrer… Elle n’est plus très sûre… Connaît la suite. Pas nécessairement… Silencieuse à l’écoute ! Le mec. Elle voue de la reconnaissance. Lui enserre la tête entre ses mains. Ca les occupe ! Qu’il aille plus avant par pitié… Il a compris. Fonce. Elle voudrait parler ; donner encore un ordre… Mille ordres ! Prisonnière de sa mécanique ! Lancée à perte et fracas… Ce gamin est infatigable… Lui crispe à mort les doigts dans les hanches. Il a une sorte d’existence… inaltérable !

- Ouoin !

C’est « Plus loin » qu’elle voulait dire. Elle ne peut articuler que ce feulement de chaleur extrême, triviale. Beau et con. Elle va s’effondrer. Penser à autre chose… Pas déjà ! A nouveau elle est maîtresse de l’événement. Elle pourrait facilement parler… S’en rend compte. Elle sait qu’elle est belle ; adore être regardée. Une insolite confiance retrouvée. Les grillons les grillons… A présent ne s’occuper que de soi. Ne plus toucher l’homme de ses mains ; cela brise la distance qui les unit. Les abat autour de soi ; ouvertes ; paumes en haut ; prêtes à se crisper. Encore plus livrée ! Brassée vers les infinis... Lui est libéré comme un cheval. Elle hésite ; se contracte doucement. Avec beaucoup de précaution ; qu’il suive. Formidable accélération ! La bouche du garçon en pleine symphonie… Sans arrière-pensée ! Charge de Вронски… Ralentit pas. Ce qu’elle fera du mâle ensuite ? Une promenade, pourquoi pas ? Il y a l’autre potelée… Est-ce qu’elle peut lui donner tout cela ? Lui bande à mort comme une pierre. Ca insiste… Mais vraiment ! La voilà qui se déclenche comme dans Miller ; ne dit plus rien.

« Mitsouko, de Guerlain. Ca vous plaît ? » Il croit encore l’entendre. Il ne lui a pas répondu. Peut-être le destin se préparait-il à lui offrir de plus vastes amplitudes… Pour ses rêves, et celle des hanches étales. Le vouvoiement, aussi, claque à ses oreilles. Il n’attend rien. Surtout pas la jubilation de ce qui se réalise trop vite. De ce qui encore une fois s’exécute sans lui ; devant ses yeux. Parfois il les ouvre. Pour découvrir combien c’est étrange, une femme vue de près. L’épiderme sombre laisse apparaître de menus défauts ; avec l’érotisme du vouvoiement. Familiarité de ces défauts ; de ce vouvoiement. La jeune femme s’emballe ! Crie. Déchaînée… Trop ! Sans interruption… Quelqu’un va venir c’est sûr ! Imminent… A tous les coups elle se malaxe les seins comme une forcenée ! Il eût aimé qu’elle lui prît la tête. Dans une certaine mesure, elle doit se contrôler ; souveraine ! Peut-être préfère-t-il. Autre manière de rendre hommage… Elle ne fera rien pour lui ; ce sera la surprise. Antinéa jusqu’au bout, il en a le pressentiment. Une autre fois, s’il y en a une… Elle est retombée, geignant un peu. Ces maudits grillons ! Elle se caresse pesamment chacune des loches. Elle a retroussé le délicat sous-pull jusqu’en haut. Les mains retombent de part et d’autre. On ne voit plus que les imposants mollusques. Solidement bruns eux aussi. La première fois qu’il parvient à les apercevoir… Avec la respiration et une moiteur indiscutable.

- Non, laissez.

Aucune décision à prendre. Il insiste. Effleurements épars. S’il continue elle se rétracte. Le soleil a dû se refermer lui aussi : les fentes des volets s’assombrissent. Un calme énorme survit. Digne plutôt du matin. Ce pourrait être bien, encore une fois, une rivière. Les autres, dehors ; la fête s’éternise. La vie circule ; des occasions… La miss Potelée la musaraigne… Peut-être déchaînées avec des mecs ! Des mecs… Il en est un aussi.

- Donnez-moi une cigarette.

Voix rauque. Evanescente. Sucrée. Ca reluit dans les oreilles. Ton de commandement. Il faut se mouvoir ; gagner la dimension des gestes. Il n’en a pas, lui, de cibiches ! Pas la moindre… Elle ne le sait pas, cela ; peut-être l’a-t-elle remarqué ; assurément oublié. Il ne lui en a jamais vu ! Dans le sac ? Probablement. D’un coup tout s’éclaire il en a repéré en entrant. Un meuble assez bas. Se lever… Déjà, sa tête ! Y aller, dans le jour fade. Les clopes sont là. Un carton doré. Elle reste couchée ; autant lui allumer de suite. Drôle de goût, ces trucs. On dirait celles de Catherine ; il ne sent pas tellement la différence. La fumée s’exhale tranquille. Sans les grillons ce serait l’ataraxie. Des bruits au-dehors, de sourdes phrases. Il présente la cigarette à la jeune femme. Pas un mouvement. Obligé d’atteindre la bouche, qui se referme dessus. Elle va la prendre d’une main. Cendrier… Sur le meuble elle a dû aménager… Voilà ! Une soucoupe. Elle a remonté cela des cuisines. Il vient lui poser à côté. Le sous-pull noir en place impeccablement sur le corps. A quel moment l’a-t-elle remis ? De la sorte elle paraît nue comme un Manet. Elle accepte la clope. Elle ne dit pas, n’ânonne pas de merci. Il est très heureux. En la fumant, elle continue à l’accepter ; à ne pas dire de merci. Il continue à être heureux. Apaisé : plus vite qu’en sortant de la rivière. La pénombre éclaire comme un Soulages. Dans l’esprit de la fille, ça doit gamberger. Il se demande ce qu’elle souhaite. Complètement inerte ; fatiguée ? Elle relève un genou ; l’abandonne en position semi-pliée. Elle tire sur la sèche avec réflexion. Sa hanche surnage dans le clair-obscur. Le hâle protège un peu ; comme un vêtement distant. Avec la moiteur affirmée de celle qui s’est donnée. Blanche de lait ce serait pire. Catherine, par exemple ; à quoi ça ressemblerait ? Des hanches plus rondes… La toison plus fournie ; car elle doit la laisser embroussaillée. Ici, tout est étudié. Une femme qui s’occupe de soi ; surveille son capital. Lui n’est qu’un aide ; une sorte de masseur. Que peut-elle être avec les autres ? Il y en a c’est sûr… Antinéa ! Ses cheveux, qui s’affalent en sacré gros vrac. Une merveille. Orage de puissance, qui semble ne pas lui appartenir ; la rend d’autant plus hiératique. Cela gonfle en tous sens ; retombe en tumulte. Encore un signe : elle a vécu. D’une certaine manière il n’est pas trop déçu. Il a du mal à réaliser. C’est lui qui a fait cela ; sans toucher à l’édifice. Encore plus fort ! Peut-être ce qu’elle a désiré. Une suite ? Rien de moins sûr. Les circonstances décideront. Les grillons grillent infatigables. Il remarque ses boucles d’oreille ; très fines, en or. Ca lui rappelle… Il vaut mieux ne plus traîner.

- Je vais m’habiller...

- On a encore un peu de temps...

A quoi pense-t-elle ? Il va s’allumer un petit cigare. Il se fouille extirpe ; ça mamaille la flamme surgit. Il finit de se rajuster. Puis s’approche de la dame.

- On va vous attendre, en bas…

Le voilà fixé. Ne pas rater sa sortie. Faudrait parler… Elle va l’aider, l’en dispenser. Regard sur les ardoises mais pas trop. Enigmatique. Non. Perdue à l’intérieur de ce nuage bleuté. Quitter le plus discrètement possible. Elle ne saura pas… Une espèce de révolte. Le cigarillo qui éclaire stupidement ; la porte massive. Il se retourne ; gauchement. Entrevoir sa figure ; qui est orientée dans sa direction.

25/02/2018

_Retour

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VI Retour

 

Sans le vouloir ils prennent le même itinéraire. Lui s'en trouve gêné, éprouve le besoin de connaître son avis ; non, cela peut être inopportun.

- On remonte pareil, c'est pas très astucieux.

- Mais si, pourquoi ; il n’y a rien de mieux.

Une logique du concret les unit, étrangère à l'harmonie dans laquelle ils se meuvent depuis quelques heures, et qui la met en évidence, la rehausse. Ils ne parlent pas. Comme une interruption annoncée, un retour à la gare. Là-haut, ce sont sûrement les autres qui les attendent, des rires, de l'agitation, Carole aussi bien sûr, mais cela pourrait être plus tard. A un moment on se rend compte que ce sont les circonstances qui choisissent, comme elles avaient déterminé ce que l'on croyait venu de soi-même, ou de l'ensemble formé avec l'être qui accompagne. Pris dans un entonnoir, comme le début d'une latente asphyxie. Pourtant l'on en sort toujours, non ? En prenant conscience de cela, un beau moment qui veut échapper, que l'on voudrait prolonger... Déjà cette notion de vouloir est l'amorce d'un bris...

Le soleil qui s'obstine à rester voilé... Heureusement la chaleur n'est pas franche ; le collier se chargera toujours de remémorer. Qu’est-ce que « toujours » ? Du solide, un collier, pourtant il se dit que c’est du toc. La rue avec les cigales... Après ce sera le pont.

- Ah, ces bêtes...

L'un des deux avait dit cela, il ne se souvient plus lequel. Elles redonnent du teint, ces braves cigales ; il réalise que ce sera bien, de retrouver Marienbad, les allées et venues probables. Des rires, de la vie, du séculier. La brune aussi, qui ne lui paraît pas si éloignée. Encore picoler. Cela fera un conte d'été comme dans Rohmer. Il sera spectateur et non plus acteur, il pourra s'appuyer sur une ambiance, la collectivité des hommes dirait Saint-Ex. Qu'est-ce qu'on est sans ? Le pont, comme prévu. Il n'a pas changé, certifié médiéval. Elle s'y accoude, à un autre endroit, un autre moment qu'à l'aller. Il se souvient qu'il avait eu envie de fumer. Cette fois il se décide. La différence, c'est le sac de la miss, qu'il porte et veille appliqué. Il se demande si elle pourrait percevoir le changement qui s'est effectué en lui, cette curieuse euphorie, à moins que ce ne soit le café. Elle ne réclame pas de cigarette, non, elle semble également pleine d'une existence autre ; pas plus pressée. Le collier paraît insidieusement superflu ; pas forcément, elle s'est mise à le tripoter comme sans y penser, sans regarder non plus celui qui est auprès d'elle. Lui se trouve moins gauche, il avait l'air d'attendre ; il se rend compte que c'est bien de suspendre, être avec elle...

Silencieusement, d'un seul trait, elle se remet en route. Son corps n'a pas hésité dans le pivotement qui précède le départ ; elle chantonne comme elle ne s’y hasardait guère depuis un moment. Un registre plutôt aigu, qu'il ne lui connaît pas ; la vie devient simple, plus besoin de parler, ni pour lui, ni pour elle qui s’y emploie pour deux. On a l'impression que cela peut durer l'éternité. De nouveau il est seul avec elle, dans un monde sans durée. Non pas immobile ; sans début ni fin. Si, quelque chose les accroche à la réalité, c’est le claquement des talons neufs, non ce sont les vieux, sur le pavé à mesure qu'ils s'engagent dans la ruelle suivante. D'autant que bien sûr cela se réverbère sur les façades. Il se demande si cela pourrait faire venir du monde aux fenêtres, eh bien nullement, et quand cela serait. N'est-il pas là pour la défendre ? Elle semble ne s'apercevoir de rien, marchant comme une reine. A mesure que l'on approche de l'extrémité du bourg, les cigales reprennent, qui s'étaient précédemment éteintes. On ne sait jamais d'où elles viennent. Cela vrille les oreilles, comme un sifflet à ultra-sons, cela fournit de la chaleur. Les fleurs qui embaument dans les propriétés aussi. Il y a ce jeu qui consiste à les identifier, il ne s'y risque pas ; chaque mot serait prompt à détruire quelque chose… Champ de ruines ! A nouveau il a l’impression d’être en plein virage, d’irrévocablement quitter un moment onirique, sans trouver la capacité d’exactement appréhender en quoi. Il guette la fin des constructions, se prenant à élucubrer n'importe quoi pour différer. Retourner... N'auraient-ils pas oublié ceci ou cela, les boucles d'oreilles par exemple ? Subitement elles se gonflent d’une importance énorme, d'autant que pour lui ce n'est rien, ces breloques. Elles ne parviennent plus à quitter son esprit, l'ont investi, rendu incapable de songer à quoi que ce soit. La miss ? A cessé de chanter... Préoccupée aussi, regardant devant soi. C'est peut-être le moment d'intervenir ? Ou elle marche trop vite ? Non, rien n'a changé. La dernière maison se rapproche. Un mas traditionnel, sans histoires. Il n'ose le déchiffrer ; maintenant si, analysant chaque pan de mur, n'y trouvant obstinément rien de particulier. Ni riche ni pauvre, la bicoque a remplacé les boucles d'oreille. C'est idiot, il y en aura d'autres, comme partout ici ; le temps de s'abstraire elle est dépassée, fuyant sa volonté, forte de sa personnalité propre. Il reprend confiance, revient l'idée de poser la question, veut-elle échanger les godasses. Oui, ce serait bien, assurément. Elles ont remplacé le mas et le collier, irraisonnée prégnance... Pour être bien sûr il choisit d'attendre un peu, tiens, l'arbre là-bas, par exemple. C'est un végétal qui décide... S’applique à lorgner en coin, comme la baraque tout à l'heure. Elle est déjà loin, la tanière ! Elle matait... Se retourner, histoire de se provoquer soi-même ? Quel intérêt. Un cyprès, gigantesque, maintenant le mot lui revient, lui qui n'y connaît rien. Ou peut-être pas, ce serait judicieux de le demander à la Cathy ? Elle est savante, nul doute que pour elle c'est une question triviale comme des catleyas… Forcément ! Ca tombe à pic... Toutefois il n'ose pas. Le tronc se rapproche à l'infini, comme un troisième personnage. Le voilà, il est à côté, de plus en plus menaçant. Détourner les yeux, fixé sur le chemin, dur et sec. Passé, maintenant c'est le désert ; un grand désert sans prévenir.

- Tu ne voulais pas...

En marchant c'est avec le dernier naturel qu'elle vient le regarder, pleine d'étonnement. Un oeil à ses jambes et il comprend ; elle porte les anciennes ! Bien sûr, ce n'était pas les échanger, juste remettre les lanières. Il a intégralement rêvé. Que celles-là s'abîment est moins grave. Peut-être a-t-elle changé d'avis ? En attendant ils poursuivent ; cela ne l'empêche pas d'avancer, à bonne allure encore, dans le chemin régulier. Lorsque la chaleur est présente, cela change considérablement. Puissante, vibrante, une vraie touffeur du Sud qui s'annonce, avec un ciel de plomb sans nuage visible. Le halo du soleil est partout, une clarté obstinément diffuse. L'odeur végétale, aussi, qui monte d'on ne sait où, probablement des chaumes vallonnés qui se bousculent à l'infini. Et derechef les cigales, pas possible, elles nichent dans rien.

A force on doit s’approcher de Marienbad ; le sent le devine… Un peu tôt ? Plus notion de l’heure, pas le moment d’évoquer. Là-haut… Sûrement pas levés aux premiers rayons ! Le temps que tout soit en route… Fourmille ! N’importe, on va sur le point de franchir, lentement, la frontière qui en sépare. Très envie d’y être… Subitement ! Que la distance n’existe plus ; connaître où c’en est… Carole ! Pas seulement. La réintégration, également ; ça le brûle… A quoi pense la jeune fille ? La même chose, non… Là-haut ils se dissoudront. Seulement complices d’une escapade. On les interrogera. Si Carole pose des questions… Ce serait bien ! Un sentier sur la gauche, perpendiculaire, creuse encaissé. On met du temps à réaliser. On a pris de la hauteur, se rapproche.

- Regarde dans mon sac, il doit y avoir un savon.

Il ne comprend rien, s'exécute, commence à farfouiller le volumineux capharnaüm. Sans l'attendre elle s'est engagée. Il suit maladroitement, empêtré dans le truc. Effectivement il y en a un, énorme, dans une boîte grande ouverte, juste sous les neuves godasses, c'est lui qui parfume depuis le début. Il extirpe le corpus delicti.

- C'est cela ?

- T'es un chou.

Qu'est-ce qu'elle veut en faire, grands dieux ? A moins que... Peut-être se laver en bas ? Ce serait une idée… Lui ça ne le tente plus. Bah il faudra se tourner le temps qu'elle fasse son cinéma, il y en aura pour une éternité comme toutes les bonnes femmes ; ça lui procurera quelque loisir pour un bon cigarillo. Sur l’heure, ce qui diffère, ratiocine est bon à prendre. Comme la première fois, le chemin plonge dans le val, apparaît la végétation, du touffu, de l'épineux. Impression d'isolement, d'avoir abandonné sa précédente complicité avec la jeune fille pour la retrouver en ces lieux nouveaux, eux aussi parsemés de cigales, qui résonnent de tous côtés. Il pourrait l'aider, les pierres viennent rouler sous les pas, mais non, elle s'en sort très bien, musculeuse, avec sa présence physique vaguement euphorique. En bas dans les galets c'est le vide. Sans se concerter chacun d'eux a jeté un oeil dans la direction du pêcheur, à l'aller, il semble avoir disparu.

- Tu veux que j'aille voir ?

- Pas la peine... Quand bien même... Et tu es là, non ?

Il y va, se délestant du sac qu'il dépose auprès d'elle. Retrouver l'endroit exact... On n'a jamais vu le type. Cela ne fait rien, il farfouille consciencieusement dans les aubépines à côté de l'eau... Pénible, ce bled ; il agit pour la miss. Ah voilà ! Ici l'herbe est foulée, avec une boîte de vers de vase. De chez Moulineau ? Pas très attirant, il juge sa mission terminée.

C'était relativement loin, plus qu'il ne l'imaginait ; il hésite, manque de se perdre… Il va l’apercevoir d'un seul coup, blanche, pas très élégante, avançant déjà dans l'eau jusqu'à mi-mollets. Intégralement nue, lui tournant le dos ; le savon à la main, à cette distance il capte effrontément l’attention. Elle se penche pour le tremper ; les seins mafflus donnent l'impression de vouloir la déséquilibrer. A force de s'approcher il est sur les lieux lui aussi, ne sachant que faire. Ca y est elle se badigeonne avec une féroce énergie, presque comme un homme. Non, pourquoi y aurait-il une différence pour cela ? N'importe, il aurait vu l’affaire plus Hamilton ; plus à la claire fontaine... Elle a de bonnes fesses toniques, ma foi pas si mal dessinées, sans une ombre. A quelques mètres on distingue les minuscules taches de rousseur sur le dos, la colonne vertébrale. Ses épaules, aussi, vraiment très pâles, seyantes. Elle se sent observée, se retourne avec ses aréoles, son pubis ensavonné, son corps luisant, ses cheveux comme une couronne, lui sourit.

- Qu'est-ce que tu fabriques ? Viens !

A cet instant il remarque les cigales. Comme si le soleil luisait. Le gris du ciel a plusieurs dimensions. Avec de la chaleur. Pendant qu'il se désape, elle est repartie de côté, absorbée par son lavage. Mais c'est faux, elle s’acharne à le surveiller comme un enfant.

- Allez, enlève tout, voyons !

Elle a raison, cela simplifie, il n'y aura pas la liturgie du séchage. Il se dépêche, fend la baille. Pas bien chaud, cela disparaît vite. Quelques pas il est près d'elle, hésitant, l'air pour le moins abruti. Elle n'en finit pas ; lui tend le savon. Pour lui ?

- Tiens, passe m'en un peu dans le dos, en haut, je n'y arrive pas.

Il attrape le truc, se met à l'ouvrage. On pouvait s'y attendre, c'est justement le fait que cela se réalise qui est curieux. Elle ne dit rien.

- Ah mais frotte !

Il commence à trouver la technique, cela mousse, l'autre main à plat sur la viande, cela ne lui fait rien du tout. Il se demande vraiment où il est. Il descend vers les reins, elle a vraiment un cul énorme ; non, assez proportionné, avec du caractère. Cela donne un brin d'inconnu. Il découvre que ce n'est pas bien difficile ; par jeu il continue, fait le tour de la miss. Les salières, elle a des os, il n'avait pas remarqué, maintenant franchement de face, et puis elle lui prend le savon des mains pour lui rendre la pareille. Il voudrait parler stupidement, inutile avec l'impétueuse activité qu'elle déploie. Encore un regard sur les seins qui s'alourdissent entre les deux bras, une danse inertielle, indécise, bien suspendus, à en faire un tableau ; la féminité soudain lui en apparaît comme une musique. Il est en train de bander… Farouchement surpris ! D’autant plus gênant que cela s’obstine... Absolument perdu ; les cigales. Elle ne voit rien... Si ! Les joues ont rosi et quelque chose dans les paupières. Bras ballants, il se prend à l'observer comme un animal en action ; la laisse poursuivre avec son savon. Il vaudrait mieux se retourner, non ? Ou alors une bonne plaisanterie, ça ne fait pas de mal... Toutes les conversations qu'ils ont eues en ville émergent subitement ; il a du mal à la déchiffrer. Gâcher tout, aussi... Elle ne décide non plus que lui. Pas si prude, s'aventurant loin au bas de ses abdominaux, cela réagit encore plus, surtout quand il n'y pense pas. Le moment serait peut-être venu d'esquisser un geste vers la miss, il a ses mains prêtes, aussi trop inutiles... Ca y est, il amorce, regarde en même temps qu'il exécute, voit ses paumes ouvertes avancer d'au moins quinze centimètres il en est sûr. Elle ne s'en occupe nullement, invite ou indifférence ? Peut-elle encore ignorer, ou non ? Elle est quand même bien dans le même monde, la même réalité ! Sans qu'on y prenne garde elle a tourné autour de lui et s'active sur son dos, le laissant bander aux corneilles comme une vaine et malencontreuse pièce d'artillerie. Ca ne décoince pas évidemment, ne rime plus à rien.

- Allez, c'est bon, rince-toi.

Une infirmière. Elle montre l'exemple, se trempe immédiatement sauf les cheveux. Puis ventre en l'air la planche, savonnette à la main ; obligé à cette distance impossible de la lancer sur le bord. Lui s'est immergé aussi, c'était la meilleure solution. Le cou à la surface libre, il l'observe risquant de lourds battements. Elle traîne du muscle, toujours pleine d'action. Avec ses seins énormes qui affleurent comme des îles, les aréoles rosâtres, qui rappellent en lui un reste d'érotisme. Finalement quelque chose a changé sans qu'il y prît garde. Lorsqu'elle se relève c'est différent, plutôt une sensation de liberté, avec mystère.

- On va rentrer, non ?

Il est bien qu'elle ait prononcé, de loin, cette parole. Malgré cette sensation d'échec, il voit qu'elle trouve nécessairement ce qu'il faut. Ca la rend un peu standard, lui enlève de l'inconnu en la replaçant dans la communauté des autres femmes. C'est bien et mal, il y a forcément une légère perte d'identité, c'est-à-dire de ce qui incidemment créait un lien entre eux. Sa silhouette... Elle a quelque chose d'attachant, bien roulée tous comptes faits. Il se prend à trouver que c'est mieux, ainsi potelée, puissante, statue grecque. Carole forcément cela n'a plus rien à voir, pourtant elle aussi a du caractère, un sang où doit traîner de l'espagnol... Mais Carole son image a beau essayer de revenir, en ce moment elle ne peut rester, disparaît aussitôt.

- Allez viens, on remonte.

Elle s’est approchée. Tapi dans l’eau, il ne peut en sortir vers le rivage, ni déplier une stature de bonne taille ; pour cause ! Campée devant lui, naturelle, à portée de mains, c’est elle qui le domine . Il serait démentiel qu’il s’essaye à émerger. Elle ne masque pas son pubis ; il se prend à le détailler d’un jour nouveau. Très réussi, lui également… Il se présente comme une fraction de la personnalité. Tota mulier in utero ! Elle fait cela exprès ? Normalement oui… Se rend-elle compte de la raison pour laquelle il demeure ainsi caché ? Difficile… Il sait qu’il y réfléchira plus tard. Bon… Si elle veut qu’ils s’en aillent, il ne faudrait pas rester ici à le bloquer. Elle ne fait pas mine de bouger. Une idée, un rien farfelue, c'est lui qui va sortir le premier. Il se relève complètement, s’arrangeant pour lui tourner le dos, et comme ivre fonce lentement vers ce qui tient lieu de plage, où se trouvent leurs affaires. Pas de serviette, son tee-shirt suffira. Opération réussie, d'autant qu'elle traîne encore derrière. Reprenant l'initiative, il se saisit de la lourde chemise écossaise et lui ouvre largement comme la cape du matador.

- Ne prends pas froid.

- Ca va vite sécher.

N'importe, maintenant elle se laisse faire, emballer dans l'épais tissu il s'affaire à lui tourner autour pour l'aider. Jamais rencontré une situation pareille, s'activer comme un domestique, lui même en magnifique érection sous son propre textile. Boh il se dit que cela va s'estomper.

- C'est idiot, on aurait pu sécher un peu au soleil avant de remettre les vêtements.

Elle sourit franchement, avec son oeil qui le dévisage comme un phare. Si elle avait pris au mot son idée, le prenait au mot... Simplement elle ne fait rien pour lui venir au secours, fournir un prétexte genre la nécessité de repartir. Elle doit follement s'amuser, après tout flattée ; une complicité à nouveau s'installe mais en est-il certain ?

- Tiens donne-moi une cigarette.

La pause. C'est vrai qu'ils ont le temps. De l'action ; il creuse le sac énorme. Les godasses.

- Tu mettras tes chaussures neuves ?

- Les tiennes, tu veux dire...

- On dirait qu'il n'y a plus les cigales...

Comme un silence gigantesque ; cette excitation qui ne désemplit pas sous le tee-shirt. Cette fille le mène comme elle veut on n'aurait jamais cru. Pour un peu elle lui mettrait la main ; le fait.

- En forme toi dis donc.

Elle n'insiste pas ; reste ainsi tout le temps qu'il met pour dénicher les clopes, retrouver les allumettes qui avaient surgi dès l’entrebâillement du capharnaüm, ensuite se cachaient obstinément, ouvrir le paquet, se débrouiller pour en extirper une, l'allumer, lui tendre. Et le Dupont ? Elle saisit la cigarette, de mauvaise grâce ; lui exhale la fumée au visage comme une grosse pouffe. Elle est loin la mijaurée ; non, sa voix toujours assez rauque tire sur les aigus de manière inaccoutumée.

- On est bien, ici, Pierre.