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11/03/2018

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VIII Marienbad

 

Jamais les yeux de Carole ne planent sur lui. Seul jalon commun, le parfum de la jeune femme. La marque, le nom ? Lui demander… Un coup de tonnerre ! Hantise de la déflagration… A mesure que le temps coule, l’obsession vire au blocage. Lui adresser directement la parole… Monumental ! Jamais elle ne l’a vraiment concédé ; uniquement avec la miss Catherine, ou l’autre, ou collectivement. Interminablement foncée, sa chevelure fastueuse bruit d’une lumière explosive. Quelle merveille ! Elle ne cesse de les cajoler. L’autre fille se montre d’autant plus volubile. Pour l’empêcher de se dérober il l’entretient par monosyllabes ; épie aussi la brune. Celle-ci continue d’arranger nerveusement, sans la moindre utilité, à la perfection, ses mèches considérables qui ruissellent en nappes voluptueuses, paroxystiques. Campée ! Prestance animale, sublime. Sa luxueuse fragrance lui confère cet aspect d’inaccessible divinité qu’elle rayonnait hier soir.

- Il est vraiment bien, ton pull noir.

La fille, prompte. Et pour cause… Il démarque jusqu’aux aréoles par-dessous la fibre synthétique. A croire que les gestes étaient pour elle ! Cela pourrait virer anesthésique, vulgaire. Mais là, Carole, ce devient sculptural, diabolique, solennel. Involontairement, elle transfigure ! Une autre dimension. Il se demande si la miss Potelée, voici une heure, a esquissé quelque chose du même ordre. A priori non ; plus grave, il ne s’en souvient plus. Pas son genre ? Avec la brune cela passe fabuleusement. Il est vrai que de Catherine il a vu mieux. Elle s’en est tenue à l’odalisque ! Rien de commun. Une présence éternelle, intérieure ; elle s’impose ! Caro l’inverse : on l’impose ; elle est l’inconscient collectif. L’assumé pour l’une, le vécu pour l’autre. La brune invite à participer. La fille continue à lorgner sur lui. Elle guette ses réactions. Le mieux dans ces cas-là tirer sur le cigarillo ; cela calme la gêne. Voilà qu’elle fait mine de s’esbigner… Bien pire ! Elle s’éloigne, de son trottinement saccadé... Lui se retrouve en aparté avec la brune ! Une joie et une souffrance dirait Truffaut. Tant espéré, tant craint… Les choses acceptent de se réaliser ; on est désarmé pour y faire face. S’il ne réagit pas, elle aussi va déguerpir ; laissé en carafe ! C’en sera terminé.

- Et vous, bonne promenade ?

- Euh...

Du très pauvre Bernard Lhermite. Pitoyable ! C’était Carole. Elle au moins consent un effort. Il pourrait exploiter cela ; lui suggérer que son embarras dénonce un hommage. Cela gagnerait du temps le remettrait en selle. Il hésite ; se dit que les femmes n’aiment guère que l’on s’abrite sous des références. Connaît-elle des bandes dessinées ? Il songe qu’en face de Catherine ce serait plus facile, elle mordrait plus volontiers. Seulement, ils sont restés deux heures seuls ensemble ! Lui revient à cet instant que la trotte-menu, les quittant, l’a outrageusement reluqué.

- Qui c’était, cette fille ?

- Vous ne la connaissez pas ? Elle est très gentille.

Le vouvoiement la met sur un piédestal ; lâchement rassuré, il préfère. En résulte une complicité vague entre eux, également due au fait d’évoquer cette étrangère ; qui brouillonne claironne de tonitruante activité, éventuellement amusante voire hypocoristique. Il ignore ce que la brune en pense… Ne pas s’y risquer ! Des coups à se faire taper sur les doigts… Il ne voit pas comment poursuivre. Même état qu’avec la miss Catherine au début. Comment s’en tirent donc les autres gars ? Encore une bouffée sur le petit cigare… Elle risque de s’échapper ! Le plus impressionnant demeure qu’elle n’ait pas sa cour habituelle ; ce qui ne peut guère s’éterniser. Pour le moment la voilà comme livrée, pour lui seul. On la dirait une femme semblable aux autres. Ca la simplifie ; la met à portée. Ipso facto établit une distance gigantesque entre eux. La notion de « entre eux » paraît une vue de l’esprit ; plus ils sont rapprochés physiquement, plus ils semblent ressortir à des mondes étrangers. C’est verrouillé, sec.

- Vous avez un parfum terrible !

- Mitsouko, de Guerlain ; ça vous plaît ?

Ca lui plaît ? Il voudrait lui dire qu’il ne comprend même pas qu’elle puisse y attacher de l’importance ; lui confesser au moins cela. Il aventure son regard aux environs ; trois quatre gus à proximité ! Bien trop pour lui ; un ou deux, il aurait lutté. Maintenant elle rompt. Evident, prévisible, rassurant.

- On m’attend pour les tables.

- Parce qu’il y a des tables ?

- Mais oui ; vous allez voir.

 

Elle opère un demi-tour, décroche ; auparavant, lui ébauche le frôlement d’une caresse au creux de l’épaule. C’est venu comme ça. De sa main, splendide, qu’il est impossible de qualifier. Il évite ses yeux, ce serait comme une fracture. A présent, il est seul au milieu du désert. Tout le monde a dû les regarder, il s’en fout. Reprendre une contenance ; se réfugier… Avec des inconnus ; plutôt des mecs. Entouré de mecs ! A ce moment il se rend compte qu’il n’en connaît aucun ; pas assez. De vagues paroles. Il cherche. En un clin d’oeil apparaissent au fond de l’horizon les deux miss, Trotte-menu et Potelée. Elles ont tout vu c’est sûr. Moins drôle… Autant évaluer immédiatement les dégâts ; il fonce. Complètement seules. Il ignorait intégralement qu’elles se connaissent.

- Alors, le joli coeur ?

La musaraigne. Cela fait drôle dans ses lèvres extrêmement fines, rien de maquillé. Est-ce que c’est vraiment une femme ; est-ce qu’elle peut être bandante ? Il sait que cette question ne vient pas à l’esprit en compagnie de la brune. Là non plus, en fait, du moins explicitement. A cet instant il réalise que la Catherine est à des années-lumière, dans le camp des belles justement ; il craint son regard par connivence. Lui revient ce qui s’est passé entre eux ; qui aurait pu… Lourd comme un nuage opaque. Curieuse impression de la trouver entre ces autres mains. Il préfère s’intéresser à la petite. Il pourrait l’appeler Sidonie ou du même acabit. Miss Potelée il avait deviné tout de suite, le bracelet était arrivé immédiatement. L’autre, ses cheveux tirés en arrière, sa queue de cheval... C’est normal, cela, une queue de cheval ? Un front dégagé, haut, une intelligence. Genre abstrait, impalpable, non pas intellectuelle mais foncièrement autre. Elle doit être utile. Sans connaître pourquoi il songe à cela, il se dit que les mots doivent acquérir une valeur particulière dans son esprit, peut-être à orientation étymologique.

- Tu charries, Gabrielle !

La potelée, son emprise. Tiens donc, Gabrielle. C’est comac ! Elle institue de la lumière à force de paraître hors de la vie ; passe très bien avec la bâtisse gigantesque et les chaises vertes. Il y a un peintre contemporain qui les décline, ces chaises vertes : c’est pas mal, donne du goût. Elles ne sont pas toutes vertes, ses chaises. En voilà, une idée, pour l’après-midi : il y a peut-être des expos, dans les limbes de la bourgade ? Il retrouve des repères, l’envie de parler. Cette fille, avec son étrangeté apparente, il lui semble qu’elle le rend plus fort.

Elle a l’air salement cultivé. Elle est bien cette femme, quoi. Catherine la protectrice et lui, justement, ça les rapproche ; normaux par la médiocrité ? Va pour. Qu’est-ce donc, la médiocrité ? Il ne mange pas de ce pain-là. Lui aussi aime bien les machins culturels. Catherine aussi, probablement. Il a encore méjugé par angoisse. Instable ! Envie de se ranger du côté de Gabrielle. Il pourrait la trimbaler cet après-midi. Du côté de. Il n’y en a pas, de côté ! Il réalise qu’il devient con ; médiocre ! La trotte-menu n’est pas vieille, largement non ; pourtant avec elle on pense « femme » plus vite que « fille ». Etonnant. Soudain le regard avec miss Potelée. Un regard en Umlaut, qui part cinq cents et revient trois mille ; un regard qui uniquement finit entre eux. Les yeux verts il avait oublié. Y a-t-il du reproche à l’endroit de la brune ? Il le croirait… Electricité positive. Cela complique. Le matin c’était linéaire ; un paradis abandonné. Dans la plupart des cas, une journée s'alourdit ; sans rémission ; d’heure en heure, par à-coups. Un navire qui sombre. N’y peut-on rien ? Est-ce que la miss pense comme lui ? L’autre miss… Le moment présent se trouve rarement le plus agréable. La seule chose c’est bouffer ! Dans les parages, ça se précise. La petite Gabrielle se met en œuvre. Les groupes déjà sédimentés alentour. Des mecs ont pris l’initiative. Lui c’est le pacha ; naïf, à la dérive. Situation ambiguë, inconsolidée, le Seiltaenzer. Cela va sûrement s’effondrer elles vont le rappeler à l’ordre ; ou il n’a aucune importance et elles vont disparaître d’un seul coup. La brune règne à bonne distance, avec au moins huit cents types. Des autres filles également, qu’il ne connaît pas. Lui préside involontairement une tribu de deux femmes. C’est correct, d’autres gars restent entre eux. Il redoute que sa minuscule affaire ne se délite ; embaucher un autre gus ? S’il s’en présente un dans les horizons… On va bien voir. Ou rentrer une troisième fille... Cela stabiliserait ; à la manière d’un atome et de ses valences. Provoquerait des jalousies des envieux...

Pour le moment il est seul devant Catherine. Il ne lui dit rien. Elle n’en prend nul ombrage ; elle est forte. Qu’est-ce qu’elle peut lui trouver ? Mystère. Le matin est loin, la rivière… Y aurait-il vraiment quoi que ce soit entre eux ? La réalité c’est complexe ; vivant. Ca fuit. On ne sait pas s’il y a une armature. Sidonie, euh non Gabrielle, rapplique ; avec des verres de punch. Un type et une mignonne l’encadrent. On dirait que ceux-là sont en couple ; du Rohmer-Rivette. Intéressant. Ce qu’il souhaitait. La réalité quand elle veut… Il se méfie. Libre comme aux échecs, quand l’adversaire semble exécuter un simple roque. Les machins qui démarrent bien ça paraît bizarre. Il va falloir parler, tenir une place… Toujours la même histoire ! Le gonze n’a pas l’air méchant. Isolé, comme lui. Avec une louable décontraction. Des vaseuses ; pas grande gueule mais assuré. Il paye son écot, des frais à tout le monde. A l’évidence il n’est pas avec la demoiselle ; ou alors c’est très discret. On ne sait pas, tous comptes faits. Voilà qu’il entreprend l’odalisque, un trio avec cette blonde. Il manque un verre de planteur ! Obligé de se remuer… Heureusement la trotte-menu.

- Attends, je vais en chercher...

- Non laisse.

Du coup elle ne bouge pas. C’est malin ! Congédié tout seul ; regard circulaire dans un état second. Machinalement il sort du groupe, en pleine aridité. Partout cela s’est déjà formé ; avec un reste de bordel. Là-bas une table sans âme qui vive, perdue à l’ombre s’il y eût du soleil. Inentamée sûrement interdite. Tant pis autant y aller. De la bouffe immense !

- Ah vous êtes gonflé, alors !

- Il ne faut pas ?

- Mais si, pourquoi ? Donnez-moi un verre.

Carole. Seule avec son Mitsouko. Il y a effectivement une sorte de tonneau, un truc en plastique, un cubitainer. Seulement, l’engin n’est pas dépucelé. Contraint de s’affairer... Sous les beaux yeux de la dame ! Ca fait très con. D’autant qu’il y tâte pas un caramel. Simultanément, parler ! Mieux vaut ne pas y penser.

- Vous n’avez pas l’air particulièrement doué, mon ami...

- Non.

- Mais il n’y a rien à faire... Il suffit de tourner.

- Ah oui.

Un tapis de gobelets. Les verres c’était pour avant, le rhum. Il choisit méticuleusement le plus loin placé, manquant d’effondrer la table. Le robinet veut bien se décoincer ; il n’en met pas trop partout. C’est fragile, ces godets ! Ca s’écrase pour un rien… A tous les coups quelqu’un va s’amener ; si au moins c’est une fille… Non personne. Il tend le verre plein à la brune. Elle avale une gorgée silencieusement. Un second pour lui ; cette fois il en renverse un peu. Il torche le truc directos. Pour s’en débarrasser.

- Vous avez la dalle en pente, en tous cas…

Vulgarité aristocratique. Il est troublé par ce caractère intimiste.

- Et vous n’avez pas répondu à ma question.

- Euh...

Si Mitsouko vous plaisait.

Ah oui c’est son parfum. Cette manière inexorable qu’elle a de les poser fermées, les questions...

- Je vous bloque ? Vous préférez demander à Catherine ? A Gaby ?

- Oh elle...

- Bien quoi, vous pensez qu’elle n’y connaît rien ?

Impitoyable déferlement ! Il s’aperçoit qu’il est en train de manger… Toute la viande comme les bêtes. Il voudrait lui dire que c’était pure stupidité de sa part ; qu’il a lancé la répartie comme ça. Il est vrai qu’il n’en croit pas un mot. Qu’est-ce qui l’assure qu’il n’ira pas se réfugier auprès de la malheureuse pour terminer l’après-midi ? Jeté par la brune ! Ou dans le quart d’heure qui suit ? Cette Gaby doit se montrer indulgente. Comme si elle n’était pas une femme. C’est toujours mieux que baguenauder ici, le trésor à côté, n’en rien faire ! Au contraire, c’est Carole qui l’amène à se renier… Comme une crêpe ! Il pourrait la défendre, l’autre. Il marquerait sa personnalité ! Il est accroché par cette idée… C’est désespérément trop tard ! Et il mange et il mange, physiquement cette fois. La brune se met à esquisser des gestes pour l’imiter. Il se précipite. Sauvé ! Il faut agir très vite, elle est résolue ; comme l’autre, justement. N’importe, il s’agit de regrignoter le silence qui s’opacifie en urgence. Il se retrouve dans le même tapanar que ce matin avec la Catherine, au bourg. Jouer les utilités ! Il détaille sa façon de mastiquer. On dirait une femme normale. Cela modifie ses traits, la rend humaine. On cherche les défauts, pour se protéger d’on ne sait quoi. En jaffrant, elle n’hésite aucunement à poursuivre. Elle est libre ! Cela parvient à la changer complètement. Sa voix se fait plus douce, moins incisive. Il ose jeter un regard au sous-pull noir tendu. Sans y penser. Provisoirement, elle en a terminé.

- Pas mauvais.

- Oui ; encore quelque chose ?

- Tiens oui, une goutte de vin.

- Vous savez, tout à l’heure, j’ai dit ça je n’en pensais rien.

- J’ai bien compris.

- C’est vous qui… Euh...

Elle sourit. Et crac ! Le coup de l’attouchement en haut du bras. Réconciliés ! Ces paroles n’étaient qu’un songe. Cette fois elle a saisi hardiment le gras de l’épaule. Le vin ? Il s’empresse avec. Pour lui aussi ; il éprouve de la hâte à se mettre dans les tours. Pas trop tôt ! Evidemment quand on bouffe cela vient moins vite. Se gérer. Comme les femmes, quoi. Est-ce que les autres mecs procèdent à l’identique ? Ca commence un peu, il s’en rend compte : l’horizon plus diffus, replié, isolé avec elle. Quelqu’un pourrait venir ; miraculeusement, ce ne se produit pas. Immunisé ! Quand bien même, il a moins peur.

- Qu’est-ce que vous regardez ?

- Euh… Votre Mitsouko, justement.

Flagrant délit. Il était ailleurs. Les yeux dans sa direction. Coïncidence forcée. Pour une fois qu’il trouve la bonne réplique, elle est fausse. Maintenant il lui dévisage les formes avec application. Une sacrée baiseuse ; cela, en tous cas, lui irait bien. Il ne voyait pas les choses comme cela. Irréelle… Animale… Stupéfiamment proche ! Elle lui fait peur. Soudain il le réalise, le parfum construit beaucoup de choses. Une concrétion olfactive… Cela va beaucoup plus loin ! Il avait rêvé de sentiments ; il est plutôt sous anesthésie.

- Vous voulez le voir de plus près ?