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29/01/2018

Les_grillons

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III Les grillons

 

 Au bout de la rue s’ensuit un pont, un vrai médiéval, et de proche en proche un ou deux autres plus récents ou des passerelles.

- C'est la même rivière ?

- Oui.

Réponse hautement simple et scientifique... Se montrent aussi des pêcheurs à la ligne. La jeune fille s'arrête au beau milieu de l’édifice ; ils s'accoudent au parapet, surplombant l'eau et l'ambiance hésitante de la ville qui n'en finit pas de se mettre en route. Subitement il a envie de parler.

- Ca me rappelle quelque chose, mais alors quoi ?

- Un endroit comme ici ?

- Un peu ; ça devait être dans ma jeunesse.

- Dans ta jeunesse ?

- Boah...

 

En dévers, à quelque distance, une sorte de boulingrin avec des platanes ; des buis. Quelque chose d'attirant et réconfortant, qui met de la tiédeur sans qu'on sache pourquoi.

- Qu'est-ce que c'est, ce parc, là-bas ?

- Oh il y en a plusieurs, ici.

Les yeux de la fille sont déjà repartis, sur des tuiles ou d'autres ruelles qu'on entraperçoit, sans qu'il paraisse vraiment si elle se fixe sur le proche ou le lointain, ou simplement son monde intérieur. Autour, en guise d’animation, juste par-ci par-là un éclat de conversation venu peut-être de quatre cents mètres, ou alors une lente auto invisible, ou même pas grand-chose d'autre. Elle n'a pas l'air de vouloir bouger, miss Potelée, elle semble tranquille, on ne sait pas à quoi elle pense. Il allumerait bien un cigarillo ; n'en a pas envie spécialement : l'instant n'est pas à ces gestes bavards. Comme elle est accoudée sur la très large pierre de la rambarde, l'imposant bracelet a glissé de quelques centimètres le long de son avant-bras, presque replet ; non sans une certaine harmonie. On distingue clairement un « C » dans une autre lettre. Il ouvre la bouche pour poser la question ; il se ravise.

Sans qu'il ait pu s'y attendre, très progressivement, la musique de la veille s'est installée par bouffées dans sa tête ; avec cette brune splendide et l'immense tourbillon de la soirée. Est-ce la fille magnifique ou l'immédiate nostalgie qui l'y ramène ainsi ? Ce parfum qu'elle véhiculait, qui indiquait sa présence même quand un groupe ou une conversation la masquaient... Lourd, capiteux, sur elle adorable… La miss doit en porter aussi, à l’évidence, il n'y a pas de raison, toutes les femmes en ont... Mais elle doit choisir des trucs discrets, translucides, comme sa peau blanche finalement... Il se rapproche ; il y a bien quelque chose, légèrement plus typé qu'il ne l'aurait cru. Il reprend du champ, inutile qu'elle interprète… Le visage s'est tourné vers lui, on pourrait se demander ; non, elle ne cherche à rien exprimer d'autre qu'à son avis il est temps d'y aller. La courroie de son sac se rajuste sur son épaule, les sandales sont vérifiées, les taches de rousseur bien en place, on repart ; plus exactement elle repart, là c'est net, il la suit à côté. Il pense que c'est amusant et nullement désagréable d'être à la remorque, cela fait oisif, villégiature.

Le pont ramène en pente douce. Une rue, des rues, aérées, la présence calme des platanes, bien fournis. Des bancs, vides, sur chacun des côtés, attendant probablement le soir pour être occupés. De petites cours devant les pavillons, tout cela enclos, bien sûr, mais sans qu'on puisse en éprouver l'impression de quelque rigidité, de quelque verrouillage ; peut-être parce que bien souvent les portails sont clos avec négligence, quand ils ne sont pas restés largement ouverts. Une végétation magnifique, partout, entretenue ou non. De vraies couleurs chatoyantes, des formes, même les épineux se déclarent trop pour qu'on leur en veuille. Est-ce qu'elle y est sensible, à tout cela, la miss ? Les plantations, on croit que c'est des trucs de grand-mère mais non, au fond, c'est fait pour tout le monde, cela instaure comme de la musique. C'est de la vie, simplement on ne songe pas à s'en rendre compte. D'une certaine manière, c'est gratuit, et les choses gratuites sont les plus importantes. D'ailleurs ils n'appartiennent pas uniquement à leur propriétaire, les cyprès, les iris, les cactus ; on dirait qu'ils ont été posés là pour donner de l'harmonie à chacun. Même les cactus. Il y en a d'énormes, bien gras, aux amples courbes, pas du tout le genre espalier à la mexicaine. Au fil des villas ils se ressemblent ou non, se rappellent de loin en loin, renforçant la nouvelle impression d'universalité qu’ils déterminent.

La fille aussi regarde, tournant parfois la tête ; elle s'est remise à chantonner. En plus aigu que dans le chemin, pour venir. Elle est toujours avec son sac et ses infimes taches de rousseur, que l'on ne peut s'empêcher d’examiner. Ca la décore. Il s’abstient de trop la surveiller, de peur que cela ne rompe quelque chose. Quelle importance ? Il préfère éluder la question, d'ailleurs il n'a aucune visée sur elle, il ne la connaît pas, simplement il découvre cet unisson imprévu qui n'en est probablement pas un, fortuit, transposé, aléatoire. Ils marchent assez près l'un de l'autre, lentement, silencieusement à l'exception des sandalettes qui résonnent ici également, étouffées. Avec le sac elle a la main relativement éloignée de son corps, il la heurte involontairement ou c'est elle, on ne sait pas. N’importe comment c'est doux, ce fut doux, il semble que sur le côté ses lèvres se soient un rien desserrées ; sans doute par gêne ou simplement par surprise.

Il pourrait dire quelque chose, une manière d'excuse, mais peut-être qu’elle ne l’attend pas ; c'est déjà trop tard. Au fond, à n'oser rien faire, on ne fait rien et c'est bien comme cela. Hors du temps... Le plus lentement possible ou simplement hors du temps ? Peut-être que les plantes n'y sont pour rien ? C'est venu comme cela, il n'y a aucune véritable raison. Après forcément cela va s'arrêter, mais qu'est-ce qu'un après ? Les cigales... on ne sait pourquoi, instaurent un monde intérieur décontracté, fluide ; cela occulte les disciplines mentales que l'on ne cesse de s'imposer, dissout les blocages à la manière d'une drogue qui justement n'en est pas. Un rayon de soleil dans un bassin, une vision translucide... Une sorte d'apesanteur, qui pourrait ne jamais connaître de terme. La jeune fille change son havresac d'épaule.

- Ah, ces bêtes...

- Oui, j'y pensais aussi. Tu aimes ?

- Plutôt lancinant, mais on s'habitue.

- Pour moi ça change, c'est toute la région.

- Oui.

- Qu'est ce que tu veux faire ?

C'est qu'ils abordent en vue d'un quartier pas encore animé ; probablement des magasins ouverts. Une grande place décorée avec des pavés accueillants ; une colonnade non moins, parsemée d'une vie toujours éparse comme au moyen-âge, qui s'offre en enfilade. La fille s'est arrêtée sans qu'on sache pourquoi, au milieu d'une couple de bonnes femmes posée là antérieurement à leur arrivée, qui échangent des propos indistincts. Il est obligé de se pencher au-dessus d’épaules inconnues ; tout bonnement une échoppe minuscule avec des pacotilles métalliques. Ce qui surnage le plus, ce sont les accents méridionaux du vendeur. Les deux intempestives décampent sans prévenir, voilà miss Potelée qui commence à palper.

- Donne-moi ton sac.

Elle s'exécute machinalement, absorbée de-ci de-là. A tous les coups encore des boucles d'oreille. Mais non, plutôt un collier, elle hésite, l'autre l'encourage. Elle en attrape un, avec ses reflets dorés sur les petites plaques carrées ; elle s'absorbe à le considérer, l'étudie, son corps semble vouloir se préparer à un mouvement, soudain elle ouvre l'objet pour le placer autour de son encolure ; c'est le moment de l'aider, impossible de faire autrement, il n'y est pour rien. Elle va découvrir combien il est maladroit. Comment font les autres hommes ? Cette impression d'être mis en examen… Il s'observe mamailler avec ses doigts ; il faut y arriver, il ne peut pas en rester là, c'est comme avec une bouteille de champagne. Voilà, quasiment à sa place le bidule, ne reste qu'à pousser, assujettir, sans forcer, sans briser le machin, sans brutaliser le cou tiède. Les cheveux qui gênent un peu, que serait-ce avec des plus longs ? Ceux de la brune, là, Caro ou un nom pareil, ce n'est pas le moment. Le truc fait « clic », il l'a entendu et senti, également la fragrance de ses minuscules éphélides. Vouloir être là et pas là… Sur la table un miroir, ébréché aux entournures. Ca fait pas mal d'après le marchand, forcément. Une sorte de foncé châtain parfaitement d'ici, plus un jeune homme, pas très maigre. C'est le premier être vivant depuis Marienbad...

Dans cette psyché de campagne, parsemée d'imperceptibles points de rouille diaphanes qui se mélangent avec ceux du blanchâtre de sa peau, elle se regarde se regarder. Là ses iris ont l'air très vert, cela doit être l'ombre qui règne dans cette immense galerie. Femme de décision, son bras s'allonge vers lui, vers le sac, avec les mêmes petits points que dans le miroir. Il n'y en a pas tellement. Il a prévu le coup, déjà la main dans la poche, il extirpe le porte-monnaie, ça passe, un billet froissé mais du bon calibre, la chance, il le tend au gus qui le prend. La pupille de la jeune fille s'est arrondie dans la glace, près d'une demi-seconde, sa bouche aussi a frémi. Le marchand immédiatement rend deux pièces différentes, prononce quelque chose, elle les a dans la main, se retourne, les verse dans le porte-monnaie encore ouvert, cela fait aussi « clic » mais en deux fois. Elle dit au revoir et ils s'en vont. Pendant qu'il range le cuir, elle s'approche pour récupérer son sac, il commence à laisser glisser la bretelle, elle a sa bouche près de sa joue, un rien de chaleur étonnante, c'est doux et capiteux, comme une symphonie avec le parfum vert comme ses yeux, ou peut-être bleu, et dessous l’audible fragrance de sa peau. En plus il est content parce qu'elle n'a pas dit merci, il faut éviter qu'elle ne se ravise.

- Qu'est-ce qu'on fait ?

Il s'est jeté dans cette question idiote pour enchaîner, pour forcer la transition avec les minutes suivantes, nouvelle tranche d'inconnu. Evidemment elle ne peut avoir ce genre de préoccupation, puisqu'il lui suffit d'attendre chaque instant que quelqu'un dise « qu'est-ce qu'on fait » ou se débrouille pour meubler d'une manière ou d'autre. Et en plus elle n'a même pas besoin de se forcer à répondre.

- Tu voulais pas prendre des cigares ?

- Oui, c'est sûrement ouvert.

Elle oblique pour sortir de la colonnade, sur la place il ferait déjà presque chaud ; il n'est pas question d’espérer que le soleil apparaisse pour le moment. Peut-être l'après-midi ? Ce n'est pas plus mal comme cela ; on devine çà et là comme l'évocation des ombres portées. C'est presque plus rassurant, plus évocateur qu'une irradiation violente. Surtout plus dense, oui c'est cela, plus dense.

- Cette atmosphère, cela me fait penser à un Godard, je ne sais plus lequel.

- Attends... Nouvelle vague ?

- Oui, c'est cela.

- Un peu lourd, comme truc, un peu...

- Indigeste ?

- Trop riche, on pourrait dire. Mais c'est comme tout, on prend ce qu'on veut.

- Oui, en fait ce qu'on peut au moment où on le regarde.

Elle a dû se tourner un peu vers lui ; n'en est pas sûr. Des gens le font, lui n'essaie jamais de forcer sa vision latérale ; pour y parvenir, il faut une certaine assurance, et ça ne lui viendrait jamais à l'idée. Ah mais voilà, maintenant une rue leur tend les bras, ni trop vaste ni trop moyenâgeuse. La jeune fille les y dirige immédiatement. Peut-être y a-t-elle aperçu ce que lui-même appelle « une cigarerie », tout bonnement une vague échoppe avec une carotte à l'enseigne. Nenni, pas la moindre... Elle s'arrête : une boutique de fringues ! Evidemment, il aurait pu y songer... Elle s'adonne à la contemplation de la vitrine, pour lui c'est gentiment de l'hébreu... Et il y en a encore trois ou quatre à venir !

- J'aime bien ça...

- Oui.

Elle n'a pas désigné «ça ; en l’occurrence tout se ressemble, là-dedans. Du coup il en allumerait bien un, un cigarillo, mais si elle se met à entrer ? Ah et puis il n'a pas tout vu, ensuite il y a les godasses... De pleines devantures on peut palper ! Il se dit que les femmes ont décidément quelque chose d'attendrissant...

- Tiens-moi ça.

Il veut attraper le sac, mais non, elle se ravise, c'est reparti pour au moins cinq mètres. Il lui semble qu'elle perd de son mystère ; au fond ce n'est pas plus mal comme cela. Naturellement il faudrait faire mine de s'intéresser ; franchement, tous ces morceaux de tissu, littéralement il ne les voit pas. Au moins pas comme elle, qui doit sûrement déjà les projeter sur son propre corps.

- Regarde, mais regarde !

- Oui ; lequel ?

- Ben... Le caraco, là.

- Ah oui.

Elle le dévisage, comme basculant de monde.

- Ah les mecs ! Au moins les mannequins devraient te plaire, regarde celle-là, elle n'a rien du tout.

- C'est vrai, on arrive à les faire de plus en plus réalistes. Ca doit être de la résine. C'est vraiment proche.

- Qu'est-ce que tu penses, avec l'autre caraco, là ?

- Euh... Il irait peut-être mieux avec tes yeux ?

- Tu crois ? Ils sont plus foncé que cela, mes yeux.

Elle s'agite. L'autre aussi doit avoir des yeux sombres. Carole. Oui, c'est cela. Forcément, brune comme elle est. Encore plus, même, quasiment noirs. Etonnant qu'il n'ait pas songé à les détailler avec précision ; maintenant il s'en souvient très clairement, ce doit être son subconscient, ou son inconscient, il ne sait jamais, qui a fait le travail. Il en revient à miss Potelée. Elle, c'est surtout sa chair blanche qui a quelque chose. C'est vrai qu'on a envie de s'en approcher. Et puis moite. Elle se débrouille toujours pour être un peu moite. Pourtant elle n'est pas si grosse que cela. Mais ce ne doit pas être forcément désagréable. Ca pourrait attirer certains gars. Et aussi, c'est une cérébrale, à l'évidence. Il se rend compte que c'est même l'exacte raison pour laquelle il renonce à l'hypocrisie de simuler un quelconque intérêt pour les vêtements. Peur de déchoir, devant la fille, ou devant soi-même ? Elle doit l'observer, mais non, elle est encore passée à un troisième de ces modèles. D'ailleurs ils ne sont plus seuls, il y a deux femmes, plus âgées, elles doivent être du cru, on entend leur accent excessivement timbré. Elles parlent d'entrer, sans prévenir elles le font. Sans prévenir également, la miss leur emboîte le pas. Il hésite un peu, ce serait l'occasion de se jeter un cigarillo. Elle tourne la tête vers lui dans un bref sourire, qu'on lui voit rarement.

- Reste pour fumer, si tu veux.

- Ah bon.

Il hésite puis obtempère. C'est plus facile comme cela. Quand même, en les voyant franchir l'une après l'autre le rideau de bandes plastiques que l'on met souvent à la place de la porte dans ces régions, les vieilles apparemment inséparables et pourtant la jeune fille entre les deux, il achève de penser à cloper, se demandant s'il ne serait pas opportun de faire le quatrième malgré les ordres. Il faut souvent cela avec les femmes, et puis c'est relativement astucieux de se mettre dans les rails que peut présenter une situation ; ce n'est guère dans son caractère ; l'ennui avec les conjonctures, c'est qu'elles ne le disent jamais avant. Il est prévenu quant à la fois suivante ; là, il n'est pas sorti de l'auberge. C'est l'avantage de l'inconvénient. Rien n'est linéaire. D'ailleurs, la pensée l'effleure qu'à tous les coups elle va revenir les mains vides, justement du fait de son absence. Ou, pire, elle peut tout bonnement lui faire signe de rentrer, alors qu'il sera en plein cigarillo. Tant pis on verra bien, il se décide à l'allumer. Et puis c'est peut-être faux, il se la joue à mort, elle n'y songe pas un instant.

22/01/2018

Wasserfall

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Ceci, meine Damen u. Herren, c'est une fractale. Comme quoi l'on peut tirer du figuratif sympa de ces fractales...

15/01/2018

Les_grillons

Next suite de l'ours maudit, hami lecteur. Ne craque pas non ne craque pas !  C'est copieux : le second chapitre tout rond... Glop ! Comme un kiwi... Pour te remémorer, j'esseplique le dédalus.

 

Résumé des épisodes précédents :

- chapitre 1 : que dalle ;

 

Episode actuel :

-chapitre 2 : encore moins !

 

Ben quoi ? Il y a moins que rien ! Un dernier warning, ami lecteur : ne t'effondre pas de sommeil sur ton clavier ! Sinon tu te retrouveras avec AZERTYUIOP en relief sur ton fin museau... Comme Gaston ! Ca fait littéraire, c'est vrai, mais pas mondain...

 

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Il se lève le premier. Elle aussi est immédiatement debout, prête. Curieux, elle n'a pas de sac ou quelque chose comme cela ? Normalement les femmes ont toujours un tas de bastringues à coltiner. Ah si, elle a trouvé. Un truc informe en espèce de toile, plutôt énorme, avec en guise de poignées deux larges cercles en écaille. C'est marrant, ces cheveux courts ; fins. Il n'en a jamais vu d'aussi fins. Disons qu’il n'a jamais remarqué cela comme ça. A vrai dire, ils ne sont pas si courts. Il y a même des boucles, des mèches ; pas des mèches rebelles, non, des mèches tout simplement, qui font ce qu'elles veulent. Pour les boucles, pareil. En fait on ne sait pas très bien ce qui est boucle et ce qui est mèche. C'est confus. Mais on doit s'y habituer.

Bras dessus, bras dessous. Non, quand même pas. Boaf, une petite balade, pourquoi pas... Manière imprévue de commencer la journée. Après il y aura l'enfer ; la brune inaccessible qui va se recoller dans ses pattes. Impossible de ne pas la voir, escortée de son bataillon habituel. Des nabots sapés. Bon Dieu de merde ! Ah le mieux serait d'éviter cela, de les éviter, tous.

- On coupe à travers le jardin ?

Ce rauque est timbré en même temps. On le remarque dans les petites phrases imprononçables ; une modulation douce, ferme. Ils obliquent sans autre concertation.

Là c'est émouvant et grandiose à la fois. De ce côté on ne le reconnaît plus, le jardin. A la française, bien sûr, et immense ; il s’étend à perte de vue. Long, très long ; large aussi, des bordures, des buis, des ifs. Dégagé, aéré, nullement oppressant. Règne toujours cette ambiance pluvieuse et chaude qui ne dit pas son nom. Le calme, le silence d'un autre monde. Avec en sourdine des oiseaux. Cà et là des statues. Des grandes, des moyennes... Toujours harmonieux...

Des bancs de pierre dans des alvéoles botaniques, des terrasses imbriquées en savants et rigoureux décrochements, un peu de baroque mais surtout les deux interminables pièces d'eau avec une troisième plus petite tout au fond ; ça luit ténébreux, avec le parfum calme de l'eau douce. C'est bien ainsi, on n'a même plus envie que le soleil vienne réveiller tout cela.

Une atmosphère dense annule quasiment les bruits... On n'entend que mieux les talons de la jeune fille sur le dallage. Ça claque, ces trucs, mais opaque. Ça rappellerait un peu le son de sa voix, tout à l'heure. Présente et dénuée d'hésitations. Mais curieusement, ce n'est pas importun. Familier, plutôt. D'ailleurs pour l'instant elle ne dit rien, mais c'est presque comme si elle parlait.

Peut-être qu'elle songe à la veille, elle aussi. Il y en avait, de l'animation. Tout éclairé, les fenêtres, la musique. Oui, c'était bien ici. A peine croyable ; sournoisement il est tenté de revenir près de la bâtisse, pèlerinage vaguement malsain. De ce côté-ci la terrasse est largement proportionnée, avec des bouts d'escaliers pour y accéder de n'importe où. Deux où trois marches, parfois plus, cela dépend, un vrai labyrinthe coupé d'ifs énormes. De la pierre, de la vraie pierre. Immense, la surface de ces marches, pour que ce soit plus confortable, qu'on s'y attarde, s'y rencontre, s'y asseye. Et puis alors une fois arrivé, les tables où ils étaient, maintenant désœuvrées.

Cette fois c'est lui qui a obliqué. Du regard seulement ; de toutes façons les choses sont encore si présentes... Ils se contentent de longer l'endroit. La musique, il croit encore l'entendre. Les éclats de rire, les groupes... La miss Potelée, elle était là aussi. Ils crissent dans le gravier, ses trucs. Il jette un œil ; pas si mal que cela, ses mollets, finalement. Curieux d'appréhender les choses différemment selon l'instant... Ces sandales cambrées sur des talons que l'on dirait de bois ! Ça lui procure une démarche, bien qu'un peu lourde. Au début il n'avait pas remarqué les talons. Des machins de luxe qui ne disent pas leur nom, encore...

- Tu n'as pas trop de mal ?

Elle rit doucement, comme attendant qu'il poursuive.

- C'est gigantesque, ici ; on se croirait dans Marienbad.

- Oui.

Elle avance aussi vite que lui, sans la moindre difficulté. De toutes manières on n'est pas pressé. Alentour il y a l'odeur végétale et de vieilles pierres. Cet isolement à perte de vue... Tout au fond, une sorte de haie ; d’ici on ne sait pas très bien ce que c'est. Pour le moment, à intervalles probablement calculés, quelques marches toujours d'une superficie respectable, des redans de troènes ou de buis taillé avec élégance viennent rompre la monotonie et restituer une dimension humaine à l'ensemble.

- J'ai bien aimé ce film.

- Tu es plutôt matheuse, non ?

- Oui, mais l'ambiance aussi m'a bien plu. Pas toi ?

Elle s'est rapprochée, de quelques crissements plus appuyés, pour cheminer à sa hauteur.

- Tu veux que je te prenne ton sac ?

Elle répond par son rire de gorge un peu caractéristique. On ne sait pas trop si c'est oui ou si c'est non. Il préfère s'abstenir.

- En noir et blanc, c'est pas mal. Mais à la fin ça devenait un peu long.

- Les garçons aiment bien quand cela cherche.

- Il faudrait que je le revoie.

Du coup il lui prend le sac. Elle va laisser faire. Cela se réalise en une seconde. Après, elle n’a pas dit merci. Elle s'en rend compte ; c'est trop tard. Aucun des deux n'ose rompre le silence. A mesure que s'accroît le retard à l’enfreindre, chacun se sent fautif de provoquer ainsi quelque chose qui n'était pas prévu. Coupable, non ; cette situation qui se met à échapper... Qui s'amplifie, prospère malgré eux. Le grésillement sur le menu cailloutis... La fille... Lui évite ce craquètement. Au loin on distingue comme l'entrée d'un chemin. On pressent le retour d'un autre monde, plus ordinaire.

- Qu'est-ce que c'est que ce truc ?

- C'est mon raccourci.

On a plutôt l'impression que cela mène dans la nature. On dirait que le soleil cherche à percer ; non pas un halo, simplement une pâleur marquée de l'atmosphère. Il se retourne, jette un regard à ce monde qu'ils sont en train de quitter. Cet univers endormi, qu'ils trouveront sans doute en pleine animation au retour. Encore un léger remous à la tête des libations de la veille ; ce n'est pas désagréable. D'une certaine manière, c'est toujours la fête, ou plutôt un intermède. Bien entendu on picolera de nouveau. Insolite impression que celle de se retrouver au fil de l'eau parmi les événements. Tout se confond, un vrai manège. Pas un tourbillon, non, c'est quand même plus calme. Ensuite ? Après, on ne sait pas. Il n'a pas trop envie d’y réfléchir, suffit de se rappeler qu'il n'y a pas d'urgence ; c'est une forme de luxe ! Vivre dans le présent, savoir qu'il y aura une suite, mais que normalement elle ne devrait rien réserver de particulier, qu'il n'est pas indispensable de s'en occuper maintenant.

Le temps d'y penser, ils sont dans le chemin. Large, facile, doux, sans herbe au milieu. C'est rare ; voire inattendu. D'une certaine manière, cela ressemble à tout ce qui s'est passé depuis qu'il s'est levé. Rien, mais un rien étrange, dense ; néanmoins fluide. Comme le sentier. On se demande ce que c'est, cette texture. Oh elle est parfaitement normale, mais souple, agréable, finie ; on se croirait en Allemagne ou en Suisse... Achevé, propre. C'est riant, réconfortant. Avec des petits virages de loin en loin, on n'a pas envie que cela finisse.

Un toit apparaît, un second, très loin. Avant, il y a un embranchement sur la droite à une centaine de mètres. Il ne l'avait pas vu, celui-là. Le temps d'y songer, ils y parviennent.

- Où ça va ?

- A la rivière. Tu veux jeter un oeil ? Ce n'est pas loin.

Elle s'engage dans le chemin, avec son sac qui lui bat la hanche, car elle s’est décidée à le reprendre, l'immense poignée circulaire autour de l'épaule.

- Tu connais tout, ici ?

- Tu vas voir, c'est joli.

On descend de plus en plus. Guère long, c'est bientôt une plongée vers des rives encaissées ; la fille vient y labourer comme un sac de nerfs. Personne, à part le soleil et encore un peu de brume, que l'on sent fuir une chaleur naissante.

- Quand même bizarre, ce ciel gris.

- J'aime bien.

On ne sait qui a dit quoi. Cela aurait pu être l'inverse et ils s'en rendent compte. En bas, c'est presque une plage, avec des galets, bien sûr, et ce remugle fugitif de l'eau douce. Derrière un gros buisson, une canne à pêche immobile et verticale. Seule rumeur, des mètres cubes s'écoulent, presque immobiles ; frôlement ininterrompu, qui voudrait signifier que la journée aussi, mine de rien, même à son début avance.

- On pourrait en faire une peinture au couteau.

- Pourquoi au couteau ?

- C'est plus net.

Ils ne rient pas, en découvrent une complicité fortuite. Il avance de quelques pas, elle demeure. Par terre on trouve des cailloux plats, sans doute des gens doivent-ils s'amuser à faire des ricochets.

- Il n'y a jamais personne, ici ?

- Très rarement ; ou alors l'après-midi.

Depuis qu'ils sont là, cette impression d'avoir temporairement quitté la journée. Plus ou moins envie de s'attarder, sans exagérer car ils étaient partis pour la ville, un grand bourg en réalité ; ils n'ont plus bien présent à l'esprit ce qu'ils se proposaient d'y trouver. Egalement il y a l'autre, avec sa ligne. On ne le voit pas, et il ne leur vient nullement à l'idée de chercher à le découvrir.

La fille a posé son énorme sac à main sur l’herbe, en sorte d’y farfouiller on ne sait quoi.

- Tes cigarettes ?

- Non non ; j'arrange un peu.

Cela prend du temps. Par l'entrebâillement de sa chemise, on voit s'animer sa poitrine mafflue, jusqu'à une aréole sombre. La seconde aussi par éclairs, puis sa propriétaire se redresse et cela disparaît avant qu'il ne soit revenu de son étonnement. Quoi qu’il en soit, il va falloir y aller ; falloir, on ne sait pas pourquoi, à y réfléchir. Ils pourraient aussi bien rester là trois minutes de plus, ou dix, ou la journée. On ne change pas d'avis comme cela. Egalement, on ne sait pas qui décide. Sans se concerter, ils se mettent à gravir le sentier qui les ramène au chemin principal. Machinalement ils prennent sur la droite sans parler, comme pour éviter de briser quelque chose qui n'existe pas. Ils sont de manière latente à la recherche d'un élément distrayant à travers le paysage ; chacun se doute, sans oser le formuler, que l'autre en est au même point que soi.

Enfin, un toit, un second. Ils continuent à scruter ; toute la bourgade apparaît. Aucun ne se décide à prononcer « On arrive ». La tension est retombée d'elle-même. Il y a cette affaire de chemise décolletée ; curieux comme ça revient à ce moment-là. Elle n'a pas dû le faire exprès. Encore que, avec les femmes, on ne puisse jamais savoir. Il s'étonne de raisonner en ces termes. Ce n'est pas une gamine, non, c'est autre chose. C'est miss Potelée, quoi. Pourtant le spectacle n'était pas inintéressant ; une gorge bien pleine avec des reflets moites, sûrement la marche.

- Des cyprès.

Surtout de hautes et belles haies odorantes et touffues d'aubépines qui se sont mises à encadrer le chemin. Pas plus de soleil qu'avant, mais cela fait comme une voie royale en direction de la petite cité ; les maisons ont provisoirement disparu, on ne distingue plus que le trouble gris d'une atmosphère interrogative et sereine. Avec ses talons, elle suit très vaillamment ; il s’en rend compte et lui redemande le sac ; elle s’en débarrasse volontiers, même augurant que le bourg ne va pas tarder à réapparaître. On verra probablement de l'animation mais c'est bien et c'est mal. Lui n'a pas grand-chose à faire ; elle, on ne sait pas. C'est peu grave, les femmes savent toujours trouver de l'occupation dans ce genre de circonstances. D’autant qu’elle a l'air plutôt décidé.

Elle fredonne. On ignore à quel moment elle a commencé. Cela s'est mêlé aux bruits de la nature, ceux qu'on n'entend jamais. Elle chantonne dans les aigus, la bouche fermée. Il a du mal à visualiser l'habituelle âpreté de sa voix ; à quoi est-elle en train de penser ? Il évite de la regarder, ou alors seulement de côté, là où le champ de vision est flou, de peur qu'elle ne réalise la question qu'il se pose. C'est peut-être justement ce qu'elle accomplit, et depuis plus longtemps qu'il ne croit. Il se rend compte qu'il aurait bien envie de voir le détail de cette physionomie protégée par le flou qu'il s'impose ; il aurait peur de briser quelque chose, le plus probablement rien, seulement on ne sait jamais. L'horizon s’est quelque peu mué en translucide, à la manière du jaune des photos, avec peut-être en gestation les pâles vibrations de ces matinées estivales où le soleil voudra se faire attendre toute la journée ; comme une sorte d'espoir d'on ne sait quoi, et qui possède cette étrange caractéristique d'isoler progressivement la journée, malheureusement déjà trop entamée, de la placer hors du cours habituel de l'existence. Le chemin s'est incliné en pente douce, comme pour annoncer l'imminence du but ; comme les haies ne désemparent aucunement, on découvre les villas une fois qu'on est juste à leur hauteur ; sans transition, ce sont les maisons urbaines accolées, des trottoirs minuscules en pavés énormes, çà et là une amorce de vie, de mouvement, parfois de la musique derrière des fenêtres ouvertes.

- Tiens, redonne-moi mon sac.

Directement elle s'accroupit de guingois pour bricoler de nouveau après les lanières de ses sandales. Il faut dire que depuis une minute, cela résonnait hardiment dans la ruelle. Le sac, il n'y pensait plus, il est presque ennuyé d'avoir à le lui rendre. Les deux mains dans les poches, il contemple sa boule épaisse de cheveux clair châtain. L'autre, la brune, lui revient à l'esprit ; il se rend compte qu'elle lui paraît étrangement loin. Ce que l'on va faire maintenant aussi lui paraît loin. Elle se relève énergiquement ; un atermoiement dans le placer de son bras peut l'engager à lui offrir le sien. Pourquoi au juste, et puis c'est déjà passé. Ils reprennent leur cheminement. Quelqu'un les croise, sans faire attention à eux ; ils prennent conscience d'être vus ensemble. Il n'y avait pas songé. C'est comme un pas franchi involontairement. Ce n'est guère important.