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04/03/2018

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VII L’odalisque

 

Il a dû se tromper avec le coup de la fumée. Il ne pense plus à l'érection ça se démerdera tout seul. Ne rien briser. Un cigarillo pour lui, celui qu'il voulait au moment du pêcheur disparu. C'est elle qui a le savon, dérisoire émouvante. Il y a comme une sorte de rémission.

- Oui.

- Ils sont là, tes grillons, qu'est-ce que tu nous racontes...

- C'est vrai.

 

Désœuvré, encore sur le coup, ne pas penser. Le clope au bec, il en profite pour remettre son falzar, le truc évidemment n'en démord pas. Elle va l'imiter elle avec sa jupe, cela fait un peu romano ; elle a du génie pour tourbillonner des paquets de tissu énormes.

- Tiens passe-moi mon peigne, tu veux ?

- Mais oui, je veux.

Plus facile à dire qu'à dire qu'à faire ; des peignes dans son foutoir il y en a au moins quatre ou cinq ; sûrement c'est le tout grand, bleu aussi. Elle tire sur ses mèches pleine d'autorité, on se demande à quoi ça sert, enfin déjà cela évacue l'eau. Il lui présente les beaux escarpins.

- Non, je vais reprendre les anciennes, jusque là-haut.

Il s'assied dans les galets ; appuyée sur lui elle passe successivement les grolles, ça le relance avec la chair blanche c'est quand même ennuyeux.

- Tu serais bien, avec un bracelet de cheville.

- C'est marrant que tu y penses, mais j'en ai. Seulement il est en argent, avec l'autre en or cela n'irait pas.

- Ah oui.

- Non, laisse les courroies, finalement elles me gênent plus qu'autre chose.

Il se relève elle n'a pas cessé de le regarder. Enigmatique, la donzelle. Pour trouver une contenance il se met à l'assister dans le rangement du sac, lui avançant tour à tour le savon, la première cothurne, la seconde, le peigne gigantesque. Elle aussi vérifie et revérifie l'agencement, si tant est qu'un ordre quelconque soit supposé y présider. Sans parler, sans se concerter, ils reprennent le chemin du chemin. Elle recommence à chantonner ; si elle est heureuse comme cela… Ils sont encore mouillés au début cela gêne un peu. Il fait de plus en plus chaud surtout en montant. Il s'aperçoit que, contrairement, le calme revient progressivement dans son pantalon. Un incident clos. Inexplicablement il songe à la trilogie de Miller, sa traduction impossible comme toutes. Il se demande ce que va faire la jeune fille un fois rendus là-bas. Peut-être l'ignorer complètement ? Raconter leur matinée à la brune Carole ? Il imagine les deux gloussant de rire… Quelque chose semble délicat dans le silence musical arboré par la miss. Et si elle continuait à mener le jeu, si elle avait réellement voulu tout cela ? Non, il s'en est fallu d'un cheveu ; il n'a pas su convaincre. Qu'en a-t-il à faire ? Autant rester comme cela, camarades ; on va bien voir. Maintenant le reste de la journée, à venir, lui semble abominablement rétréci. C'était si bien le matin. Au beau milieu de la montée finalement escarpée, il se rend compte qu'elle peine un brin ; c'est elle qui a le fardeau.

- Tu veux que je le reprenne ?

- Oui, s'il te plaît.

A peine est-il rentré en possession du bidule qu’elle s’assied sur les courroies des sandales ; une jambe repliée, l’autre s’étend. Changé d’avis, une fois encore… Vue plongeante ; exprès ? Rien de leur conversation ne peut l’éclairer. Ses iris turquoise ? Couleur indéchiffrable ! Très hautement… Elle traîne à rafistoler sans méthode. On en découvre, par exemple la saillie des plis abdominaux. Les cheveux, secs, glissent en boucles imprévues. Selon les mouvements, les convexités qui animent leur discret revêtement d’éphélides, les chairs blanches recouvrent de l’érotisme… Son corps a du génie pour elle ! Il ne la connaît pas ; chaque angle de vue la transforme en une créature différente ! Ce qui se passe dans sa tête, mystère ; elle doit bien porter une sorte de cohérence… Les pensées changent tellement d’une seconde à l’autre ; sans doute n’y peut elle rien. La voilà qui se relève.

- Tu t'es bien rincé l'oeil ?

- Assurément, chère madame.

Elle sourit ; lui met une petite tape sur la poitrine. La brune Carole en applique également ? Ce geste soi-disant machinal rachète un échange verbal convenu ; certes potentiellement gros de sa propre discrétion… Sans compter qu’elle a soigneusement évité de croiser son regard. Comment aurait-elle pu se figurer que l’image de Carole vienne déflorer l’esprit du garçon ? Le retour définitif restait possible, probable ; minute après minute, il devient inéluctable… A plusieurs reprises ils ont reconnu d’invisibles connexions entre eux ; ils s’en méfient ! Un toboggan… Ils repartent, lui avec la sacoche. Une idée folle, qui cuisait mijotait… S’aiguise comme le temps passe ! Verrouille l’esprit dans un étau… Et si l’on ne remontait pas ? Baste, rien que ça ! Pour quoi faire ? Aller où ? Cela refroidit… Calme ! Déjà il pourrait avoir le courage de l’hypocrisie : lui proposer… Sans rien savoir, bien sûr ; simple courtoisie intellectuelle. Seulement, elle peut toujours le prendre mal. La simple évocation de ce risque le balance dans l’action ; il se jette à l’eau.

- Si tu veux, on peut retourner en ville ?

Voix faiblement assurée. Elle ne bronche aucunement. Comme si elle brûlait de glisser la même proposition. Ou elle n’a pas entendu. Il faut qu’il en ait le coeur net ; forcer la chose. Au moins aura-t-elle eu un instant pour y songer.

- Catherine, tu veux qu'on retourne en ville ?

- Oh c'est bête, on est presque rendu ; autant aller voir ce qui se passe là-haut.

Elle repart dans son chantonnement. Surgissant tout en haut de la montée, à quelques dizaines de mètres, la croisée des chemins. Il gamberge que ce peut être cela qui a décidé ; eût-il balancé l’histoire un rien plus tôt, peut-être restait-il une chance de tourner à droite plutôt qu’à gauche. Maintenant c’est cuit ; les cigales viennent rappeler que l’on ne change rien à rien. Qu’en a-t-il à faire, de cette miss ? Il y a Carole, non … En marchant il rallume un cigarillo ; instinctivement, naturellement, ses mains lui ont extrait le matos des poches à regret. Sombre pensée de l’échec, un mot qui s’obstine, lancine, comme l’oeil dans la tombe ; qui reluit comme une musique. Deux fois ! A l’évidence les choses ne tenaient qu’à lui ; avec le recul elles en ont l’apparence. Organisation, décision, rien qui diffère ; ni de surnaturel, à preuve ! Sans doute parce qu’il s’en foutait, de la miss. Justement, dans ces cas-là, les affaires se déroulent à merveille. Archi-connu ! Qu’en aurait-il de plus ? La grosse quand même savait ce qu’elle manigançait. Du premier début elle vampait. Qu’est-ce qu’elle croit ? Elles vampent toutes ! Chaque seconde… Pas la moindre interruption ! Aucune… Que croit-elle ? Pas si bien que cela ! Du chien, à la rigueur. Dans les magasins… Non pour soutirer des cadeaux ! Comme Swann, penser à tout même le plus affreux ; on s’y habitue… Au début ça transfulgure ! Se calme… Avec les femmes, la morale n’a rien à voir ; celle-ci en est une. Ses menues tapes sur le haut des pectoraux… Sa peau blanchâtre, ses épaules… Un geste de la miss lui revient en tête. Elle a coutume d’élever les bras dans ses cheveux. Apparemment, dans le but de rectifier sa mise. Magnifique Chassériau ! Une odalisque… C’est très beau ! La représente bien. Fier de sa trouvaille ! Il va lui dire… Plus tard. Ses bras merveilleusement ronds… Extraordinaire ! Il n’en revient pas. Il a trouvé : faire l’odalisque comme on fait catleya ! Très fine gageure… Challenge… Ca le décrispe. Ce geste, mains dans la tignasse coudes en arrière… Une offrande ! Tellement énorme qu’on n’y croit guère. Il s’assombrit ; elle s’est fatiguée pour rien c’est lui le coupable ! Mathématique… Logique d’acier! On y repart… La vue du parc l’interrompt. Déjà ? Une chaleur le glace. Aucun bruit ; la bâtisse terriblement éloignée. La menace, elle, si proche. Il faudrait de l’oxygène, penser à autre chose ! Les grillons, par exemple… Encore là ! Impavides immanents… Transcendants ! Rien n’a changé ? Peut-être. Froissement de cailloux l’odalisque… Il dérivait l’oubliait ; ne la regarde pas spécialement, soudain absorbé. Dans la rivière ! Oui dans l’eau… Nue ! Elle en a fait, un sacré numéro… De courtisane ! Maintenant ça lui revient, mêmes poses, l’eau à la ceinture… Surtout, les bras ! Faussement symétriques… Courbes sévères et- douces...

- Qu'est-ce qu'on va faire ?

C’est elle qui a posé la question. Elle s’inquiéterait ? Comme lui… Devant une réponse bien évidente s’effondrent les identités… Regrettent d’avoir été ! Le sont encore plus de le regretter ! Cortège de malentendus, d’ambiguïtés foireuses ; de peur. C’est le moment de faire front ensemble, disperser la gêne...

- On va voir ce que ça devient...

Heureusement qu’il n’a pas dit « au moins on n’aura pas de douche à prendre », le witz atroce qui s’impose comme un gros bubon dans son esprit ! Cet à-propos qui s’exerce au pire des mauvais escients… Champion du goût perverti, de l'astuce cradoque, de l'antiphrase qui brille sous une gangue oxydée ; il faudrait que cela marche dans l'autre sens ! Ce n’est guère consolant. A l’heure actuelle ils auraient atteint le bourg, poseraient le sac… Là c’est con alors ! Si elle disait quelque chose… Que feraient-ils, hein, là-bas ? Surtout, quel serait leur état d’esprit ? On se raccroche au présent, à l’anesthésie du réel. Seulement, lui est toujours là, fidèle comme le chien du vieux Salamano… Quelle heure est-il ? Ils n’en ont plus la moindre notion depuis qu’ils sont partis. Elle aussi n’a pas de montre. Dans sa giberne ? A moins que, sans lui dire, elle se fie à lui… Le pêcheur avait disparu ; il est probablement assez tard. Le ciel… Un soleil très haut, évidemment.

- Tu n’as pas l’heure ?

- Non ; c’est pas grave…

Le prend ainsi ! Hasard d’une réponse ; très négligente ! Luck… Sublime ! Belle découverte ; illumination… Libres ! Ahurissant combien l’esprit change d’une seconde à la suivante… Pousser l’avantage ? Occasion de filer bande à part… Premier instant, dévoré par sa trouvaille ; utiliser un flottement ! La fille semble irrésolue ; cela empire. Dans l’immédiat laisser aller ; ce peut se résoudre spontanément. Qu’elle se ravise pas ! N’en a pas l’air. Ils s’approchent, dans un frémissement de gravier sous les pas de la jeune fille. La première silhouette qui paraît, occupée à quelque tâche, c’est Carole ! Baste… On se demande ; encore trop loin. Elle s’agite. Maintien énergique et royal ; on dirait qu’elle mène une affaire. D’autres quidams, qui la croisent. Elle répond laconiquement. Interdit, il met un peu de temps à effleurer la miss Potelée du regard ; laquelle ne perd pas un iota de la scène. Continuant d’avancer, son corps prend une certaine ondulation ; elle va parler. Puis non puis si, lorsqu’il ne s’y attend plus.

- Caro !

Strident, juste à côté ; volte-face de l’interpellée. C’est la brune. Elle arrive, en sous-pull noir délicat ; son pantalon aussi est noir.

- Vous venez aider ? On vous a cherché.

- Un tour en ville ; il était en panne de cigares.

Ils sont réunis, les deux filles s’embrassent. Ce sera son tour après. Il ne raffole pas de ces trucs ; dans un sens ou l’autre, ils ne signifient rien. Le moment est là ; elle prononce un regard éblouissant ; coule ses mains dans la très large ceinture qui assujettit l’espèce de col roulé. A la faveur de cette cambrure les seins joliment s’évasent dessous la fibre anthracite. Il s’aperçoit qu’il vient de commettre un amalgame inattendu avec ceux de la miss Potelée, nus et libres, en bas dans la rivière. Le parfum extraordinaire de la brune envahit. Catherine ouvre la bouche, on croirait que c’est pour connaître la marque.

- J'en ai profité pour des emplettes ; regarde.

Il a le sac ; l’entrouvre. Elles farfouillent à deux ; extirpent ceci, extirpent cela… Tout ce qu’elles peuvent ! C’est le collier qu’on cherche. Nulle part… Impossible ! Lui a pigé : au cou de l’odalisque ; forcément, c’est lui qui l’y a posé ! Il ne comprend pas qu’elles ne comprennent pas. Commence à rigoler sérieux… En saisit un brin à même la peau entre ses doigts ; Carole observe, l’autre se récrie.

- C’est malin...

Remballage à la Courtial des Pereires. Cela prend un temps infini, gorgé de la fragrance, également des cigales. La miss n'en a pas, de parfum ; elle sort de l'eau. A tous les coups avec leur sacrée jalousie elle va disparaître ensuite pour en mettre.

- Il est splendide, ce bijou ; c'est lui qui l’a choisi, je suis sûre.

- J'hésitais... Qu'est-ce qu'on peut faire, pour l'instant ?

Ca gazouille il se trouve quasi au rebut ; mieux comme cela il préfère. Il marche à côté ; le fardeau réassujetti se balance nonchalamment. Il pourrait se placer au milieu des deux filles ; ça lui paraît une montagne. Depuis que la brune est là il s’est mis à vivre différemment. Quelque chose d’éphémère, aux couleurs envolées. Il considère la bâtisse, dont les murailles splendides, historiques avancent dans leur direction, les surplombent ; il en retire une foule d’idées. Chez Rohmer aussi l’on trouve d’impressionnantes baraques. India Song, c’est encore différent. Non, tous comptes faits surtout Marienbad. Il aurait envie de parler, d’évoquer ces quelques impressions ; chaque fois il se dit que ce serait de trop. Ne pas briser. Carole n’est pas là pour lui, c’est évident ; surtout accourue d’un tel empressement. Le mieux reste d’en profiter, même artificiellement, silencieusement.

Sur le balcon et l’infinie terrasse, on s’active à plusieurs. Ce sera debout. Les chaises vertes… Il ne se rappelait déjà plus à quel point le dégagement est vaste. La miss va bientôt décamper, filer à l’intérieur, le laissant seul avec la splendide brune… Aussitôt naturellement les autres vont s’amener ! Cela commence ; deux filles, attirées par la démonstration des emplettes, qu’elles avaient dû observer de loin. Cette fois il abandonne la besace informe et désarticulée ; personne alentour ne fait plus attention à lui. Mains dans les fouilles, il contemple méthodiquement le lierre de la façade ; occupation identique avant de partir, ce matin… Il mesure le temps écoulé, un soleil maintenant très haut bien que périodiquement grisâtre ; une musique ne voulant pas dire où elle va. Désoeuvré, il rallumerait bien un cigarillo ; il hésite, ne parvient guère à se déterminer. Les choses fuient entre les doigts on n’y peut rien… Auprès de la miss il n’était qu’un objet, un copain. Il aurait envie de se refaire… Comment ? Il chemine s’éloigne… Ce n’est pas extrêmement astucieux. Il y a eu cette rivière, ce bain… Pas la moindre lueur à présent ! En définitive il va l’allumer, son truc… Eternellement des manipulations, le briquet, la boîte qui refusent de retrouver leur logement... A ce moment naît un mouvement dans les filles. Sans plus d’attention il recommence avec le petit cigare, éteint à peine commencé. Il radine vers leur groupe ; conscient de son ridicule, et à cause de cela. Les trois le fixent un temps. Ca continue à discourir en sa présence. Comme au billard son arrivée provoquera certainement un départ, avec un temps de réponse. Il appréhende ; cela se réalise. L’une des nouvelles embarque miss Potelée. L’autre s’intéresse à lui ! D’un regard sans caractère particulier ; à la façon d’une pièce inattendue aux échecs. Pas très grande, bavarde, énergique. Visage austère. Cheveux assez fins, tirés à bloc vers l’arrière. Un sourire plutôt dur et rentré. Il se demande si elle a un mec. Question sans rapport ; il faudrait dire : « si elle est comme cela face à tous les mecs ». Il pourrait s’enquérir de son prénom ; préfère la laisser parler. Carole écoute, un peu hautaine, par brèves interjections. Une certaine distance, au motif inconnu, entre elles. Cette fille a une utilité ; que fera-t-il, quand elle disparaîtra, seul avec la brune ? A moins naturellement que celle-ci ne s’éloigne la première, il sera occupé.