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18/02/2018

Café

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V Café

 

Un bistrot là-bas, sous une colonnade en face ; un second presque à côté, à mesure qu'ils s'approchent, et qui déborde en une vaste terrasse déserte. Des chaises métalliques qui rappellent celle la Marienbad ; cette fois en un bleu relativement prononcé. On ignore si un serveur va s'approcher, on n'est pas pressé, voici la liberté.

Elle s'assied la première, un temps il reste debout un peu coi. Elle porte bien un soutien-gorge, un grand blanc, un mouvement avait dû le décoller lorsque là-haut il avait entr'aperçu la puissante et délicate boursouflure d'une aréole. Elle croise les jambes sous la jupe longue en toile, avec l'écossais de la chemise cela jure un brun ; elle devine qu’il y prête quelque attention.

- Hier soir on m'a fait une tache de punch, c'est tout ce que j'avais d'autre.

- Au fait, tes anciennes godasses, celles en bois ?

- Pas en bois, ignare ! Je les ai dans mon sac, d'ailleurs je les mettrai pour revenir. Tiens, donne-moi du feu.

Des Stuyvesant. Sa bouche n'est pas maquillée ; on dirait le contraire, presque mondaine. Elle exhale une longue bouffée, avec une sorte de majesté. Il se pose enfin à son tour, s'affaire sur la boîte des nouveaux cigarillos. Le serveur, une fille, avec l'accent, plutôt jolie. Du café naturellement, elle repart.

- Elle est mignonne.

- Oui.

Hier soir... Un autre monde, là aussi. Il se souvient d'un tumulte. Tiens, c'est vrai, la miss Potelée avait du succès aussi. Maintenant ça lui revient très bien. Un groupe voisin ; il revoit cette image à plusieurs endroits de la soirée. Pire, il se le remémore très distinctement, à un instant l'idée lui était venue de servir à son sujet une plaisanterie assez ordinaire à Carole, comme entrée en matière parce qu'il ne trouvait rien d'autre. Cela rembrunit son cerveau. Est-ce qu'il l'a vraiment fait ? Bien non, a priori, puisqu'il n'a jamais pu se décider à approcher Carole... Oui mais ensuite, vers la fin ? Cela devient flou, rapide, impossible de fixer quoi que ce soit. Le café arrive, les sourires de la Madelon aussi. Elle dispose tout soigneusement, des petits brocs luisants, du chocolat empaqueté. Machinalement il déplace le sien sur la soucoupe de sa vis-à-vis. La fille s'est éloignée.

- A quoi tu penses ?

- Hier soir j'en tenais quand même une bonne ! J'espère que je n'ai pas fait de bêtises...

- Toi ? Non, pourquoi ? Sage comme une image, avec ta brune.

- Ma brune ?

- Mon amie Carole. Je voulais venir, vous discutiez en me regardant, de loin.

- Et puis ?

- Je ne sais plus, on m'en a empêché, et ensuite tu étais ailleurs.

- Alors là, dis donc !

- Quelle importance ?

- Oui.

Ses iris verts bouillonnent avec une telle intensité que l'on se demande... Des yeux gigantesques, à lui changer intégralement la physionomie. Ses cheveux prennent l'air différent. Il vient l'observer de côté pendant qu'elle a sa tasse aux lèvres ; la dévisage franchement, effrontément. Il s'en veut ; c'est plus fort que lui. En attendant, avec la personnalité de cette fille, il va se prendre une réflexion...

- Mmh ?

Il ne répond pas, se détourne fébrilement, puis revient, soutient son regard. Aussi émeraude que la chaise de jardin, simplement les disques ont repris leur taille quasi-habituelle. Il ne s'occupe plus que de la minuscule pigmentation de sa peau.

- Marrant, tes taches de rousseur... Normalement c'est plus gros ?

- Ca dépend.

Il lui saisirait bien le poignet, ici à quelques centimètres de sa main, histoire de changer une ambiance dont il n'arrive plus à définir ce qu'elle est exactement. Retrouver celle du matin, dans les rues ; on n'y est plus, tout en y demeurant un peu. La miss ne remue pas d'un centimètre, il hésite vraiment ; elle semble en pleine observation de son café presque vide. Son teint également, peut-être un rien foncé. Elle capte l’un des chocolats, celui qu'il a transféré dans une soucoupe, et s'emploie à le dépiauter. Sur le bracelet qu’elle porte, on aperçoit un gribouillis indiscernable, probablement deux initiales entrecroisées, à la rigueur un « C » et une autre lettre, éventuellement un « L ». Elle s'en rend compte, lui approche sa main tout en engloutissant de l'autre. Cela commence à ressembler à des jeux d'adolescents et le rassure un peu.

- C'est Catherine, hein ?

- Mmh ?

- C'est ton prénom, c'est cela, Catherine ?

- Mais oui ; tu ne le savais pas ?

- Euh...

- Tu aurais pu te tromper, alors... Catherine-Carole, on nous appelait, au lycée.

- C'est vrai, elle aurait pu me le dire. Elle a dû penser que je le savais ; et puis il y avait un tel bruit, on distinguait à peine...

- Comme cela vous n'avez pas pu dire de mal de moi...

- Non, mais je ne sais même plus si on en a parlé ; d'ailleurs elle m'intimidait. Et puis les autres sont arrivés.

- Quelque chose comme « Qui c'est, cette grosse » ? J'ai l'habitude...

Il tourne la tête vers elle avec une émotion inattendue. Une sorte d'empathie, maintenant il sait ce que ce mot signifie. Elle a des yeux immenses, particulièrement lumineux, c'est encore plus long et intense que la première fois. Ils s'en rendent compte ensemble. Avant même qu'ils ne se séparent, ou peut-être pour en donner le signal, elle vient lui effleurer le poignet par deux légères tapes. Il se demande s'il y a eu comme une sorte de charité dans sa réaction. Plutôt un instinct de protection. Il se reproche de se l'être demandé. Peut-être de l'inclination tout simplement et n'en parlons plus ; il est heureux que cela se soit déroulé ainsi, une ombre s'obstinait depuis qu'ils avaient évoqué tout à l'heure sa conversation fantôme avec la brune.

- Ben quoi, c'est bien, les grosses.

Elle ne répond pas, n'écoute pas. Lui aussi a dit cela comme d'une voix étrangère, un automatisme des plus convenus. C'est toujours un peu dégradant, manger ainsi à la gamelle ; ils s'en foutent, il y a cette étincelle très longue de confiance qui a relui.

On vient les déranger ; meubler le paysage. Ils étaient mieux seuls à marcher. Deux filles et un gars qui se rangent à une table pas très voisine. Discrets ; cela procure une muette agitation. La serveuse est là. Miss Potelée regarde en leur direction, peut-être le mec. Non elle revient, termine sa cigarette.

- Ah non, c'est moi.

Pendant qu'il pose de la monnaie, elle engloutit ce qui reste de chocolat. Il attrape le sac et se lève.

- Attends. On remonte, non ?

Il reste debout elle procède à l'échange des chaussures. La fille avec son accent vient ramasser le pognon, il préfère ainsi la situation est nette. Un peu de temps à installer les godasses neuves au fond du sac, il rallume un cigarillo. Elle lui tend la besace qui semble moins lourde ; suit vers la place, maintenant c'est elle qui a les bras ballants ; retrouver la direction, elle préfère lui en laisser la charge ; ils avaient commencé à se fourvoyer, demi-tour ! Vers l’échoppe où ils ont choisi le collier en plaques dorées carrées. Cela reluit bien sur sa peau blanche, même si le ciel tend à nouveau vers le gris ; un cendré chaud, amical, vivant, presque de fête ou de vacances. Le bijou repose majestueusement sur le derme, installé comme déjà partie d'elle. A force de l'observer à la dérobée, il ne le voyait plus. Les revoilà devant la boutique, elle ne peut que s'attarder devant les pacotilles de métal. Le sien ne les attend plus, comme s'il était unique ; non remplacé !

- Qu'est-ce que tu regardes ?

- Rien. En argenté c'est joli aussi.

- Oui mais il y a tes cheveux. Blond vénitien, ou auburn, ou...

- Châtain.

Elle n'a pas ajouté « ignare ». Les mêmes plaisanteries, ce serait lourd. Le vendeur virevolte dans les parages, occupé avec de nouvelles clientes. Aurait-il peur qu'on vienne réclamer ? Ou compléter... Situation ambiguë, revenir sur les lieux... La jeune fille arbore un calme impérial. Elle s'impose, rien d'autre à envisager pour son compagnon que se retirer sous la colonnade. Avec le soleil diaphane, on ne voit plus les ombres des piliers. Cela discute d'autant plus ferme, ici la privation de lumière les réveille. Une matinée, c'est une matinée, il faut bien la vivre, ne pas la gâcher. La miss tripote, ça y est le type lui parle ; non c'est à propos d'autre chose, le collier n'est pas remis en cause. Autant la rejoindre, d’autant que c’était lui-même, non le commerçant, le dépositaire choisi par la jeune fille pour son vœu inexaucé : des boucles d'oreille assorties. On ne trouve rien de vraiment proche. Le vert éclatant de ses yeux se retourne vers lui, illuminé d'un sourire actif, content de sa présence. Il se reproche de s'être mis à l'écart, une peur injustifiée. Il y aurait quelque chose à dire... Peut-être ne s'est-elle rendue compte de rien. En plus il a le sac.

- Viens on y va.

Une longue ruelle. Il surveille l'itinéraire, là vraiment elle ne semble pas du tout s'en préoccuper. Déjà quelques odeurs de cuisine çà ou là. Pas désagréable, simplement un rien déplacé. Les activités se croisent, indépendantes... D'ailleurs on n'a plus beaucoup en tête les vestiges d'hier soir. Elle marche librement, cela surprend toujours inconsciemment de remarquer une femme qui ne porte rien. Elle s’en accommode, lui trouve adorable cette confiance qu'elle lui fait. Les talons résonnent différemment sur la pierre ; les courroies se sont à nouveau détachées, non elle marche dessus elle doit être mieux ainsi. Elle va sûrement les replacer dans le chemin.