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15/04/2018

_ours-fin

XXII Dîner

 

 

 

 

 

Il a tartiné un lourd tiers de sa flûte. La buée n’a aucunement disparu, se contentant de ramper en somptueuses coulées pariétales aux reflets mordorés. Il aborde le second tiers. Faut pas siphonner devant les dames… Jamais ! Elles sont aussi en attente , mais comme leurs goulées sont moins volumineuses, cela va prendre plus de temps… Elles se sont séparées, c’est-à-dire tues. Le silence domine la table. Les grillons le remplacent. Grillons du soir ! Personne pour se rendre compte de ce silence. Aucun d’entre eux n’a envie de le formuler. Le mutisme général retombe dans l’escarcelle du jeune homme ; implicitement, il lui ramène Catherine. Peut-être n’en avait-il aucun besoin. On ne peut le savoir. La lumière est devenue orangeâtre. C’est très beau. Cela vaudrait des chandelles. On n’attendait que cela ! Arc et incandescence. On a dû mettre des filaments spéciaux dans ces lanternes. Invisibles. Technique… L’ambiance devient encore plus maritime. Insondable bord de mer ! Fluctuat Titanicus… Le ciel se balade. Il se translate, transhume en permanence. Le simple fait de le surveiller. C’est l’arrière-pensée de Pierre qui cogite ce bel ensemble impénétrable. Il peut ainsi recréer la réalité. Ou la créer. En permanence ; ça marche mieux. C’est peut-être l’effet qu’il parvient, au long de fugitifs instants, à produire, à imprimer sur la brune. A présent son idée première est avec les filles. Dans la société. Ici, à pleine table. Peut-être que le champagne commence à bosser. Avec ce midi qui semblait avoir disparu ça fait comme un gigantesque buvard ; ou une aquarelle bien ravinée. Cela donne faim. Le tartare ça va y aller le Provence itou. Les poulettes elles ont eu assez de tentation faut pas exagérer. Encore que finalement… C’est parfait on en recommandera. Euphorique ! C’est tout de même pas l’air marin… A un moment il se dit qu’il va se passer quelque chose. Bof, il se passe toujours quelque chose. On ne prend pas le temps de le voir. Le soin. C’est pourtant hurlant. On cherche ailleurs. Plus tard. Dans le passé ! La nuit tombe. Tombe. On peut dire qu’elle vient de tomber. Ou non. Question d’appréciation. Tout est plus lumineux. Surtout le ciel ! On le croirait rétro-éclairé. Merveilleux ! On comprend pourquoi on est là. Cosmique… Transcendant ! Personne pour craindre la pluie. Veillée d’armes… Une agitation s’est déclenchée. Pesamment, implacablement, elle s’enfle. On avait besoin d’instabilité. Le palier c’est admirable ; on ne peut y demeurer. On n’en prend jamais conscience. On suit, on change, voilà tout. Ce qui protège du mouvement, c’est le mouvement soi-même. Il se lèverait bien. Il ne tient plus guère en place. Pour les autres, cela jure avec le sempiternel calme qui semble l’habiter. Insondable ! Il retombe des yeux sur les filles. Cathy a le front luisant ; l’autre non. Cette musaraigne, c’est une machine. Est-ce que sa peur, qui resplendissait aux pires moments de l’escalade, était si vraie que cela ? Après on doute. Elles ont recommencé à échanger des réflexions. In petto, comme à l’église. Sûrement pas au sujet des rochers. Elles se rematent directos dans les mirettes, avec les cils. On ne peut pas deviner ce qui se passe avec les prunelles. Chez les deux, la main empogne la flûte. Non sur le pied, sur le corps en plein milieu de la buée qui pourtant offrait d’infimes cristaux. Lui a terminé. Plus rien à faire. Pour la broche, normalement c’est parti. Plus rien à dire non plus ! A Cathy, naturellement, mais en solo ! Pas complexe, faut attendre. Après le tartare ! Bien après… Il ne réfléchit plus à ce qu’à ces heures-là il se passera. Cela finit par s’embrouiller. Peut-être qu’à ce moment-là il pleuvra. Tout simplement. Il pleuvra seul. Il pleuvra fort. Il se réfugiera sous les parasols, avec les autres. Dans le chalet. Les grosses berlines ! Pourquoi pas… Il rallume. Un petit cigare tout frais. Chose qui ne lui arrive qu’accidentellement, il balance droit devant lui un pot de fumée digne d’une Pacific deux cent trente et un. Heureusement sans blesser quiconque. C’est le pied, la main à l’étrier. Il se lève pour aller à la rencontre du tartare. Le passage de monde est important dans cette allée. Il disparaît bien vite ; oblique sur ce qu’il pense être les cuisines. Ses cavalières ne peuvent plus le distinguer. Il cherche des yeux la serveuse. Seulement ce n’est pas un steak ni des salades qui approchent sous la férule de la serveuse, et ce n’est pas la serveuse. C’est Carole en pied et en os, et avec personne. Il fonce comme un hors-bord. Qu’est-ce qu’elle veut ? Il marche il court à enjambées dignes du marquis de Carabas. Est-ce que les autres l’ont repéré ? Peut-être non. Il serait passé directement dans leur dos ? Dans la foule en plein ! S’ils étaient là, bien sûr ! Il ne peut jurer les avoir vus… Pourtant très reconnaissables, ces deux Gurfinkels ! Ou Carole était seule ? Pourquoi pas… Impossible de s’y retrouver dans ces flux ininterrompus de monde pressé. Et elle ? La brune ! Egalement disparue comme un mirage… Il a rêvé ? Il faut qu’il se réveille, empaffé du malheureux champagne… Hagard hurlant pas rentrer comme ça… Un détour ! Cela s’impose… Pas complexe. Déjà s’extraire, cela maintenant il sait. Tourne et retourne la tête une dernière fois. Nib ! Aucune Carole. Eberlué réberlué ! Bon c’est le moment de retourner si le tartare est cuit ; les salades...

On est encore en zone dense. Il en a fait des mètres à fond de cale… Là ça va vite ! Il en a perforé des grappes… Des danseurs des rockeuses… Le terrain lui arrêtait pas de s’avaler… Toute la longueur du Titanic ! Ca use. Revenir c’est vite dit. La terrasse, une piste de Roissy. Chevêche ! Dans ces cas-là le plus simple c’est de longer la balustrade sur le vide, pas par les intérieurs comme tout à l’heure. Quelques tables occupées sont pratiquement accolées à la balustrade. Il faut les contourner. Cela, c’est au début. Ensuite, cela se voit d’ici, on est tout seul. Tranquille. Jusqu’à la fin. Donc jusqu’aux filles ! Sans attendre, il se lance. Bientôt il est pour ainsi dire isolé de la fête. De table jouxtant les balustres plus une seule à perte de vue. Deux mille cinq cent mètres on dirait. Non moins. Mais pas beaucoup, moins. Déjà c’est beau la perspective l’enfilade… Les fontaines orangées ! Le meilleur moment… Il s’en rendait pas compte ; il avait pas prévu… On entend à mi-chemin les grillons et les flonflons… Eclipse totale ! Les flonflons aussi indistincts que les grillons… La vraie harmonie est dans la tête comme dirait Hildegarde de Bingen. Très hautement symphonique ! La sonate de Vinteuil à Boulogne. Ca s’engouffre, tout décolle… On peut plus se poser ! En tous cas on veut plus. Il marche. Là c’était sûr. La main sur la rambarde en pierre. Equidistantes, les lanternes scellées dans la balustrade s’approchent périodiquement à sa rencontre. Elles vont aussi vite que lui ! En sens inverse naturellement… Il va s’accouder. Il sait pas trop… Pour faire le geste. Il s’accoude. Pour se dire qu’il l’a fait. Pour essayer de capter des embruns. Bien sûr il n’y en a pas. S’il y en avait on ne pourrait plus les voir aujourd’hui ; maintenant c’est la nuit plus très loin d’être complète… Ca met du temps, quand ça veut, la nuit. Une honnête nuit, sauf pour les luminaisons du ciel, qui s’amplifient, se masquent. Ca dit pas trop mais rien de bon. Un orage c’est pas cela. Seulement, ça pourrait l’être ! Il y a des catégories. En tous cas, pas pressé, le gaillard. Ni tous ceux que l’on entendait poindre aux quatre horizons… Ni une seule goutte… Au pire à l’abri dans le gasthaus il a prévu… Ils ont bien une boîte en cave… Deux mille pingouins là-dedans ! Pour le moment sur le pont des premières, on danse comme des brutes. Férocement ! Ca rock’n rolle de première… Sa table avec les filles est encore à des verstes. Finalement c’est le ciel qui l’a ramené sur terre. Il était si bien ! Là c’est un coin neutre, avec des tables dispersées, parfois vides, parfois en train de se charger. Il reste encore un peu de temps… C’est là le plus précieux ! Et encore des lanternes… Des lanternes et des grillons. Ca s’aligne formidablement il peut pas en revenir… Il repense au matin. C’est en bas qu’il faudrait en mettre, des lanternes… Une terrasse il y en a une aussi… Et les jardins… La nuit ça serait Schoenbrunn ! Tiens il va dire ça aux filles… Non elles comprendront pas elles s’en foutent… Ce qu’elles comprennent c’est elles-mêmes. Le charme onirique définitivement est rompu… Rien que de penser à elles ! Coupable pensée… Très coupable ! Il en a honte… Très honte ! Il n’y peut rien, malheureux ! Autant ne pas chercher à démêler… Pas grave de toutes façons l’onirique ça se commande pas…. Ca vient surprendre… On n’a pas le temps de trouver que c’est bien… Ca reviendra une autre fois. Dommage de dommage… La nostalgie du passé immédiat. La nostalgie de rien du tout La nostalgie pour la nostalgie… La table se rapproche. On repère distinctement les deux filles. Comme si elles avaient toujours été là. Ont-elles aussi remarqué son arrivée ? Plongées dans leur tête à tête, a priori elles n’y pensent pas. Sur des assiettes huit tonnes de salades. Ca fait pas mal. Elles ont commencé à les entreprendre. Le niveau descend pas. Lui c’est deux andouillettes. Des frites. Elles vont lui en piquer. C’est évident. Elles ont commencé. L’imposant et régulier monticule doré se trouve déjà écroulé.

- Tu l’as trouvée ?

- Ce n’était pas elle. Il y a un monde fou. Qu’est-ce que c’est, ces andouillettes ?

- Ils n’avaient plus de tartare ; on a choisi pour toi. Ca va pas ?

- Ah ben si ! Qu’est-ce qui vous a donné l’idée ?

- Tu en as parlé.

- Et puis ça se voyait tellement...

- Ce sont des trois A. Ou des cinq A. Je ne sais plus...

Il fonce directos dans le morceau. Il y en a vraiment deux. Il éventre les deux comme des cadavres. Elles ne l’ont pas attendu : les verres sont pleins. Le sien. Il ne moufte. Cela fait tellement de bien, se sentir un peu en marge, exclu même provisoirement, voire inutile… Libertad ! Cela n’arrive jamais… Là c’est arrivé il renoue in petto avec la féerie l’enchantement des lanternes… Le rosé ça golpe… Vite ! C’est réjouissant comme l’Italien qui aura de l’amour et du vin… Ca se passe tout seul. On verra faut dire… La Catherine à embarquer… Guincher ! Encore du boulot… Ca le refroidit mais non. Et cette impression de se retrouver sur le Rhin… Le Danube ! Il repense aux trois paroles de son retour. Il a bien lifté le coup de Carole, qu’il aurait été censé aller chercher. Il n’a rien dit de tel ! Ce qui est étonnant, c’est que cela ait aussi bien pris. Elles auraient dû le poursuivre. Le traquer. Le coincer. Lui faire rendre gorge... No surrender ! Elles ont volé en éclats tout de suite. Une seule cause une espèce de jalousie… Entre elles deux ! Fatigant… Le Provence est parfaitement glacé. Tout le seau dégouline. A l’intérieur ça flotte à qui mieux mieux les petits cubes. Il décide ! Abreuver ses ouailles… Sitôt dit… Elles disent pas non ! Ni l’une, ni l’autre. C’est qu’elles en ont à enfourcher… On se croirait dans l’agriculture ! Il va en recommander sinon c’est la fin. Et elles soi-disant piquegnocher ben voyons… Il commence des girations vers la serveuse ou une autre. C’est son premier come-back. Il fait appel à tout son magnétisme. Elle arrive elle a compris… Les filles ont pas regardé. C’est elles qu’elles regardent entre elles. Prunelles à cinq cents degrés… Arrive pas à le croire peut-être que… Elles retournent au coup de fourchette. Ca baisse. Pas vite. Sauf si elles s’y mettent. On a le temps ! Elles se démerdent toujours pour qu’on soit pas sûr… Ha les rattes ! On va y mettre bon ordre… Ca y est maintenant elles pouffent ! Ca n’a pas loupé… Le couvent des Oiseaux… Pas croyab… Elles pouffent elles bouffent ça aussi faut le voir… Catherine rouge comme un drapeau soviétique… Sur le train de Strelnikov ! La musaraigne, elle, un assaut de fossettes… Plus rentrée plus compacte. Spectacle magique ! Ca y est la nouvelle boutanche… Visuel ! S’aligne en finale… Hop l’arrondi ! Remplace l’ancienne dans le seau. Les grillons accompagnent ce beau geste. L’était pas vide, l’ancienne. Il proteste d’un regard terrible. Par salves ! Pour son salaire c’est lui qui récupère l’invendu. Hosanna ! Tournée pour les filles ? Pas encore c’est pas mûr il le fera. La serveuse file.

- Mignonne...

Elle a surtout des bas. Le reste la blouse c’est de l’Europe centrale le sceptre d’Ottokar. Sinon elle est bien c’est vrai mais il ne relève pas. Elles doivent se méfier ; boire moins. Ou c’est circonstanciel ? Le végétal pourtant c’est quelque chose qui assèche ça devrait aider… La serveuse il s’en est pas trop tellement occupé… C’est frais c’est rose… Comme le gasthaus ! Elle est pour les gars d’ici ! Par exemple n’eût été le bouton dégrafé le soleil Catherine elle est comme une Ottomane… On suppose. Il l’a toujours connue comme cela depuis quelques heures. Spiritualiste ! Faut se méfier de l’eau qui dort c’est ça qui le rassure… Cela même !

Elle a dû le pressentir. Elle se lève pour l’emmener danser… Il avait pas prévu ça du tout. Monde écroulé ! C’est pas mal finalement. Comme un brise-glace elle le précède sous l’immense tente remplie d’orgue de cinéma comme un ballon. Il s’agit simplement d’une vaste juxtaposition de parasols. L’orgue de cinéma c’est un bon coup. Ca déçoit pas. Pour les slows ! La tonalité particulière de l’engin transfigure n’importe quelle mélodie un peu languissante. Maintenant c’est logiciel, naturellement, mais les émouvantes sonorités sont là. Par exemple ça vrombit en pleins tympans. Quand on adore… Dans certaines zones vaut mieux se planquer a little. Elle a l’air insensible à tout. Comme si rien n’existait. Rien ! Ca va foirer c’est sûr. On voit pas comment ça ferait pour pas foirer. Elle lui pend les bras au cou immédiatement. Avant même d’avoir amorcé le moindre déhanchement. On découvre bien vite qu’il est absolument impossible d’émettre la moindre parole. Personne ne peut l’entendre ! D’ici deux ou trois heures peut-être… Ah c’est commode ! Peut pas savoir quoi que ce soit de ce qu’elle pense ou à quoi. Il sait pas du tout quoi faire. Se laisse entraîner. La prend par la taille symétriquement c’est un peu mieux… Elle en revanche oscille mais pas mal chiadé finement. Serpente vraiment comme une Ottomane. L’odalisque ! A croire qu’elle a appris. Mystère opaque… On reconnaît à peine le slow. Ca déflagre tellement… On n’arrive pas à comprendre comment c’est possible. Il reprend les manœuvres les itinéraires pour s’éloigner des baffles. Elle suit fastoche. Elle aussi doit avoir sa claque du beuglant. Elle colle de plus belle. Plus vrai… Il ne dit pas non. Forcément. Au travers de la chemise écossaise en coton gratté. Là c’est nouveau. Du sein… Déformé ! Faut en savoir plus. La voix du chanteur par moments on est obligé de l’écouter. Il se démène. On reconnaît pas trop tellement ça vient saturer. Pile avant de faire vibrer les haut-parleurs. Seulement, chaque seconde c’est moins une. Opaque ! Du plomb dans le tympan directos. Parfois on distingue à fin d’un mot. Grâce à la rime. On le restitue le reconnaît. Une phrase c’est plus rare. On n’est pas loin du taux d’échantillonnage. Ca guette ! Les vibrations restent muselées. Ils ont fait leurs essais. Avec le mec-là précisément. C’est tellement colossal comme son ! Un camion de mille chevaux… A l’extérieur cela inonde l’infinie terrasse en un gigantesque nuage. Surplombe la falaise ! S’empare du ravin sans fond… Rebondit réverbère contre tous les reliefs… Les instruments c’est aussi un record terrible. Les guitares ça remise le Zeppelin au rang d’un pipeau helvétique… La batterie c’est la seule ça pourrait aller. Par rapport aux autres ! Les guitaristes sûr ils se tirent la bourre. Rockers du diable ! Ils ont dû trafiquer… Les réglages discrétos… Monter honteusement le volume ! Bricoler des amplis supplémentaires… Miniatures ! Une boîte d’allumettes… Les rajoutent au dernier moment. Les cordes on dirait des coups de knout. Ca envoie du son en suralimenté. En turbo en gel !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XXXIII Musique

 

 

 

 

 

Il se demande s’il faut s’en tenir là ou attendre la fin du morceau. Ca s’arrête… Un éclatement de silence ! Cela s’ébroue de partout. Pas mal d’autres qui supportent ! Il n’y avait pas pensé. Il ne veut pas décoller sa cavalière. Le mieux est de l’attendre. Avant le prochain slow si possible… On a du pot. L’orchestre est fatigué. Ou c’est la pause. Un vide immédiatement se creuse comme un gros tourbillon. La piste se libère. La jeune fille se rend compte. Elle sort de son rêve. Il s’arrange pour une séparation harmonieuse, qui promet de rester momentanée.

- Quel boucan !

- On s’y fait… Si tu veux on va un peu plus loin.

Elle l’a regardé. Elle a levé les yeux sur lui. Il a l’impression d’être éjecté du coup. De l’ambiance. De la musique. De la piste. De tout. Il n’a jamais avancé la moindre approche pour l’embrasser. Ni eu l’idée. Ni la tentation. Carole non plus. Elle s’est donnée. N’a pas cherché à prendre. Lui non plus. Pourtant ce n’est pas sa manière. C’est un embrasseur achevé. Accompli, même. Sur le côté une lanterne apparaît. Par les jointures lâches des parasols. Loin. Une grosse. Scellée dans la lisse de la balustrade. Magnifique. Elle masque à peine un arrière-plan de ciel déchaîné. En proie à de gigantesques turbulences. Très luminescent lui aussi. Ca guette ! La pluie refuse. Les orages hésitent. On les devine, à des parsecs. Seuls les grillons contribuent à remplacer l’orchestre, silencieux. L’imposante lanterne le regarde. C’est ce qu’il lui semble. Il s’en veut. Il a tout ce qu’il faut ; le rêve en train de se réaliser spontanément. Sans qu’il ait quoi que ce soit à entreprendre. Il a l’impression de s’en désintéresser. Après il regrettera ! Ferait mieux d’embarquer la fille ailleurs. Où ? On peut pas être mieux qu’ici ! Sans crier gare, la voilà qui se met à chercher un endroit vaguement protégé. On dirait la musaraigne. Elle ne parle pas ; elle fait. Des endroits, c’est toute la terrasse ; et même la route le gasthaus ; du moment que le son parvient. Jusqu’aux tennis, là bas en contrebas ? Simplement il ne faut pas être par trop isolé. Elle cherche cela comme une bête sa tanière. On a vraiment l’impression d’un navire, avec tous ces recoins… Heurigen sabbatique ! En fin de compte n’importe où c’est n’importe où. Là où la musique les prend, quoi...

C’est elle qui décide. Son bras s’enroule dès l’intro comme un boa autour de son cou. Lent. Assuré. Impatient. Prolongeant « l’avant ». Elle a aimé cet « avant ». Le son est moins fort. On pourrait presque parler. Un phénomène inattendu se produit. On ne sait que dire. Plus précisément on ne trouve pas les phrases courtes, charpentées, articulables. Il a l’impression de draguer une étrangère ! Qui ne parle pas la langue, qu’il voit pour la première fois. Drôle d’effet ! Une Russe, par exemple. Qui se serait trouvée là par hasard. A faire tapisserie ! Draguer c’est un bien grand mot. Il reste là, elle pendue, à rien faire du tout. Il la serre le buste comme tout à l’heure. Mais là c’est lui. Il se rend compte qu’il ne se rend pas compte de sa chance. Il serre resserre pour voir si on pourrait pas trouver les pointes. Faudrait pas qu’elle vienne à mal le prendre… Saute comme un cabri ! Pourtant le bouton dégrafé… Le second mystérieusement pareil… On voit bien que… Ah là c’est bon ! Il les a trouvés, ces tétons. De son propre buste. Une bonne excitation. Il ne s’étonne pas. On croit distinguer les grillons au travers de la musique. C’est religieusement qu’il se met à écouter… Continue de se frotter tant et plus contre elle de manière à la faire saillir davantage. Les grillons c’est pas réservé à Carole ? Non, il vient de le découvrir, avec la Cathy c’est plus sensuel. Il se demande si elle avait un soutien-gorge pendant le dîner. Presque malgré soi, il poursuit les vastes caresses irréfragables à travers le coton gratté. Il est pris aussi ! Comme à la rivière… Vaut mieux pas que leurs regards aillent s’enchevêtrer… Une telle brutalité… Il ne voit que le dessus de ses cheveux. Elle a chaud du parfum. Elle a desserré les lèvres. Retombé les paupières. Mais bien, alors, les lèvres. On voit affleurer les dents. Les éphélides itou d’aussi près… Cela se profile comme cela d’un coup sans prévenir. Elle se demande pourquoi il ne l’embrasse pas. Elle se demande pourquoi elle ne l’embrasse pas. Il n’y a plus qu’à prendre on ne peut pas conclure autrement. Dans les haut-parleurs, le morceau en est bientôt à la moitié. Il gamberge dans le vide. Potelé ça la fait à peine jeune fille. Elle est pas si lourde quand même. La danse on peut pas éviter c’est autre chose. Elle se déplace très bien. Au tennis elle doit être forte. Normalement faudrait dire des mots… Reprendre les paroles de la chanson ça marche aussi… La vérité des vérités c’est qu’il est plutôt intimidé. Carole, sans une parole, sans une mimique, intime des ordres. Peut-être plus avant, une sorte de transcendance. On s’exécute avec le plus grand nature. Sans se poser la moindre question. Sans avoir l’idée que l’on pourrait s’en poser. Une statue, une déesse. Ses réactions ne sont pas des réactions. Elles sont, voilà tout. C’est purement ontologique. Catherine a un côté fraîcheur sacrée immaculée. Malgré tout ce qu’elle fait on n’ose pas. On a peur de tout démolir ; en faire un champ de ruines. Plus le physique est présent, plus on sent la fragilité. Qui n’existe peut-être pas ! Mais enfin, on y met de la fragilité. Il a les mains sur ses hanches. Au fond c’est assez bizarre et plutôt une situation temporaire. Tout ce qu’il trouve, les déplacer vers les reins. Elle laisse faire mais peut-être ne se laisse pas faire. C’est ça, avec elle. On sait jamais, on peut pas savoir. Comme les autres, en pire. Terrible ingénue ! Il se rapproche… On n’en sait toujours pas plus ! C’est le problème, instinctivement elle a trouvé à briser les codages. Elle se met en balance. Comme un joueur qui n’aurait qu’une seule carte, mais un joker… Sans rien dire… Là c’est fort ! Avant on pouvait accuser la sono. Il continue à se coller à la coller on va bien voir… Crac fin du morceau ! Là c’est con très con.

- Merde !

Il est révolté. Imprécateur. Il en veut à tous. Les musiciens, le compositeur. Est-ce pour cela ? Pour ce « Merde ! » ? Elle colle ses lèvres sur les siennes. Sans l’ombre de la moindre hésitation. Sans pensée. Ca lui a échappé. Elle est prisonnière. Elle ne l’a pas fait. Un silence phénoménal est retombé. Des pas traînants. Des grillons. Le froissement sec de leurs cri-cris interfère avec le contact caoutchouté des muqueuses. Frais. Froid. Il ferme les yeux. Donne de la langue. Hésite. La fille réagit comme une bobine de Ruhmkorff. S’applique. On entend des voix. Leurs yeux sont fermés serrés. Sous la caresse labiale, elle se déhanche. Lui attrape une main. Comme si elle voulait lui arracher. En même temps, un gloussement émouvant. Cette main, elle se débrouille avec une célérité incroyable pour la glisser par-dessous la liquette en coton gratté. Elle l’applique sur son sein droit. Nouvelle plainte. Sa propre main coiffe celle du garçon la force à l’action. Il ne se fait pas prier. Du répondant est là. Il n’hésite plus part dans une série de caresses de plus en plus amples. Sa paume vient frotter des aréoles surtendues. La voix lui parvient, imprévisiblement aiguë. Les langues se défoncent. Il synchronise les deux gestes… Buste totalement déformé ravagé. Elle couine. Des voix. D’autres voix, des voix extérieures. La musique ne veut pas reprendre. Il ouvre les yeux. Il se décroche. Largue tout. Elle aussi. Plus lentement. Mollement. Moins convaincue. Pour prolonger. Pour plus tard. Il hésite. Elle hésite. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Le silence va s’interrompre. Les danses recommencer. Ce n’est pas un slow, Trommelfeuer ! Et c’est même pas dansable. Ni un rock ni même un paso un tango… Une horreur collective ! Le seul moyen qu’on ait encore trouvé de se faire arracher les filles. Il la prend par la main. Elle les tracte en direction de la table. Elle aussi a jugé qu’il ne reste que cela pour l’instant. Ils vont retrouver la musaraigne. Une surprise de taille : Carole et ses deux affidés. Catherine veut dégager sa main. Il refuse. Elle lui glisse une caresse sur une fesse. Carole ne voit rien. Ou ne voit rien. Les affidés sont là pour faire du volume. Après ils réfléchiront qu’ils auraient eu le temps de s’arrêter pile pour rester à deux. Ils n’avaient absolument pas été vus à ce moment. Ils le savaient et en étaient sûrs. Il garde sa main dans la sienne. La brune le voit. Elle n’en fera jamais état. Elle n’est pas jalouse. Elle n’est pas sur la même planète. C’est un fauve. Elle prend lorsqu’elle veut. C’est tout. Il s’en rend compte. Il devine la brune. Le colossal décalage lui apparaît comme un de ces orages qui ne vont pas tarder à venir. Ce sera l’heure de Carole. Panthère noire. Catherine ne veut pas ôter sa main sous ses yeux. De la foule vient par là. Masque. Catherine se libère. La foule occupe tout, en l’occurrence les tables. Ils se retrouvent au beau milieu. Avec le brouhaha des converses. Tout le monde gueule ! Ah le retour… Ca décrispe. Hôtes inattendus ! Tours et détours pour rejoindre… Inattendu gymkhana ! Cela prépare leur arrivée ; gare aux réflexions ! Mauvaise pioche… Il l’a entraînée là-dedans ! Ah le clown… Entre les tables, cela passe juste. Ils en ont rajouté des piles ; des palanquées. Ca frotte. Faudrait parler… Des cars, ou quoi ? Qu’est-ce qu’on va en foutre… On ne peut rester ainsi bras ballants en plein milieu. Triste groupe ! Tout le monde les regarde. Décamper ? Tiens pas con ça… Cueilli par la Carole ça aussi faut l’avaler. Mais ce n’est peut-être pas si grave. Pour les filles et pour lui. Debout au centre de ce mobilier en folie, lui revient avec émotion le long baiser avec la Cathy. Cela aussi s’est fait sans eux. Ni exactement elle, ni exactement lui. Cela s’est fait. Il en a pour des heures à gamberger là-dessus. Repasser le merveilleux film ! Taire son secret, leur secret comme un adolescent. Cela ne change rien à ce qui s’est passé dans l’alcôve. Rien à voir. Rien de commun. Rien de complémentaire. Elle c’est une vestale. Elles ne sont pas si nombreuses. Une vestale des forces obscures. Il se rend compte que la soirée n’est pas du tout cafouillée. Ce n’est pas fini. Comment ? Seuls le savent les grillons. Les orages qui se pressent. Vont faire valoir leurs droits. Pendant ce temps lui mûrit les événements. Au galop. Une ligne de conduite s’ébauche. Se matérialise dans sa rêverie. Celle qu’il faut préserver, qu’il ne faut pas gâcher, c’est Catherine. La brune vestale, c’est autre chose. Elle ne le jettera pas dehors. Elle l’a choisi bien avant qu’il la remarque. Parmi trente godelureaux bourrés de capacités. Avec eux, elle est naturelle comme l’est une jeune fille. Avec lui, elle sombre dans un colossal mystère. Elle ne s’appartient pas plus qu’il lui appartient. C’est aux forces obscures que, réunis, ils appartiennent. Involontaires élus ! Même la perfection de ses gestes est d’une autre essence. Ce ne sont pas les meilleurs moments qui donnent les meilleurs souvenirs. Le calme des lanternes… Où est-il ? A qui le faire partager ? Un copain ce serait déjà pas mal… Détresse commune médication commune… Il se prend à les adorer, ces lanternes. Ne comprend pas qu’il soit le seul. Et les Gurfinkels ? A leur manière ce sont peut-être des poètes ! Leur dandysme n’est-il pas là pour masquer quelque chose ?

La balustrade est toujours là, porteuse des fanaux admirables… A deux ils ont enfin rejoint. Ils entourent la table. Sans s’être concertés, il laisse parler la miss. N’écoute pas. De nouveau son esprit décolle plein badin. Il rallume un petit cigare ; à cet instant précis. Pour une fois, il y aurait presque eu longtemps. Deux slows et des broquilles. Un tout neuf. Tout frais. Pas cassé. La flamme ! Il aurait pu en offrir il se dit. Eux c’est probablement de la blonde U.S. ou brit. Ce qui est curieux, c’est que la brune se trouve encore une fois encadrée par ces deux gugusses. D’où les sort-elle ? Des objets, comme lui ? Délibérés. Volontaires. Sanctifiés. Magnifiés. Eux sont dans le siècle. La mondanité. En face, la seule musaraigne. Catherine s’installe à sa gauche ; lui à sa droite. Pas mauvais. Cela fait oublier. Sans compter qu’il affectionne de se retrouver en bout de table. On est plus libre. Gabrielle veut se lever pour les laisser se réunir. Leurs regards viennent se croiser. Par deux fois. La seconde beaucoup plus longue. Complices ! Il vaut mieux qu’ils restent ainsi ; c’est plus discret. Sur la table, une bouteille de Champagne. Encore ! Décidément...

La nuit est lourde comme un marc de café. Les éclatants dégradés, en plusieurs couleurs, des nuages qui filent encore bien viennent la crever. Sur des kilomètres. Ca luit dans tout le ciel ! Abstracte lyriquement ! Ca hurle… Se répercute de l’Orient à l’Occident… Se répond. Se tord. Vient turbuler ! Par exemple avec une sorte de calme rentré… Puissant mais non-violent ! Et ça continue… Continue… Sans discontinuer ! Il a le cigarillo à la main pas de cendrier… Des yeux il fouille… L’un des deux en face immédiatement se lève. Fonce dans toute la banlieue. Pour en trouver un ! Il va il va il va… Disparaît ! Ils fument les deux. Mettaient tout par terre. Le revoilà. Porteur de. C’est tout bon.

- Thank’s !

Il fallait que cela fût. L’autre répond d’un gracieux petit signe de la main. Ce serait le moment d’engager la conversation. Timidité ? L’échange s’arrête là. Dommage. Il trouve que ce serait bien d’avoir un copain. C’est plus facile. C’est un soutien. Pour l’autre, ce serait sortir de son éternel alter ego. Occasion perdue ! En attendant, la logistique immédiate est assurée. Les grillons. Ils veillent ! Le Mitsouko. Il veille aussi. On sait où on est. En un sens le Mitsouko c’est pas si mal… La musique c’est moins terrib. Du flottement. Ou alors on s’habitue.

La bouteille dans son seau, comme Bébert dans son sac, est quasiment vide. C’est l’autre des Gourfinkels qui hèle. Ca marche ! Payent pas de mine. Immédiatement, sans beugler… A six sur la boutanche, avec des gonzesses qui boivent cela comme si elles sortaient du Néfoud… N’importe. On fera ce qu’il faut. Comme pour les orages. On trouvera une solution. Ils se sont rassemblés bien denses… Profitent de la nuit magnétique. Ils ne transigeront pas. Ses yeux n’aiment guère croiser les regards durs qu’envoie Carole. Dans l’alcôve c’est l’inverse. Ils les boivent. Ces regards durs se figent en un seul. Il pourrait la fixer des heures. Cette fois il se risque enfin à détailler le resplendissant physique de sa tête, de son visage. Telle que, incroyable qu’elle existe vraiment ! Des reflets aveuglants dans l’immense nappe de ses cheveux… Un dessin d’anthologie pour chaque détail de la figure. On pourrait s’accrocher pendant des lustres avant d’y trouver le quart de la moitié d’un millimètre à redire. Le bronzage on la dirait créole… Espagnole ! Elle fait sa poupée. C’est manifeste. Neutralisée. Omniprésente. La voix sucrée comme un Steinway. Les autres femmes peuvent crever de jalousie. On ne parle pas de sa broche. Ca va bientôt démarrer. A tous les coups c’est elle qui limite. Ca recommence avec le champagne. Les Gourfinkels ont monté un pont aérien. Un pipe-line ! Les nouveaux arrivés sont servis en premier. Encore la buée ! En revanche ce n’est pas le même breuvage. L’après-midi c’était du rosé. Les flûtes n’ont pas bougé. On croirait qu’elles font partie de la table ! Carole lève la sienne.

- Tchin !

La maîtresse impériale Mitsouko. Il regarde si elle regarde. Avec elle, impossible de savoir vraiment. Elle a tellement l’habitude en permanence d’être l’objet de toutes les attentions… C’est une seconde nature pour ses yeux de louvoyer. De slalomer… Sans bouger d’un picomètre ! Elle sait tout ce qui se passe dans tous ses champs de vision. Ce n’est pas de la rouerie. C’est un mécanisme apparenté à son côté surnaturel. Un mécanisme inconscient. Une indiscutable supériorité dans chaque domaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XXIV Guinche

 

 

 

 

 

 

Personne pour se faire l’écho du « Tchin ! » Il se pourrait que ce soit par une sorte de respect. Une admiration immanente. A défaut, tous schluckent. Elle est un peu en dehors. Silence. Grillons. C’est automatique. Le plus souvent la musique obscurcit tout. L’un des Gourfinkels, celui du cendrier, sort un clope. Il allume. Prend des mines. C’est attendrissant. Cela ne fait pas de mal. Religieusement, il tient le module entre le pouce et l’index. Un rien précieux. De la cibiche U.S. Fumée très blanche. Il disparaît en partie derrière. Cet événement simple détend. La table donne l’impression de s’agrandir. Comme dans l’Arrache-coeur ; dans l’autre sens. On pourrait le remercier discrètement. La zique revient. Du très authentique rock’n roll. Surprise générale, le second Garfunkel se lève. Il s’incline devant la brune. On dirait un Oriental. Le cérémonial est d’un naturel éblouissant. On ne sait pas si elle apprécie ou non. Elle est à l’aise quelles que soient les circonstances. Elle semble se mettre à l’unisson. Sans exagérer. La cigarette américaine atterrit dans le cendrier. Comme si ceux qui restent allaient faire bonne garde. Le premier des oiseaux se met debout. Il entreprend Catherine. Qui ne laissait rien échapper de la scène. Qui devinait que son tour arrivait. Table rase ! Plus que la Gaby et Pierre. Ils se regardent avec les flûtes empognées comme des sabres.

- Si ça démarre comme ça...

Lui aussi vient s’incliner. Elle au moins le rassure. De toutes manières c’est physique. Pas de jactance ! Le moindre mot… Pression des doigts… Ca y va ! De bon coeur. Comme si elle n’attendait que ça ; comme si on n’attendait que cela. Elle danse bien. Technique. Elle en connaît. Des voisins aussi les observent. S’interrompent ! Faire attention à sa côte. Elle semble pas avoir mal. Ca tourne enchaîne. Dans tous les coins à fond de ballon ! On sent moins la musique… Elle guinche comme une artiste. Faut suivre. Précéder. Prévoir. Pas trop moyen de reluquer autour ce qui se passe. De temps en temps quand même on les rencontre. Caro et son Gourf. Elle a l’air plus grande que lui ! On dirait qu’elle veut le jeter. Danser pour soi seule. Pour son corps. Il s’accroche. Comme avec désespoir ! Pas trop s’inquiéter. Elle sait y faire. Avec une somptueuse dextérité. Les forces la guident. Qu’elle n’appartienne à personne. Où est Catherine ? Là-bas. Ca roupille ! Ca ronque… Le gus n’excelle pas. Elle fait les passes pratiquement toute seule. Elle mène pour de bon ! Ca se réveille. On voit jamais ça ! Lui la musaraigne ils continuent à bien s’entendre. Il se défonce ! Joue les virtuoses. On les mate encore. Elle sait l’anticiper. Pour lui faciliter le travail. Qu’il fasse cela en maestro… Like Jackson Travolta ! En plus modeste… Elle saute comme un cabri ! Explose en l’air… Ca embellit ! On dirait qu’elle patine sur glace… Ca y est ils sont vus par les deux autres couples. Comme ça foirait ils arrêtent. Ce sont les cavalières qui décident. Catherine prolonge un peu… Pareil itou elle arrête les frais relâche son Gourf. Celui des cigarettes américaines. La Carole à l’arrêt. Seule. Pas du tout en nage. Un simple voile brillant sur le front. Elle oscille. Ondule. Négligemment. Elle n’a pas cessé de danser. Il se demande s’il devrait oser l’inviter à l’occasion. Ils s’entendent bien. Il vient de faire ses preuves. Elle doit apprécier la témérité. Les grillons saluent la pause. Il ne pleut toujours pas. L’air est moite. Gluant. Vibrant. Bien adapté à ces lieux extraordinaires. La brune rayonne. Regards dérobés… Peut-être qu’elle songe à la suite. Il est trop tôt. Du Mitsouko renversé par citernes. Naturellement. Les gens doivent se demander… Là place d’honneur c’est où elle est. La musaraigne disparaît dans son ombre. Elle n’y peut rien. Technicienne. C’est vrai, elle ne donne pas sa part. Catherine c’est autre chose elle a l’air ailleurs. Comme lui avec ses lanternes. Finalement avec cette musaraigne on en fait, des trucs. Elle va être crevée… Et la côte nom de Dieu !

- La côte ?

- Ca va.

Son parfum diffuse. La chaleur ! Une impression de fatigue, de lassitude, comparable à celle qui a suivi les acrobaties rupestres. Elles sont là ! Présentes ! Transfigurées. Sédimentées. Enjolivées. Empaquetées. Elle n’esquisse aucun geste, ni balancement du corps, ni changement d’équilibre, à la manière de la brune. Mais on serait prêt à en voir. A en discerner. A en imaginer. A en pressentir. Le rapprochement s’est fait en elle. Pas une projection du rock’n roll, pas un accrochage de ses doigts avec ceux de son cavalier, de son sauveur, pas un déhanchement, une prise d’élan, qui ne ravive, monstrueux fantôme, l’inaltérable souvenir de son combat, de leur quasi héroïsme dans les rochers. Les deux godelureaux entre les mains des filles, cela n’a pas l’air très dangereux. Sur la piste, cela s’assoupit. On zieute surtout. De la danse d’intermède. Propice à la discussion.

- Ta côte ?

- En ce moment, rien. C’est toujours surprenant ; dans les deux sens.

- L’émotion ?

- Oui, mais on ne peut jamais dire comment.

Du coin de l’oeil les autres également ont abandonné. Ils ne devaient plus y croire. On les sent rappliquer autour. Ce sont les filles qui ont dû les ramener. Une cigarette blonde aussi cela se sent immédiatement. Rien n’arrête jamais le Mitsouko. Pierre se trouvait bien avec la Gaby. Ca lui rappelait Marienbad. La promenade à bâtons rompus. On peut parler, avec elle. Ce n’est pas qu’on ne le puisse avec les autres. Ce n’est pas neutre. Dès le premier regard, cela ne pouvait plus l’être. Le premier regard à la plus grande distance. Depuis, c’est pire. Il y a eu l’alcôve. Le baiser. On est lié. Lui est lié. Les filles ne le diront jamais.

- Tu danses comme un dieu !

La brune. Curieux qu’elle se jette à l’eau ainsi. D’autant qu’il n’a rien fait de terriblement rare. C’est la cavalière qui magnifiait tout. A partir de cet instant, il y a une ligne électrique ouverte en permanence avec, de plus en plus sémillante, Carole. A haut débit. En fibre optique. En téléphone rouge. Une liaison qui résiste à tout. Les intempéries… Il le sent. Elle aussi. Les intempéries… Surtout celles qui arrivent ! Toute la cordée en direction du champagne. Les Gourfinkels s’occupent. Il lui semble que c’est à partir de maintenant que démarre l’étrange soirée. Pas étrange parce qu’elle est étrange en soi, non, mais parce que lorsque l’on est bien dans une ambiance on est ipso facto immergé dans cette impression d’étrangeté. Partie la gnôle, parti l’inconnu, cette sensation qu’à tout moment quelque chose peut intervenir qui chamboulerait, bien ou mal, tout. En entier. Plus grave, que l’on pourrait déterminer soi-même. Si toutefois l’on accepte de s’y résoudre.

Les places à table se sont fixées. Solidifiées. Tout le monde n’y est jamais simultanément. Trop à la fois ça complique les phrases. Les coups d’oeil aussi. Deux ou trois restent. Parfois un seul. Les seuls dont on ne connaît pas ce qu’ils veulent, c’est les deux. Ils orchestrent le service, et même ce qui n’est pas demandé. Avec bonheur. Valse permanente là où on valse. Il invite Catherine. Franco. Cela ne pouvait pas louper. Empaquetée ! Bâillonnée. Elle n’a pu dire ouf. Elle était en train de se reparfumer. A table ! Rude gymnastique… Gênée mais gênée… Dans ces cas-là on peut rien refuser. The right moment. Strauss elle aime aussi. C’est plus Marienbad c’est Schoenbrunn. Avec application elle fait ça. Elle s’en réfère à lui. Pour commencer, avec hésitation elle lui tend ses deux bras, comme si elle ne savait pas comment s’y prendre. Elle est vite dedans. Sa charpente existe plus. Elle se move. Nerveusement ! Montée sur hydraulique. Lui se demande. Surtout pas la balancer dans les tables. Avec la valse ça peut arriver quand on perd les pédales. Mais là non elle assagit on dirait. Même avec le champagne, no problemo. Simplement, il l’a mise en sueur ; bon sang de bois ! Tout le nouveau parfum s’envole comme une cheminée d’usine… Ca frise le Mitsouko !

 

Vingt-deux heures quarante-cinq : Ils sont debout à discuter en plein milieu de la piste. Des dalles qui en tiennent lieu. Ils gêneraient presque. L’un l’autre se ramasse un coup d’épaule… Un fessier complet ! A trois : Catherine, Gabrielle et lui. Il en est parfaitement certain. Il s’en souviendra, sans le quart d’une hésitation, avec la meilleure précision. La musaraigne sans doute elle était avec l’un des Gourfs. Elle a dû le larguer. Elle est revenue au bercail. Le pauvre ! Peut-être qu’il danse avec son copain. Ca s’étiole… Ou se libère ! La Gaby, Pierre la trouve un brin de trop, parce que ça roulait du tonnerre de feu avec, enfin, Catherine. Là il se souvient aussi parfaitement de cette pensée qu’il avait, le « enfin ». D’un autre côté c’est assez pratique. Les deux filles devisent entre elles. Personne cette fois ne s’occupe plus de lui. Il s’occuperait bien, pour sa part, de vider une flûte. Elles sont sur la table. Il va falloir y aller.

 

Vingt-trois heures quinze : il est seul. Auprès de ses chères lanternes en enfilade. Il a eu peur que cela fasse rire. Il n’a pressenti personne pour l’accompagner. Il n’est pas repassé par la table. Il se dit que finalement, il ne boit pas tant que cela. Presque moins que les filles ! Ce n’est pas plus mal. Il ne connaît pas la suite. Il n’y pense plus. Des gouttes d’eau viennent tomber. Eparses. Elles s’arrêtent. La lune, elle, reste voilée. Comme si elle se trimbalait des anneaux de Saturne. Le feu de ses loubardes, lui, tire franchement sur l’orangé. De loin ! De près on voit tout. Des verres d’une transparence excessive, des vitres en somme, biseautées sur les arêtes. Tout est chiadé. Calculé. Des ingénieurs… Des artistes ! Une tension sonore, occasionnée bien sûr par l’électricité qui vient éclairer. Parler de bourdonnement serait bien trop fort ! Inhumaines et chaleureuses lanternes… Il ne sait plus à quel moment il a décroché des filles. Probablement c’était pour fumer. Il n’a rien rallumé. Ce qu’il lui faudrait maintenant, c’est du champagne. Du café. Pas tout de suite. Une bonne bourrante au champagne ! Décrocher maintenant des lanternes l’emmerde vraiment.

 

Minuit dix : assis encadré par les gourfs. Il n’a jamais vu cela. Pour le champagne inutile de réclamer. C’est l’Eden. Pas une seule greluche à l’horizon. Elles ont viré sur la piste. Il a pas le temps d’en redemander ça coule découle… Les deux gars le parlent. Le fayotent. L’inondent ! Dans chaque oreille. Faut pas résister. On lui demande absolument pas de répondre. Donner son avis. Formuler quoi que ce soit. Ha les vacances ! Il est complètement largué. Il sait plus du tout au sujet de quoi on est. Chacun des deux a sa converse, en plus. Au début c’était la même. Ca s’est mis à diverger. La pluie c’est plus sérieux. C’est plus gros. Pas encore trop. Va falloir décider. Ca s’arrête comme c’est venu ! Allons bon… On reste assis, donc. Là-haut tout là-haut les turbulents chatoyants déchaînés… Le tonnerre… L’artillerie ! C’est loin. Ouf ! Ca sillonne à peine.

 

Deux heures quarante-cinq : à nouveau arpentant ! Chtarbé jusqu’à trente-six degrés… Il sait plus du tout où il est. Pas complexe. Sur la terrasse ; au frais des lanternes. Une chaleur à crever. Ca doit être la gnôle. Le ciel s’est pas arrangé. Il est pire. Des explosions de tonnerre. C’est ça qui le réveille en marchant. On attend que ça cataracte. Même peut-être là-bas sous les auvents ; les parasols. Finalement le dernier des problèmes c’est qu’il soit bourré. Ha ils l’ont soigné, les sœurs jumeaux… Saoulé de champe et de tchatche… Combien d’heures ? Il s’en foutait mais s’en foutait… Plus il s’en foutait plus ils racontaient… Ils se coupaient la parole… A crever. Ici n’eût été la concentration d’orages on est calme. Un désert ! Les lanternes seules vivantes… Dans le fond il est pas tant bourré que cela. Simplement, comment est-il arrivé là ? Et la fin avec les Gourfs ? Pourvu qu’il n’y ait pas de gaffe qui sommeille… Ces dalles entièrement désertes… Tout le monde roupille déjà, ou quoi ? Si on voyait fût-ce un marcheur ? Pas le moindre ! Restent les perspectives… L’âme du monde inanimé ! Féerique ! L’enchantement. La nuit a basculé. Inexorable ! Sans lui. Il dormait debout. Maintenant il s’en souvient. Evidemment des nuits il y en a pas mal. Mais chacune est celle-là ! Du vent. Par chaudes bouffées. Toute la night comme cela c’est pas si fréquent. Coupé du monde ! Comment le réintégrer ? Se réfugier… On est mieux ici ! Tout le secret… Il faudrait du café. Première idée concrète. Il marche. Bourré d’énergie ! Et il clope. Calmement. Sans forcer. Il n’a pas fumé autant qu’il le prévoyait. La cendre voltige dans la brise. Il a trotté des verstes sur ces luxueuses dalles. Lorsqu’il s’approche de la balustrade, chaque fois il s’attend à se poirer cent tonnes d’embruns. En réalité rien, juste un peu de chaleur qui couve là-dessous. Le jour quand même se lève pas. C’est déjà cela. Sûr les intempéries le gros est pas encore passé. On y a droit. C’est inscrit. La vallée heureuse ! Ca va cartonner… Les grillons ! Bon dieu de merde ils se sont tus… Ah non incomplètement. Les oiseaux, eux… Disparus de la planète. Il repense à Marienbad. Les gonzesses… Il s’est tout juste laissé promener. Par exemple le classicisme la symétrie on n’y coupe pas. Ici maintenant ce qui serait bien, c’est de trouver un plan pour entrer par derrière et sniffer huit litres de kawa en loucedé. Après ça irait mieux assurément. Volontairement ! Oui mais par derrière quoi ? Normalement dans ces cas-là il y a toujours des cuisines où l’on finit des restes. Le personnel de service… Les dernières boutanches personne va compter… Avec un peu de pot, toujours un original qui a mis en chauffe des hectolitres de café dont personne ensuite ne veut. Reste qu’à le jeter dans le lavabo… C’est là qu’il interviendrait. Plus rapide que l’évier ! Un débit terrible ! Dans le fond le gasthaus comment c’est ? S’il allait voir ? Sans se faire coxer naturellement. Il réfléchit. Il sent que c’est la décision ultime. Et puis voilà les premières gouttes. De nouveau. Pas nombreuses. Enormes. La musique joue… Titanic ! Elle corbeugle mais c’est loin. Il ne l’entendait pas il s’était habitué.

 

Trois heures cinquante : Il ne pleut plus. La foudre n’est pas tombée. Elle roule continûment comme à Verdun. Il n’y a jamais d’arrêt. On dirait qu’elle guette. Les nuages passent à trois mètres du sol. Ils transportent des hectolitres de baille. Ca peut pas durer ! La terrasse est jonchée par des flaques d’eau grandes comme la mer d’Aral. On sait plus où marcher. Les parasols sont pleins à ras bord. De belles poches. Un peu voyantes. Une grande table en bois. Allongée. A côté de l’estrade des musicos. Verrouillée par des tiges métalliques sur des tréteaux. Dessus, une monumentale nourrice de café. Pratiquement un samovar. Parallélépipédique. Une tour. En aluminium brillant. Collectif. Avec un robinet en bas. A côté de ce zimbreck, un second. Vide. Les musicos sont attablés ici. Une palanquée ! Bien crevés. Pas très diserts. Ils clopent comme des vaches. Il s’est collé au milieu d’eux. Au Gasthaus, il restait ces deux nourrices. Les gus faisaient couler le café. Pour les charrier sur la terrasse, avec d’autres ingrédients aussi, il manquait un type. Ce fut lui. Il avait gagné son kawa. Ses kawas. Il s’en emplit. Il offre le cigare de l’amitié. Les félicite pour leur prestation de la soirée. Il n’est pas parti beaucoup de cigares. La météo veut se calmer. On n’a pas confiance. Elle est bien loin d’avoir tout dit. C’est une soirée particulière. Elle se doit. Elle obéit aux forces. Comme les grillons. L’artillerie ça canonne tout le fond du ciel. Orangé. A l’unisson avec les lanternes. Elles aussi obéissent. Ce ne sont pas des objets. Avec les gus de l’orchestre on a de la converse. Cela reprend. Ils en ont aussi entre eux. Quand ça flottait on était à l’abri c’était quand même bien. Du camping ! Les grandes manœuvres...

 

 

 

 

 

XXV Sabbat

 

 

 

 

 

Quatre heures dix : une ombre. Elle se volatilise. Belphégor ! Avec les cheveux… Madone. Aux balustres. Accoudée près d’une grosse lanterne. Jeden Abend brennt sie. Illusion d’optique ? Elle ne se déplace pas ; elle brille… Brennt ! Abandonner le café ? Il en a tellement dans le buffet… Les gus ? Délicat… Vingt secondes après il se lève. Il n’entend plus rien. Le bourdonnement des grillons demeure sous-jacent. C’est la brune. Il en est sûr. Debout lui aussi ; dans l’ombre. Il se faufile dans ce gigantesque camping improvisé. Le voilà en zone libre ; la tête entre deux toiles ruisselantes. Pire ! Il s’en prend un bock entier, ventru, qui stagnait. Directos on the head ! C’est malin… Plus grave, la créature a disparu… A ne pas le croire ! Un feu follet. Si ! Là-bas au coin. Elle a pris trois cent mètres. Il est fou enragé. Ca va pas s’avaler comme cela ! Il démarre à grandes enjambées comme le chat. Seulement elle continue à se déplacer. La terrasse est d’une longueur… On voit pas s’il gagne. La balustrade lumineuse en main courante. Ca peut durer ! Des paires d’heures… Les gouttes retombent. Ciel ! Faut qu’elle se décide… Il ose pas l’appeler. Il est pas sûr. Flotte de merde ! Les lanternes on sait pas s’il y a une fin. Il ne l’a jamais vue. Depuis le temps qu’il contemple… Ca marche ça marche ça trotte. S’il peut il va se mettre à courir. Elle va s’effrayer ! Minutes gâchées… On se trempe, à ce jeu-là… Un éclair maous éblouit. A giorno ! Le coup de canon derrière… Pas les cinq cents mètres… Ca peut recommencer.

Bim la fille a disparu ! Là c’est con. Il zieute alentour. Plus rien d’habité, de vivant, sur la terrasse. Seulement des lanternes. Celles de la balustrade ; les autres, sur pied, on n’en distingue plus depuis un moment. On heurte une semi-pénombre. Il se met à courir pour de bon… S’arrête idiot ! Devant. Très loin. La forme… On dirait que… Elle enjambe la balustrade ! Ca va pas ? Un ravin terrible. Insondable ! Très vertigineuse falaise… Il faut hurler ! Rien ne sort… Il s’arrête. Devant, cela cesse de bouger. Le haut. La silhouette des cheveux en longs pans. Nuit très noire ! Le ramage des grillons… Où nichent-ils ? Complet désert… Belphégor ! Elle s’agite à peine. On ne discerne pas ce qu’elle fait… Disparue ! Il s’avance. Doucement. Le calme s’installe. Dans les lointains, l’orage se déchaîne. Son et lumière ! Pleine réverbération… Par ici une chaleur dense vient guetter quelque chose. La flotte tombe en hallebardes ! Jusqu’aux os… Les gouttes agressives labourent les dalles en feu serré. Ca stoppe. D’un coup ! Un nuage très complet ! Le tonnerre en rajoute… Prépare son tir. Ca prend des lustres. Il s’approche du bord ; n’y comprend rien. Elle avait une avance inexplicable. Qu’est-ce qu’elle aurait pu emprunter ? Une sorte d’échelle de coupée ? Au milieu des balustres… De corde alors… Cet après-midi, on pouvait distinguer des sortes de clameaux ; peu visibles. Retrouver la place. Il se penche à son tour. Les lisses ont une largeur démesurée. On ne peut rien voir. Il se force. Encore quelques pas. Il se penche à mort. Trempé ! Du bruit en bas… On a trébuché ! Instantanément il raisonne ; un peu à droite… Là ! Les clameaux. Enormes. Elle y est passée. Faut enjamber. On ne voit pas le fond du gouffre. On l’a jamais vu. Elle est toujours là. C’est lui qu’elle attend. Il faudrait qu’il sèche ! On va voir. Déjà se fader cette sorte d’échelle à la Vauban. Récupérer le départ. Sans s’expédier dans les abîmes. Il est temps d’y aller. Cracher au bassinet ; casquer. Le parapet comme en quatorze ! Il fait gaffe. Ratiocine. Atermoie… S’escrime ! Premier clameau… Second… Agrippé aux balustres ! C’est parti. Barreau après barreau. Pas sorcier. Seulement ces clameaux trempés ruisselants… On s’enfonce dans la brume des nuages. Comme dans les fumerolles d’un volcan. Elle est tiède. Il poursuit la descente. Au-dessus d’un vide qui peut-être atteint les cinq cent mètres. Vers le haut l’hallucinante étirée des halos orangés. Il était mieux auprès ! Elle s’éloigne. Disparaît. Quasiment une descente dans un puits ; on ne voit rien du tout. Ah si ! On distingue, courant le long de la falaise, une sorte de fantastique chemin de ronde. Au pied de la très immense terrasse. Les grillons relancent leur cri sidéral. Ils sont collés sur toute la paroi… A portée de main ! Si l’on approche l’oreille, leur cri-cri hurle… Ca tonne. La baille remenace. L’air charrie énormément de Mitsouko. Au bas des clameaux, le sentier du chemin de ronde est taillé dans le roc. A peu près horizontal. Il se perd dans la brume. Il y fait plus chaud. Un ria de lumière là-bas, qui traverse. Il y a des gourbis dans la muraille ! Creusés comme à l’explosif dans le calcaire de la falaise. La pluie se réveille. Le jour déboule à mort.

 

Cinq heures dix : elle ne cesse de le bâillonner à la vodka. Elle a pas compliqué le problème ; s’est foutue directos en string. Soutif, également. D’un blanc de neige. Ca luit ; scintille autant que ça peut. Le reste de sa vêture, c’est le Mitsouko. Elle est assise. Dehors, ça trombit. On l’entend assez bien. Il resonge à l’alcôve sous les toits. Très comparable. Deuxième round ? Il lui a toujours semblé. Second et dernier ? Il n’en sait rien. On ne peut la connaître. Ni se connaître. Autour, c’est vieillâtre. Des objets. Des monceaux d’objets. En stock dans les coins. Du Sosthène du Courtial… En modeste ! Néanmoins des rayonnages entiers ; des pièces ; des galeries ; des excroissances ! Du fourbi dans les gourbis. Un désastre chaleureux ; protecteur. Infinie pluralité ! Atlantide… Lorsqu’elle est debout, c’est exactement cela. Dans une grotte. Un adrar. Lui la vodka ça le soigne. Pharmaceutique fragrance ! Reste le Mitsouko.

- J’adore ce parfum...

- Le… Le mien ?

- Bien sûr. Vous me l’aviez demandé ; pas eu le temps de répondre.

- C’est vrai, Pierre !

L’appel de son prénom par cette voix d’or, magnifiquement distincte… Il veut lui sauter dessus. Une joie défenestrée… Bascule totale ! Colossal chambardement… Il se met à la détailler frénétiquement. Dans chacun des yeux, la pupille a rejeté le blanc ; n’en reste qu’une bande liminale. Ca impressionne ! On dirait une bestiole de course. Cela ne revient à la normale qu’en un temps infini. On se demande si le corps est irradié. Il a chaud, ce corps ; il ne demande qu’à luire. Liquéfié en Mitsouko ! Des gouttes énormes ; pire que, là-haut, la pluie obstinée. Cela s’écoule moelleusement, négligemment, paresseusement. Elle n’en a cure. Elle est déesse ; le sait. Cela ne dépend aucunement d’elle. C’est une autre. Simplement, elle cultive. Un ébrouement plus ou moins involontaire dicte une sublime élévation. La reine est nue ! Elle est reine. Elle n’a plus de personnalité. Elle est elle. Explosion de l’identité ! Son Atlante, c’est Pierre. Lui veut. Il veut. Obsédant ! Il ne sait pas. Il ne sait pas s’il doit. Si elle doit. Il cherche les règles. Cela peut arriver ! Il sait aussi. Se doute. Sait aussi qu’il ne faut point la faire trop attendre. La voir dans ces minces textiles éclatants… Il est encore sous le coup ! Cela ne peut aller mieux. Elle comprend. Elle ne peut s’occuper de cela. Le destin se débrouillera. Simplement qu’il agisse. Elle est encore excitée de l’après-midi sous les toits. Il n’y a rien d’autre à faire. C’est très urgent ! Elle accomplit des gestes. Verser la vodka.

Transmission de pensée. Il se lève. Délicatement, lui prend le verre des mains. Ce sont de petits récipients taillés dans le cristal massif d’un autre siècle. Elle vient de le remplir. Elle ne l’a pas bu. A moins que ce ne fût juste pour lui. La pulpe de leurs doigts s’accroche fortuitement. C’est chaud. Plus que prévu. Elle vient de l’appeler par son prénom. Il y pense. Ca le remue. Le minéral ciselé disparaît. Fervente spectatrice de ses propres réactions, la brune est empathie. Elle guette son corps magnifique, hâlé ; objet qui appartient à tous les deux. Il pose le cristal sur un coin de table. Elle pense que ce sera peut-être pour après. L’émanation d’éther provenant de la gnôle vient le disputer au Mitsouko. Elle observe en contre-plongée. Sa pupille à l’immensité dorée. Inexpressive, elle n’a pour mesure que l’infini. Rayonnement froid de cette fille. Il se demande comment il serait en présence de Catherine. Celle-ci l’impressionne beaucoup plus. Il est beaucoup moins naturel. Il n’est pas livré à lui-même, à ses propres instincts. Ni à elle. Il est livrée à une idée. A une colossale pulsion. Au-delà de l’imaginable. Elle est une vestale, il est un grand-prêtre. Le cérémonial a commencé. Il a débuté avant, dans les esprits. Depuis avant. Il n’est pas dans une scène d’amour. Il est dans un sacrifice, une fusion. Il est sur des rails. Il est peut-être moins exigeant qu’il ne le serait avec une femme, Catherine. Il est guidé sans l’être. Tout ce qu’il fera sera bienvenu. Bien fait.

Le sourire de la brune est proche de celui de Mona Lisa. Les pans lourds de ses cheveux tressaillent à peine. Peu ouvragé, le blanc matutinal de la dentelle s’interrompt violemment à la rencontre de la moiteur cuivrée du buste. Cela rend tout son mystère à l’abyssal sillon médian. La partie inférieure du lycra soupèse calmement la sculpturale opulence. Rien de sciemment érotique : la perfection ; rien que l’involontaire perfection. La pulsion suffit à tout envaster. Cela fait plusieurs secondes qu’ elle vient d’abandonner son verre plein. Une panthère noire se dresse de toute sa hauteur. Mains aux hanches. Les deux mains. Sur les deux hanches. Béantes. Doigts surplombant largement le brin élastique du string. Effleurant de peu l’amorce des précieuses vallées. Sûre de soi-même. Du moment. De tout. Impérieuse ! Les jambes bien séparées.

A présent, ils sont face à face ; rien ne se décide. A un mètre. Une sorte de hiatus. Sans prévenir, sans hâte, elle pose le pied droit sur la chaise. Ce qui multiplie la provocation de ce mouvement, c’est qu’elle vient l’exécuter sans la moindre altération de sa physionomie. Electrique. Son mont de Vénus saillit en une légère colline. Stupéfiante blancheur, en pleine semi-obscurité. Comme dans l’alcôve ! Les grillons ont suivi. D’un calme cri-cri. La broche lui traverse l’esprit. Ils ne se sont pas revus depuis. Agressifs hurlements du string. Il s’enlise dans une fantastique sidération. Il s’approche. De cinquante centimètres. Elle ne bouge pas d’un seul. Comme un élève admonesté, le flou de son regard s’échappe en direction du bric-à-brac. Il va risquer un mouvement. Une ébauche. Une vibration. Cela va libérer la fille. Elle a retrouvé ! L’une après l’autre, les deux paumes abandonnent l’emplanture des cuisses. Elle n’est pas pressée. On ne peut pas deviner. Ce sont les bras qu’il faut suivre. Ils apparaissent, déliés. Bien découplés. Evocateurs. Souples. Elle lui plante une implacable chorégraphie. Ils montent à la verticale. Pause. Se séparent. S’ouvrent en corolle. Elle cambre à mort ! La chair pâlit un rien. Indolent, admirable, la subite décoloration dermique occasionnée par la puissante extension de la danseuse. Il guette. Chassériau ! Dernier acte, les coudes se ployent. Les avant-bras plongent derrière la nuque. Droit vers le bas. Les doigts se fusellent… S’allongent ! Ils veulent. Ils veulent attraper la boucle du soutif. S’en saisir. Arracher le fermoir ! Non : il manque deux centimètres. Comme la musaraigne essayant d’attraper la branche. Pour la main droite. Ou la gauche. Les somptueuses loches, elles, sont grutées vers le haut. Nouvelle odalisque ! Elle arbore les yeux de la bête prise au piège. Mains coincées… Faut faire autrement ! Il va bondir. Hésite. Troisième essai… Les centimètres… Avalés ! L’agrafe explose. Déballage complet. Férocement ! Pour y arriver elle a creusé les reins à mort ; arc-bouté le pied sur la chaise. Maintenant les pans du soutif se rebellent et se referment comme un butterfly sur la peau huileuse. Ca se rassemble devant tout seul. Une balle de linge flasque ! Qui tombe au sol. Pof ! Sans ostentation, elle redescend le pied de la chaise. Libre !

Elle se retourne. Trouver un terrain. Ne se préoccupe que d’elle-même. Il ne peut que suivre. Le bric-à-brac… Elle avance. Pas après pas. On ne peut pas marcher sur n’importe quoi. Elle sait le garçon derrière elle. Il se rince l’oeil assurément. Tout le dos ! Bien sûr elle est parfaite. N’importe… Il faut éclairer. Profond, l’estanco. Une creute ! Lui ne voit que la colonne vertébrale de la jeune femme ; admirablement dessinée. Ca reluit dans les pénombres. Un serpent gluant ! Pile devant lui. Risquer un geste ? Avec les femmes c’est toujours pile ou face. Il est terriblement sous café. Elle a dû picoler, non ? Dehors peut-être ça se lève… Ici dans le souterrain on ne sait rien du temps. Ah si un grondement de métro juste au-dessus. Les forteresses ! Ca pète… Chtang ! Claque... Sous les marmites. Elle aussi écoute. A la verticale… Ca y va ! Une acoustique, là-dedans… Une onde de choc terriblement concentrée ! Ca réverbère… A l’infini ! Tremblement généralisé… La résonance… Les harmoniques ! Ca roule…

Il attaque. De la main, lui enserre les hanches. Ca prend bien la forme. Ils profitent du boucan. De l’ébranlement qui recommence. Elle n’a pas réagi. Maintenant elle peut plus. Emprisonnée. Royalement. Chaque seconde où elle laisse faire est pour elle une source d’inspiration. Elle n’a pas désexcité depuis le coup des toits. Dans la zone rouge elle fonctionne ! Obligée. Lui elle le veut. Son jouet. Toujours mieux que les Gourfinkels. Eux c’est pour les montrer qu’ils sont bien. Lui là délicat… L’amant de la Chine du Nord. Il progresse. La pulpe de ses doigts parcourt les reins. Le bas de la colonne. Juste à l’élastoc. Pour elle, c’est du feu. Elle marche lentement, cherche une pile de matelas. Ouissont ? Elle avait repéré, grands dieux ! Par exemple cradoques. Cinq six en pile, qui risquent de glisser les uns des autres. Les voilà. Rayés. Peu érotiques, ils s’ennuient au fond du gourbi. Lui s’en fout il a pigé. D’une force terrible, il enlace la fille à pleines hanches, l’assoit au sommet de l’amoncellement. Où va-t-il trouver semblable ressource ? Il grimpe à côté.

Comme des cartes à jouer, elle exhibe ses doigts judicieusement effilés. Ongles parfaits, rouge cramoisi. Elle y passe du temps. A présent c’est la chemise du garçon qui est visée. Elle commence par enfourcher l’impétrant à pleines cuisses. S’assoit les fesses sur les talons. Elle est stable. Elle peut travailler. Total wrestling ! Premier bouton hop… Dextérité sans faille. Une infirmière. Chtang ! Le canon. Ils rumettent ça dirait le Concombre. Un cent cinquante-cinq tout frais ! Dans les tympans inside… Les vestibules ! Regard circulaire sur les amas de bric et de broc. Elle conclut de sa voix somptueuse.

- Aucun risque.

C’est entièrement faux. Elle ne veut pas qu’il s’alarme. Elle, ça l’excite. Elle s’était souvent posé la question. De toutes manières, elle n’y est pour rien. Il n’est pas dupe. La foudre dans ce délabrement de ruines suspendu à cinq cent mètres au-dessus du vide… Il n’est pas inquiet. Cette brune odalisque est, comme la foudre, fille de l’orage. Odalisque… Il préfère garder cette vision pour Cathy. Ses formes pleines, onctueuses viennent beaucoup mieux s’y prêter. Bizarre de penser à cela dans un moment pareil. L’image de Catherine, au sortir de la rivière, s’est imprimée plusieurs secondes sur sa rétine. Encore plus qu’alors, terriblement excitante. Laquelle ? Il ne veut pas savoir. Il ne veut pas trancher. Il ne veut pas qu’il soit tranché. Les deux filles sont des notions parfaitement différentes. Pas opposées, non, séparées. N’ayant rien à voir.

Celle-ci reprend son activité. Deuxième bouton ; synchro avec un énorme coup de tonnerre. Cette fois, énorme silence. Le temps se dilate. Elle enfourne tous les boutons à la queue-leu-leu. Elle ouvre. On voit le mec. Lui est subjugué. Elle fait tout avec application. Inclinée, ses lourds nibards provoquent. Elle penche avec ingénuité ses masses de cheveux. Emmêlées, elles lui cascadent sur les épaules. Flattent en bout de course la figure de l’homme allongé. Cure de Mitsouko. Elle en a mis partout. Elle, son visage n’a plus aucun masque. Au naturel, comme au réveil. A présent elle entreprend le jean’s du mâle. En ferraille, les boutons. Le cri-cri des grillons. Très fort dans l’orage. Ils s’étaient calmés. Ils reprennent. Charivaris infernaux… Ha c’est complet ! Imperturbable, elle poursuit son farfouillage. Elle fait sauter avec adresse le premier de ces boutons. Elle attaque le second. Avec une idée bien précise. Comme toutes les femmes elle est têtue. En bonne fille d’Eve elle veut simplement vérifier que. Fébrile curiosité. Impatience terrible. C’est inutile. Intégralement inutile. Tout va bien. Tout va mieux que bien. Le café la vodka c’est le meilleur des alliages. Rien de psycho ! La nature. Elle continue à pourchasser le bouton. Avec ses ongles magnifiques tarabiscotés durant six mois. Dehors, on dirait que ça se calme. Elle travaille comme au scalpel. Troisième bouton parti, quatrième… C’est rêche comme toile. Elle ondule sur lui pour voir ce qu’elle fait. Lui déverse tant et plus et encore ses kilos de cheveux sur le torse. Pas un mot. Maintenant il faut enlever le futal. Il veut l’aider, se redresse en un seul bond. Ils commencent à s’entendre.

Chtang ! Chtang ! On croirait des obus qui ont explosé dans le magasin. La pluie demeure interrompue. Creusé latéralement dans la roche comme une galerie, l’estanco n’a pas besoin de toit. Quand l’averse en bat la façade, on entend très faiblement l’acharnement des gouttes énormes. Cela réconforte ; protégé par de la pierre ! On resterait des heures comme cela ; de manière à profiter le plus longtemps possible. Cet épouvantable murmure constitue un lien, le seul, avec le monde réel. On ne le voit pas ; on a oublié à quoi il ressemble ; il est là, présent. Si quelqu’un rentrait à ce moment ? On ne l’entendrait pas. Elle ça la surexcite plutôt.

- Les grillons se sont arrêtés.

Comme les machines du Titanic ! Il ne reprend pas. Ces quelques mots après tant de silence, on dirait une coruscante explosion. L’or de la voix s’essouffle, absorbé par le fatras. Dedalus ! Il regarde posément la jeune femme. Ne pense aucunement à ce qu’elle pense. Ce qui le frappe, c’est sa physionomie. Millénaire. Traits creusés ; fatiguée avant de commencer. Un regard de bête. Admirable violence… Ca le conforte ; moment d’agir ! Il arrache ses propres nippes. Saute au bas du tas de matelas. Se retrouve debout face à elle. C’était haut ! L’entreprendre immédiatement. Pas qu’elle s’en aille file s’éloigne. Lui aussi est comme un animal. Très à son affaire ! L’éclairage c’est un lumignon. Une ampoule. Misérablement suspendue. A dache ! Suffisant. Faut qu’on voye ! Des ombres immenses à la Walpurgis.

Tout de suite attaque du slip. Décoller ça comme un timbre. Il attrape les deux genoux ; un dans chaque main. Elle s’effondre sur le dos. Pile à sa hauteur. Bouche mi-ouverte… On voit les dents comme un chien-loup. Il saisit le cordon de la slipaille. Pas question de se louper. Les pouces massent discrétos l’intéieur des cuisses. Vraiment belles ! Adducteurs nerveux… Ne pas lâcher le lastic. Juste le glisser. Il avait pris sa place dans la chair cuivrée, le bougre. Tirer tirailler ça s’ébranle démarre. Elle fait pas obstacle. Elle attendait cela. Elle crispe. Ca la met dans les tours. Se voir offerte. La pluie s’est remise à vrombir. C’est très distinct. Elle soulève un genou. Il embrasse. Changement de programme il dévore la cuisse la jambe le pied. Derrière un genou dans la saignée. Elle se tord. Elle émet un son. Grave. Très doux. Comme l’amorce d’un ronronnement. Une fréquence impossible ! Elle se reprend ; avance la main. Fait glisser le pied dans l’élastique. Il extrait le string.

Chtang ! Ha les cons… Profond et puissant. Ca casse ! Il retourne aux baisers. Il va la saisir aux hanches. La laisser glisser à lui. Ne plus réfléchir. Il est tout debout, jambes semi-écartées. Face à la pile de matelas. Collé à cette pile. Au sommet, elle est sur le dos. Juste à la hauteur. Tournée les fesses vers lui. Il entre en elle. Avec la douceur la plus travaillée. Last bet ! Il songe que c’est la conclusion de cette partie commencée sous les toits. Comme le jeu des allumettes. Perdre, n’est-ce pas gagner ? Elle a tout de suite accepté le mouvement ultime. Devancé. Guidé. A qui obéit-elle ? On dirait l’exécution d’une prédiction. Sa réalisation. On ne sait pas ce qu’elle pense. Elle rouvre les paupières. Elle décide. Elle enserre le mec dans la tenaille de ses jambes. Directos aux hanches elle vient le coincer. Elle lui crochète les pieds derrière le dos. Il ne bronche pas. On voit que ses pecs. Tout debout, il est à son affaire. Mouvement régulier. D’une extrême lenteur. Cela au moins elle ne l’a jamais vu ; pas à ce point-là. Ca l’impressionne. Elle geint. Se tord. Il se cambre à fond les gamelles. Possède aisément son sujet. Maintenant ça galope. No surrender ! Faut qu’elle y reste absolument. On commence à le voir. Ses cheveux voltigent. Sa tête couchée sur le matelas du haut comme sur un lit d’hôpital pivote alternativement côté droit côté gauche. Le front deux plis terribles en haut du nez. Non des fossettes, des contractures. Un peu comme si elle courait un mille mètre. Il la regarde autrement. C’est parti régulier mais beau.

Chtang ! Est-ce qu’à cet instant précis elle fait réellement l’amour avec l’orage ? Avec qui, sinon. ? Avec elle-même ? C’est impossible. Il ne le croit pas. Elle est bien trop extravertie. Tellurique… Cosmique. Il se prend à le croire. Avec Zeus ? Mais qui est Zeus ? Et lui-même alors ? Garçon de bureau ! Des pecs comme l’empereur Auguste. Nègre assermenté ! Pour une Cléopâtre inconnue. Des grillons aux maîtres de l’univers, il n’aura joué que les petites mains. Les faire-valoir. L’identité dans ces conditions elle est loin. C’est pas la bonne ! Les femmes veulent mettre un nom. Elle parle comme une bête c’est pas possible ! Bruyante. Ca l’humanise. Heureusement les grillons sont dehors ; peuvent pas avoir peur. Il devrait être jaloux finalement. Comme les choses sont simples ! Pour lui c’est une libération. Ne penser qu’à une chose… Ca lui rend un courage une vigueur terrible ! Technique technique technique… C’est le salut. Par exemple ne pas l’expédier tout de suite. Lui dans son état pourrait bien être parti pour vingt-six heures. Il contrôle. Agit.

Les rictus de la brune… Ne laisser échapper aucun indice. Belle régularité… Les zygomatiques ! Le visage déformé en accident de chemin de fer… Elle est bouillante s’en rend pas compte. Les lèvres gonflées… Elle a envie de recrier. Elle se voit être vue. C’est peut-être ce qui l’excite le plus. Troublante confusion. Elle-même s’en rend compte. Peut-être que Zeus et les grillons ne sont que de divins cocus eux aussi ? Sans l’imaginer un seul instant, elle se pose les mêmes questions que Pierre. Pour lui, c’est normal. Pour elle ? Ce qui est important, c’est qu’elle se le demande. Ultime remise en cause ! Elle ne regarde pas. Féerie diffuse qui éclaire tous ses univers. Lourde prisonnière… Ses loches remarquables mine de rien elle finira par les abîmer. Dressés, ses ongles effeuillent. Le tonnerre ça continue avec une très jolie régularité. Synchronisée ! Elle voudrait que les autres filles la voient. La grosse, là, Catherine. Elle doit pas être une machine comme elle ça non non non. Sentiments ou transcendance ? Elle aussi est un peu jalouse.

Le gars va trop fort. Lui matraquer les riens comme cela elle va pas tenir. A toute violence il emboutit cela comme une fine tôle. La chair les masses adipeuses déformées. Tout ce qui est le mec est excessivement dur. D’un autre métal. Un seul gus. Qu’a-t-il de spécial ? C’est pas la sonate de Vinteuil ! Chtang ! Mirifique. Cela remplace les grillons. Oubliés, les dangers qu’ils courent. Ils sont habitués ; ça leur manquerait. A présent elle est parfaitement aérienne. Elle ne s’est pas sentie décoller. Elle voltige. Les paupières closes. Accrochées. Bétonnées. Le corps sinueux comme un calmar. Joli ! Faut l’amplifier il se dit. Il a les pupilles tirées à quatre épingles. Il marche à l’éthanol. Il a tout verrouillé contracté ! Rien ne peut se passer que continuer. Il guette la fille. L’amplifier on pourra pas mais la prolonger, peut-être. Elle ne crie plus. Tout à l’heure ça tournait à l’infernal strident. Même dans les fréquences basses. Heureusement, le souterrain. Et l’orage. Ca gronde encore là mais moins. Regard fauve de la dame. Il ne craint plus ces coups d’oeil. Au contraire, les soutient. Les recherche. Jamais il n’a senti à quel point, pour chaque aléa, ils sont sur le même bateau. Un navire qui ne leur appartient pas. Pire, ils sont des complices. Il est aussi complice des grillons, de la foudre. Il surveille ses cils abominablement longs. Plus chinois que le Mitsouko. A faire voleter des salons d’hommes.

Elle est crevée. Elle souffle. On est dans le non-climaxique. S’il sait maintenir, elle peut en avoir pour des lustres. Elle geint ; gémit ; parfois brame. Ca le renseigne. Ils sont calmes. Lui dose comme une bête. Tout est sous asservissement. Il se demande comment il fera. Calcule. Avec cette lenteur il peut être extrêmement précis. Régler l’amplitude. Un effet terrible dans la gonzesse ! Ses traits à nouveau creusés à la petite cuillère. Grimace pantelante permanente. Elle vient lui prendre la main. Ils comprennent que c’est à deux. Tentatives de regards. Bradaboum ! Chtang ! Très jaloux. Seulement, tous deux ont cillé en même temps. Se sont vus. Elle sa pupille absorbe tout.

- Allez-y.

Il poursuit très exactement. L’orage s’est mué muet. A la manière de Sir Stephen, il est présent. La fille est laissée dans l’ombre. Elle s’est ressaisi le buste à pleines mains. Aréoles renflammées ! Elle est en palier. Elle s’y maintient. Il est fier de son œuvre. Elle recrie langoureusement. Il hésite. Se décide pour un mouvement un rien plus appuyé. Il mate. Elle renaît. En partance pour l’explosion. Quand elle le désirera. Dans l’obscurité. Un animal éberlué. La fin est proche. Il n’y peut rien. Après, il ne sait pas. Il est un peu malheureux. Cela ne lui enlève rien. Elle entre en musique. Modulation infernale. Lui dans sa tête aussi c’est le son. Chopin la cinquante-trois. Il est l’interprète. Le noble exécutant. Rôle de perfection. Le premier des rôles. Spectateur de sa propre déchéance. De sa propre gloire. Majordome de l’orage… Du seigneur. Il est heureux.

Brabachtang ! Il était fort, celui-là. Oreilles cassées. La brune ça la redope. Finalement il est brutal comme gars elle dit pas non. Elle a toute sa conscience ; exulte… Jubile ! Le gus vaut le coup on y reviendra. Une tendresse considérable.

- Maintenant.

Tout prend feu immédiatement. Il se déchaîne. Hurlement du tonnerre. La lourde fille brune à force de se cabrer dans tous les coins retombe muette. La féerie c’est qu’elle soit amoureuse de l’orage. De tous les orages. Ceux qui s’éclipsent en laissant des gouttes d’eau attendre sur une chaise de jardin.

Commentaires

Voilà... Trois cents pages au total.

Écrit par : Sergio | 15/04/2018

Tu possèdes un sacré univers Sergio. Depuis la première ligne, elle était là; la Brune, La Mitsouko et elle allait le mener jusqu'à la fin. Elle était le mystère, du corps, du plaisir.
Certains passages sont beaux, oniriques quasi. Tu as le sens du décor, de l'ambiance, des orages grandioses tout en couleurs et lumières, des musiques en boites ou des cri-cri naturels. J'apprécie toujours autant tes lanternes magiques.
J'imagine à quel point les scènes de sexe peuvent être difficiles à écrire, manquant tomber à chaque instant dans le ridicule, mais non tu t'en sors très bien ( sauf les onomatopées qui me gênent mais ça c'est une autre histoire ;).
Bien sûr, il y aura des choses à revoir comme la Sonate de Vinteuil qui revient plusieurs fois dans le roman mais c'est à la fin que je trouve ( peut-être à tort ) son évocation la plus juste ?
Attention à l'expression "in petto" qui revient 3 ou 4 fois dans ces derniers chapitres.

Fin de première lecture ;)

Écrit par : chiara | 15/04/2018

sauf les onomatopées
Écrit par : chiara | 15/04/2018

Je vais encore réduire, en tous cas dans ce domaine où c'est toujours un peu litigieux et prompt à sombrer, comme tu dis, dans le plus profond des ridicules... La plus grande terreur !

Écrit par : Sergio | 15/04/2018

Amoureuse des orages... voilà un ours erotico-météorologique...

Écrit par : christiane | 15/04/2018

"Là c’est arrivé il renoue (in petto)* avec la féerie l’enchantement des lanternes"

Dans ton ours c'est ce qui me parle, m'enchante le plus ( chaque lecteur choisit sa piste ;), ce qui me conduit à poursuivre pour voir comment Pierre va retrouver cet instant précis, comme ici aussi, quelques lignes plus haut mais aussi dès le début du roman avec la baignade, puis avec chaque fille, entre chaque balade, à chaque moment possible :

"Pas grave de toutes façons l’onirique ça se commande pas…. Ca vient surprendre… On n’a pas le temps de trouver que c’est bien… Ca reviendra une autre fois. Dommage de dommage…"

En quête toujours de cet unisson parfait entre Pierre et le monde.

* ne tiens pas compte de cet avis injustifiable Sergio, mais je trouve qu'"in petto" ça fait prout prout.

;)

Écrit par : chiara | 16/04/2018

"m'enchante le plus "

Me réponds à moi-même ;) ... Bon, c'est pas pour des prunes que nous aimons tant la littérature de Céline, et pas seulement les deux premiers romans, justement !
J'arrête sinon je vais battre wgg en blabla ;)

Écrit par : chiara | 16/04/2018

Chiara, qui parle de bla-bla ?? je donne ma langue au chat; et au diable ! Plaisir de suivre l'Ours,qui a des raffinements d'ours brun,qui choisit ses mets préférés; j'en ai vus--tv-- se goberger des fleurs de lilas,allongés sur une branche, avaler des fleurs de pissenlits.
Dès le début, il y avait un univers; des petites touches, des arabesques, somptueuses même, le s jardins; des rapports étranges, un vrai jeu entre les filles et le garçon.Une richesse et une justesse d'expression. Plaisir de lire, plaisir de se laisser surprendre par chaque scène.
Habileté de celui qui tient l'ensemble.Un ensemble purement littéraire, ce sont des mots, des mots seuls ,qui m'ont entraînée.Chapeau.

Écrit par : olga | 16/04/2018

Ne vous inquiétez pas Olga, je parlais de mon bla bla ;). Il y a aussi de grandes délicatesses chez Sergio comme ici :

"sur le corps en plein milieu de la buée qui pourtant offrait d’infimes cristaux. »

Faut pas les manquer, sont toutes prêtes à disparaître ces délicatesses ;)

Écrit par : chiara | 16/04/2018

mais je trouve qu'"in petto" ça fait prout prout.
Écrit par : chiara | 16/04/2018

Oui je les fais sauter.

Écrit par : Sergio | 16/04/2018

Pas encore lu les derniers chapitres,
mais il semble qu'il y ait de l'embrouille sur ton blog.
Jouer avec la foudre,
un jour ou l'autre,
il faut payer.
Bon coup de rein, mon pote,
et toute mon amitié.

Écrit par : P comme Paris | 16/04/2018

J'aimerais relire les deux premiers chapitres mais je ne les trouve pas.

Écrit par : christiane | 17/04/2018

Merci, Sergio, et bon courage pour l'élagage !

J'ai relu le tout, avec ses ETRANGES proportions littéraires : d'un matin à un matin, chaque moment
d'action est monumentalement accompagné, détaillé, augmenté des réflexions de Pierre***. Et de même en un sens, le dernier lieu de l'ACTION devient étrangement gigantesque, pourquoi pas ?

La plus intéressante des filles était pour moi Catherine, mais bon...

*** Cela ne me gêne pas du tout qu'IL soit au fond, en pure focalisation interne, le narrateur et le commentateur. Laissez-lui les références et citations, même si parfois vous avez eu envie de les surmonter. Mais ce n'est que mon avis.

Écrit par : C.P. | 17/04/2018

"La plus intéressante des filles était pour moi Catherine, mais bon..."

Je me pose une question à ce sujet C.P. ...Je me demande si ce n'est pas le charme de la présentation puis de la baignade qui a éclipsé dans le coeur du lecteur les autres intervenantes ? Envoutés par Catherine nous fûmes, tandis que Madame Mitsouko devait garder une distance aussi froide que mystérieuse.

;)

Écrit par : chiara | 17/04/2018

Chiara, "mystérieuse"... si l'on veut ! Après tout, elle est dans les dernières phrases "la lourde fille brune" dans une sorte de caverne finale, centre, malgré le bazar mobilier et les matelas pas terribles, d'un monde d'orages petits et grands. Cela dit, je n'avais pas aimé le bain, ni l'adjectif répété "énorme(s)", qui d'ailleurs ne collait pas vraiment avec "odalisque". Vous-même aviez noté que Catherine par instants n'était plus si grosse. Peut-être ses chaussures délacées étaient-elles, en passant, tout aussi mystérieuses pour un regard masculin très ordinaire, disons le mien... Et enfin, Pierre carolien conserve des hésitations.
Mais ce ne sont là que les remarques souriantes d'une lecture personnelle. De détails ?

Écrit par : C.P. | 17/04/2018

Nos remarques personnelles aident sans doute Sergio; il découvre ce qui touche le lecteur comme ce qui le déconcerte. Ah les chaussures délacées, un vrai succès donc !
Juste une remarque - un détail encore - : peut-être revoir l'arrivée de la musaraigne dans l'ours, qui me semble abrupte mais ce n'est encore qu'une lecture subjective Sergio. Tu le sais, ton idée prime.

Écrit par : chiara | 17/04/2018

"Des détails ?"

Carole n'est en tête à tête que deux fois avec Pierre. Ils ne se promènent jamais ensemble, ni n'échangent réellement. Ces deux rencontres se déroulent dans des lieux sombres, le grenier, la caverne. Ma lecture ( trop naïve ? ) lui donne le rôle d'un pur moment érotique, d'une pulsion érotique. Catherine, au contraire apparaît solaire. Il y a rencontre et découverte, la possibilité d'un lendemain.

Écrit par : chiara | 17/04/2018

revoir l'arrivée de la musaraigne dans l'ours, qui me semble abrupte
Écrit par : chiara | 17/04/2018

C'est un peu son personnage : elle agit sans prévenir ; et puis un rien de chamboulement n'est pas inutile pour réveiller tout cela. N'importe comment cette musaraigne, malgré les qualités qu'on lui découvrira, demeurera "l'entremetteuse", aux façons vives, qui aura tendance à surgir et quitter la scène de façon, effectivement, abrupte.

Écrit par : Sergio | 17/04/2018

l'adjectif répété "énorme(s)", qui d'ailleurs ne collait pas vraiment avec "odalisque".
Écrit par : C.P. | 17/04/2018

Oui, il va falloir sérieusement raboter cet "énorme". qui fait du mal.

Écrit par : Sergio | 17/04/2018

J'aimerais relire les deux premiers chapitres mais je ne les trouve pas.
Écrit par : christiane | 17/04/2018

Je peux essayer de les remettre un jour ou deux la semaine prochaine, si cela agrée la docte société...

Écrit par : Sergio | 17/04/2018

La plus intéressante des filles était pour moi Catherine, mais bon...
Écrit par : C.P. | 17/04/2018

Oui. Seulement le roman devait continuer, lorsque m'est venue l'idée de le présenter maintenant... Un second tome ?

Écrit par : Sergio | 17/04/2018

J'ai relu le tout, avec ses ETRANGES proportions littéraires : d'un matin à un matin, chaque moment
d'action est monumentalement accompagné, détaillé, augmenté des réflexions de Pierre***. Et de même en un sens, le dernier lieu de l'ACTION devient étrangement gigantesque, pourquoi pas ?

Écrit par : C.P. | 17/04/2018

Une tentative de cohésion : on passe dans l'univers de la transcendance, symbolisé par ce gigantisme.

Écrit par : Sergio | 17/04/2018

Merci, Sergio, et bon courage pour l'élagage !
Écrit par : C.P. | 17/04/2018


Ah non c'est moi ! Vous avez apporté beaucoup...

L'élagage, seconde relecture, commence. Comme prévu, mollo sur les premiers chapitres. Il faudrait que je m'en tire avec cinquante pages (à tuer), ce qui m'en laisserait deux-cent cinquante format éditeur, cent cinquante réel...

Seulement, c'est pas par pages qu'il faut élaguer..., mais souvent par mots, par signes de ponctuation...

Écrit par : Sergio | 17/04/2018

J'ai trouvé Sergio. Il faut remonter à novembre.

Écrit par : christiane | 17/04/2018

J'ai trouvé Sergio. Il faut remonter à novembre.
Écrit par : christiane | 17/04/2018

Quelle habileté ! Je ne pourrais pas... Au début c'était par deux ou trois paragraphes.

Écrit par : Sergio | 17/04/2018

Laissez-lui les références et citations
Écrit par : C.P. | 17/04/2018

Je me réserve d'en laisser une paire, mais vraiment ressenties, par pour singer. Autrement dit un bon quatre-vingts pour cent d'attrition...

Écrit par : Sergio | 17/04/2018

Les chapitres 1 et 2 sont dans les archives, 2017/11/12.

Écrit par : P comme Paris | 17/04/2018

Merci P. comme Paris. J'ai donc relu ces deux premiers chapitres. Je voudrais tout relire, les chapitres se suivant. Là, c'est de la haute voltige... Lire, relire,, c'est avoir accès aux pensées de Pierre, le fil du livre pour moi mais la fin m'a désarçonnée. Je ne sais plus que penser...
Quelle étrange évolution. On dirait un escargot. Tout est en spirale intérieure.
Un escargot posé sur une table verte de jardin, près d'une balustrade. sauf que les escargots sont hermaphrodites et pour Pierre, une femme est une femme encore qu'avec toutes ces femmes je m'embrouille. Lui ? un OVNI...
Comme Sergio !

Écrit par : christiane | 17/04/2018

Cher Sergio, par "envie de les surmonter" je voulais dire en ajouter qui relèveraient plus manifestement de Sergio-l'auteur, quelle que soit sa proximité avec son personnage. Mais vous ferez bien ce que vous voudrez.

Les deux chevaliers-servants m'ont bien amusé. Dites donc, le rosé et le champagne coulent à flots, qui paye la note ?

Bonne journée à tous !

Écrit par : C.P. | 18/04/2018

qui paye la note ?
Écrit par : C.P. | 18/04/2018

Au début je ne me suis pas posé la question : il fallait rester dans l'onirique. Maintenant, à chaque fois, je me la pose ; il y a toutes les solutions de la vie réelle. Comme je n'apporte aucune connotation sociale ou de lieu dans l'affaire, donc aucun lien avec la vie réelle, je m'en tiens à occulter l'affaire. Je pense que c'est pas mal de rester dans cette espèce de paradis exotique, si l'on peut dire (probablement limité dans le temps, de l'ordre du week-end). On ne parle jamais d'argent, ni surtout du reste de la vie. Sauf pour le bijou fantaisie du début, ce qui ne change rien.

Écrit par : Sergio | 18/04/2018

mais la fin m'a désarçonnée. Je ne sais plus que penser...
Écrit par : christiane | 17/04/2018

Il me semble être parvenu à réinstaller une certaine logique (suite de la scène d'alcôve, sorte d'adieu à la brune et à ces forces telluriques, préparation d'un retour de la miss Catherine) ; depuis le début je me pose la question : pour changer la fin, on pourrait presque s'en tirer en annulant la scène d'amour, par exemple au moyen d'un échec imprévisible et brutal : sur la terrasse, la brune est en train d'embrasser un de mes fameux Gourfinkels. Pierre est libéré, s'en réjouit, retournera à Catherine.

C'est important...

Écrit par : Sergio | 18/04/2018

Cette fin me semble en effet très bien préparée, dès le premier chapitre ( si je me souviens bien ) et la première évocation par Pierre : c'est elle, Mitsouko qu'il attend. La changer ? Hum...mais tu es le Capitaine ! tu es juste condamné à réécrire une scène finale aussi transcendante - pour reprendre tes mots - que celle-ci !

Belle soirée à tous

Écrit par : chiara | 18/04/2018

Merdre,
dès le premier chapitre, on attend la scène de cul de Pierre avec la brune, la seule, l'unique, qu'il a remarqué, qui l'angoisse, elle si belle, si parfaite, qui le fait bander.
La Miss Potelée n'est là que pour nous faire saliver avec ses sandales mal lassées.
Quant à la musaraigne, je n'ai pas tout suivi.

Vas-y Sergio, et reste gentil avec les infirmières, seules êtres qui t'accompagneront jusqu'à la fin.

Écrit par : P comme Paris | 19/04/2018

Encore un mot pour cette fin Sergio : raconter l'histoire d'un désir me semble plus original que l'histoire du monsieur qui se prend un râteau, et surtout, quoi qu'en jugera chacun des lecteurs, c'est une pulsion de vie que tu mènes à son apogée, et quel.
C'est bien, une pulsion de vie.

Écrit par : chiara | 19/04/2018

Lisant le Journal de Jean-René Huguenin, il me semble lire Sergio. Quelques extraits...
"dimanche 1er avril : pâques
Il fait un temps superbe... mettre deux mots sur ce journal, comme on descend quelques minutes d'un train, dans une gare, pour jeter une lettre à la poste. Et encore... ce n'est même pas un message, il n'y a pas de destinataire, il n'y a pas d'expéditeur.
mercredi 25 juillet
Après quelques jours où j'ai cuvé ma fatigue, où elle est sortie de mon corps comme une sueur, j'ai retrouvé des forces.
Il faut, lorsqu'on commence un roman, certains rites. La banalité, la pauvreté du monde extérieur est nécessaire.
dimanche 29 mars
Toujours prendre le récit de vitesse.
Terminé le quatrième chapitre. L'oreille chez moi l'emporte vite sur l’œil. Démon de la belle phrase. Ce quatrième chapitre est bourré de choses, mais dans une telle langue !
lundi 30 mars
Les quatre premiers chapitres doivent être feutrés, allusifs, inquiétants. Avec le cinquième, le sixième, le septième, le roman s'élargit, on passe à un allegro presto, tout déborde, les intrigues se multiplient et s'embrouillent, tout va à une allure intrépide.
Troisième mouvement : le roman gorgé, gonflé, expire et se resserre ; flash sur ... seul, allegro furioso, folie, oppression croissante, dénouement.
Dernier chapitre, largo : ce qui aurait pu être.
jeudi 16 avril
Je voudrais m'enfoncer en moi-même, si loin, si bas, que plus personne ne me verrait. Chacun est pour soi-même la clé de tout, la seule énigme.
vendredi 24 avril
Bien travaillé. Avancé le septième. Un peu lent pour le moment, mais l'angle de départ est bon.
Un peu commencé à refaire le troisième - tendre troisième !
dimanche 28 juin
Peut-être que j'écris pour ne pas aimer, pour ne pas risquer d'aimer quelque chose ou quelqu'un d'imparfait.
samedi 11 juillet
Repris le deuxième chapitre. Ce sera le premier. Les six pages qui précèdent s'appelleront "épilogue" - blague innocente.
jeudi 17 mars
A part un bon passage, mon sixième chapitre est médiocre.
L'analyse et l'autocritique sont les pires formes de cette complaisance. Quelle vanité !...
mardi 21 mars
Mon roman sera avant tout le roman de l'amour de la vie. L'amour de la vie au milieu des pires désordres, des pires désastres, et même face à..."

Écrit par : christiane | 19/04/2018

reste gentil avec les infirmières, seules êtres qui t'accompagneront jusqu'à la fin.
Écrit par : P comme Paris | 19/04/2018

Des brutes épaisses ! Je préfère m'accompagner tout seul, sais-tu... Vite et bien !

Écrit par : Sergio | 19/04/2018

Tenez, Sergio, Butor aussi évoque votre ours :
"De ma fenêtre je vois l'ours rêver que tout son sang est devenu miel, tout son corps essaim d'abeilles, et qu'il navigue entre banquise et nuages,entre geysers et déserts, entre fumets et baumes, invulnérable comme une vapeur qui se faufile dans les cuisines des humains,dans les orgues de leurs églises, et qu'il butine toutes les fleurs de leurs regards sans leur faire le moindre mal. C'est lui l'orage des baisers."
"Chromologies" Michel Butor

Écrit par : christiane | 19/04/2018

Je me tâte, pour cette fin...

Écrit par : Sergio | 19/04/2018

Te souviens-tu du film "La Belle Equipe" de Duvivier ? Il eut 2 fins, l'une plus sombre selon la volonté de Duvivier, l'autre montée en happy end plus au goût des producteurs.
Tu peux écrire une seconde version et choisir...plus tard ?

Écrit par : chiara | 19/04/2018

Tu peux écrire une seconde version et choisir...plus tard ?
Écrit par : chiara | 19/04/2018

C'est quand même du taf... Surtout comme je suis ; et surtout avec tout ce qui reste (deux relectures, dont une avec des coupes chaque instant). Je me dit que si la version apparemment "happy end" passe à peu près la rampe, quitte à la retravailler pour le détail... D'ailleurs elle n'est pas totalement happy end : elle semble l'être, mais alors on se demande pourquoi, ce que cela cache...

Écrit par : Sergio | 19/04/2018

Je trouve cette fin très bien Sergio et elle ne ferme rien : le lendemain matin, quand les lanternes seront éteintes, tout redeviendra possible.
;)

Écrit par : chiara | 19/04/2018

En fait en écrivant j'ai bien suivi mon cap. Ce qui a tout changé, c'est mon idée subite de prendre cette moitié comme la totalité, de manière à essayer les éditeurs avec un petit format. Tout s'explique, en fait...

Écrit par : Sergio | 19/04/2018

[On croit distinguer les grillons au travers de la musique. C’est religieusement qu’il se met à écouter… Continue de se frotter tant et plus contre elle de manière à la faire saillir davantage. Les grillons c’est pas réservé à Carole ?]

***tout était là, dans la bifurcation de l'histoire provoquée par la danse du XXIIIe chapitre, même s'il nous fit le coup de l'égarement dans le XXXIIIe - halors, tout s'est mis à déraper, tel il l'avait annoncé depuis si longtemps. Il put le conclure dans un 折紙/折纸 wagnérien***

Écrit par : Janssen J-J | 26/04/2018

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