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22/04/2018

La lanterne à la lune bleue

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15/04/2018

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XXII Dîner

 

 

 

 

 

Il a tartiné un lourd tiers de sa flûte. La buée n’a aucunement disparu, se contentant de ramper en somptueuses coulées pariétales aux reflets mordorés. Il aborde le second tiers. Faut pas siphonner devant les dames… Jamais ! Elles sont aussi en attente , mais comme leurs goulées sont moins volumineuses, cela va prendre plus de temps… Elles se sont séparées, c’est-à-dire tues. Le silence domine la table. Les grillons le remplacent. Grillons du soir ! Personne pour se rendre compte de ce silence. Aucun d’entre eux n’a envie de le formuler. Le mutisme général retombe dans l’escarcelle du jeune homme ; implicitement, il lui ramène Catherine. Peut-être n’en avait-il aucun besoin. On ne peut le savoir. La lumière est devenue orangeâtre. C’est très beau. Cela vaudrait des chandelles. On n’attendait que cela ! Arc et incandescence. On a dû mettre des filaments spéciaux dans ces lanternes. Invisibles. Technique… L’ambiance devient encore plus maritime. Insondable bord de mer ! Fluctuat Titanicus… Le ciel se balade. Il se translate, transhume en permanence. Le simple fait de le surveiller. C’est l’arrière-pensée de Pierre qui cogite ce bel ensemble impénétrable. Il peut ainsi recréer la réalité. Ou la créer. En permanence ; ça marche mieux. C’est peut-être l’effet qu’il parvient, au long de fugitifs instants, à produire, à imprimer sur la brune. A présent son idée première est avec les filles. Dans la société. Ici, à pleine table. Peut-être que le champagne commence à bosser. Avec ce midi qui semblait avoir disparu ça fait comme un gigantesque buvard ; ou une aquarelle bien ravinée. Cela donne faim. Le tartare ça va y aller le Provence itou. Les poulettes elles ont eu assez de tentation faut pas exagérer. Encore que finalement… C’est parfait on en recommandera. Euphorique ! C’est tout de même pas l’air marin… A un moment il se dit qu’il va se passer quelque chose. Bof, il se passe toujours quelque chose. On ne prend pas le temps de le voir. Le soin. C’est pourtant hurlant. On cherche ailleurs. Plus tard. Dans le passé ! La nuit tombe. Tombe. On peut dire qu’elle vient de tomber. Ou non. Question d’appréciation. Tout est plus lumineux. Surtout le ciel ! On le croirait rétro-éclairé. Merveilleux ! On comprend pourquoi on est là. Cosmique… Transcendant ! Personne pour craindre la pluie. Veillée d’armes… Une agitation s’est déclenchée. Pesamment, implacablement, elle s’enfle. On avait besoin d’instabilité. Le palier c’est admirable ; on ne peut y demeurer. On n’en prend jamais conscience. On suit, on change, voilà tout. Ce qui protège du mouvement, c’est le mouvement soi-même. Il se lèverait bien. Il ne tient plus guère en place. Pour les autres, cela jure avec le sempiternel calme qui semble l’habiter. Insondable ! Il retombe des yeux sur les filles. Cathy a le front luisant ; l’autre non. Cette musaraigne, c’est une machine. Est-ce que sa peur, qui resplendissait aux pires moments de l’escalade, était si vraie que cela ? Après on doute. Elles ont recommencé à échanger des réflexions. In petto, comme à l’église. Sûrement pas au sujet des rochers. Elles se rematent directos dans les mirettes, avec les cils. On ne peut pas deviner ce qui se passe avec les prunelles. Chez les deux, la main empogne la flûte. Non sur le pied, sur le corps en plein milieu de la buée qui pourtant offrait d’infimes cristaux. Lui a terminé. Plus rien à faire. Pour la broche, normalement c’est parti. Plus rien à dire non plus ! A Cathy, naturellement, mais en solo ! Pas complexe, faut attendre. Après le tartare ! Bien après… Il ne réfléchit plus à ce qu’à ces heures-là il se passera. Cela finit par s’embrouiller. Peut-être qu’à ce moment-là il pleuvra. Tout simplement. Il pleuvra seul. Il pleuvra fort. Il se réfugiera sous les parasols, avec les autres. Dans le chalet. Les grosses berlines ! Pourquoi pas… Il rallume. Un petit cigare tout frais. Chose qui ne lui arrive qu’accidentellement, il balance droit devant lui un pot de fumée digne d’une Pacific deux cent trente et un. Heureusement sans blesser quiconque. C’est le pied, la main à l’étrier. Il se lève pour aller à la rencontre du tartare. Le passage de monde est important dans cette allée. Il disparaît bien vite ; oblique sur ce qu’il pense être les cuisines. Ses cavalières ne peuvent plus le distinguer. Il cherche des yeux la serveuse. Seulement ce n’est pas un steak ni des salades qui approchent sous la férule de la serveuse, et ce n’est pas la serveuse. C’est Carole en pied et en os, et avec personne. Il fonce comme un hors-bord. Qu’est-ce qu’elle veut ? Il marche il court à enjambées dignes du marquis de Carabas. Est-ce que les autres l’ont repéré ? Peut-être non. Il serait passé directement dans leur dos ? Dans la foule en plein ! S’ils étaient là, bien sûr ! Il ne peut jurer les avoir vus… Pourtant très reconnaissables, ces deux Gurfinkels ! Ou Carole était seule ? Pourquoi pas… Impossible de s’y retrouver dans ces flux ininterrompus de monde pressé. Et elle ? La brune ! Egalement disparue comme un mirage… Il a rêvé ? Il faut qu’il se réveille, empaffé du malheureux champagne… Hagard hurlant pas rentrer comme ça… Un détour ! Cela s’impose… Pas complexe. Déjà s’extraire, cela maintenant il sait. Tourne et retourne la tête une dernière fois. Nib ! Aucune Carole. Eberlué réberlué ! Bon c’est le moment de retourner si le tartare est cuit ; les salades...

On est encore en zone dense. Il en a fait des mètres à fond de cale… Là ça va vite ! Il en a perforé des grappes… Des danseurs des rockeuses… Le terrain lui arrêtait pas de s’avaler… Toute la longueur du Titanic ! Ca use. Revenir c’est vite dit. La terrasse, une piste de Roissy. Chevêche ! Dans ces cas-là le plus simple c’est de longer la balustrade sur le vide, pas par les intérieurs comme tout à l’heure. Quelques tables occupées sont pratiquement accolées à la balustrade. Il faut les contourner. Cela, c’est au début. Ensuite, cela se voit d’ici, on est tout seul. Tranquille. Jusqu’à la fin. Donc jusqu’aux filles ! Sans attendre, il se lance. Bientôt il est pour ainsi dire isolé de la fête. De table jouxtant les balustres plus une seule à perte de vue. Deux mille cinq cent mètres on dirait. Non moins. Mais pas beaucoup, moins. Déjà c’est beau la perspective l’enfilade… Les fontaines orangées ! Le meilleur moment… Il s’en rendait pas compte ; il avait pas prévu… On entend à mi-chemin les grillons et les flonflons… Eclipse totale ! Les flonflons aussi indistincts que les grillons… La vraie harmonie est dans la tête comme dirait Hildegarde de Bingen. Très hautement symphonique ! La sonate de Vinteuil à Boulogne. Ca s’engouffre, tout décolle… On peut plus se poser ! En tous cas on veut plus. Il marche. Là c’était sûr. La main sur la rambarde en pierre. Equidistantes, les lanternes scellées dans la balustrade s’approchent périodiquement à sa rencontre. Elles vont aussi vite que lui ! En sens inverse naturellement… Il va s’accouder. Il sait pas trop… Pour faire le geste. Il s’accoude. Pour se dire qu’il l’a fait. Pour essayer de capter des embruns. Bien sûr il n’y en a pas. S’il y en avait on ne pourrait plus les voir aujourd’hui ; maintenant c’est la nuit plus très loin d’être complète… Ca met du temps, quand ça veut, la nuit. Une honnête nuit, sauf pour les luminaisons du ciel, qui s’amplifient, se masquent. Ca dit pas trop mais rien de bon. Un orage c’est pas cela. Seulement, ça pourrait l’être ! Il y a des catégories. En tous cas, pas pressé, le gaillard. Ni tous ceux que l’on entendait poindre aux quatre horizons… Ni une seule goutte… Au pire à l’abri dans le gasthaus il a prévu… Ils ont bien une boîte en cave… Deux mille pingouins là-dedans ! Pour le moment sur le pont des premières, on danse comme des brutes. Férocement ! Ca rock’n rolle de première… Sa table avec les filles est encore à des verstes. Finalement c’est le ciel qui l’a ramené sur terre. Il était si bien ! Là c’est un coin neutre, avec des tables dispersées, parfois vides, parfois en train de se charger. Il reste encore un peu de temps… C’est là le plus précieux ! Et encore des lanternes… Des lanternes et des grillons. Ca s’aligne formidablement il peut pas en revenir… Il repense au matin. C’est en bas qu’il faudrait en mettre, des lanternes… Une terrasse il y en a une aussi… Et les jardins… La nuit ça serait Schoenbrunn ! Tiens il va dire ça aux filles… Non elles comprendront pas elles s’en foutent… Ce qu’elles comprennent c’est elles-mêmes. Le charme onirique définitivement est rompu… Rien que de penser à elles ! Coupable pensée… Très coupable ! Il en a honte… Très honte ! Il n’y peut rien, malheureux ! Autant ne pas chercher à démêler… Pas grave de toutes façons l’onirique ça se commande pas…. Ca vient surprendre… On n’a pas le temps de trouver que c’est bien… Ca reviendra une autre fois. Dommage de dommage… La nostalgie du passé immédiat. La nostalgie de rien du tout La nostalgie pour la nostalgie… La table se rapproche. On repère distinctement les deux filles. Comme si elles avaient toujours été là. Ont-elles aussi remarqué son arrivée ? Plongées dans leur tête à tête, a priori elles n’y pensent pas. Sur des assiettes huit tonnes de salades. Ca fait pas mal. Elles ont commencé à les entreprendre. Le niveau descend pas. Lui c’est deux andouillettes. Des frites. Elles vont lui en piquer. C’est évident. Elles ont commencé. L’imposant et régulier monticule doré se trouve déjà écroulé.

- Tu l’as trouvée ?

- Ce n’était pas elle. Il y a un monde fou. Qu’est-ce que c’est, ces andouillettes ?

- Ils n’avaient plus de tartare ; on a choisi pour toi. Ca va pas ?

- Ah ben si ! Qu’est-ce qui vous a donné l’idée ?

- Tu en as parlé.

- Et puis ça se voyait tellement...

- Ce sont des trois A. Ou des cinq A. Je ne sais plus...

Il fonce directos dans le morceau. Il y en a vraiment deux. Il éventre les deux comme des cadavres. Elles ne l’ont pas attendu : les verres sont pleins. Le sien. Il ne moufte. Cela fait tellement de bien, se sentir un peu en marge, exclu même provisoirement, voire inutile… Libertad ! Cela n’arrive jamais… Là c’est arrivé il renoue in petto avec la féerie l’enchantement des lanternes… Le rosé ça golpe… Vite ! C’est réjouissant comme l’Italien qui aura de l’amour et du vin… Ca se passe tout seul. On verra faut dire… La Catherine à embarquer… Guincher ! Encore du boulot… Ca le refroidit mais non. Et cette impression de se retrouver sur le Rhin… Le Danube ! Il repense aux trois paroles de son retour. Il a bien lifté le coup de Carole, qu’il aurait été censé aller chercher. Il n’a rien dit de tel ! Ce qui est étonnant, c’est que cela ait aussi bien pris. Elles auraient dû le poursuivre. Le traquer. Le coincer. Lui faire rendre gorge... No surrender ! Elles ont volé en éclats tout de suite. Une seule cause une espèce de jalousie… Entre elles deux ! Fatigant… Le Provence est parfaitement glacé. Tout le seau dégouline. A l’intérieur ça flotte à qui mieux mieux les petits cubes. Il décide ! Abreuver ses ouailles… Sitôt dit… Elles disent pas non ! Ni l’une, ni l’autre. C’est qu’elles en ont à enfourcher… On se croirait dans l’agriculture ! Il va en recommander sinon c’est la fin. Et elles soi-disant piquegnocher ben voyons… Il commence des girations vers la serveuse ou une autre. C’est son premier come-back. Il fait appel à tout son magnétisme. Elle arrive elle a compris… Les filles ont pas regardé. C’est elles qu’elles regardent entre elles. Prunelles à cinq cents degrés… Arrive pas à le croire peut-être que… Elles retournent au coup de fourchette. Ca baisse. Pas vite. Sauf si elles s’y mettent. On a le temps ! Elles se démerdent toujours pour qu’on soit pas sûr… Ha les rattes ! On va y mettre bon ordre… Ca y est maintenant elles pouffent ! Ca n’a pas loupé… Le couvent des Oiseaux… Pas croyab… Elles pouffent elles bouffent ça aussi faut le voir… Catherine rouge comme un drapeau soviétique… Sur le train de Strelnikov ! La musaraigne, elle, un assaut de fossettes… Plus rentrée plus compacte. Spectacle magique ! Ca y est la nouvelle boutanche… Visuel ! S’aligne en finale… Hop l’arrondi ! Remplace l’ancienne dans le seau. Les grillons accompagnent ce beau geste. L’était pas vide, l’ancienne. Il proteste d’un regard terrible. Par salves ! Pour son salaire c’est lui qui récupère l’invendu. Hosanna ! Tournée pour les filles ? Pas encore c’est pas mûr il le fera. La serveuse file.

- Mignonne...

Elle a surtout des bas. Le reste la blouse c’est de l’Europe centrale le sceptre d’Ottokar. Sinon elle est bien c’est vrai mais il ne relève pas. Elles doivent se méfier ; boire moins. Ou c’est circonstanciel ? Le végétal pourtant c’est quelque chose qui assèche ça devrait aider… La serveuse il s’en est pas trop tellement occupé… C’est frais c’est rose… Comme le gasthaus ! Elle est pour les gars d’ici ! Par exemple n’eût été le bouton dégrafé le soleil Catherine elle est comme une Ottomane… On suppose. Il l’a toujours connue comme cela depuis quelques heures. Spiritualiste ! Faut se méfier de l’eau qui dort c’est ça qui le rassure… Cela même !

Elle a dû le pressentir. Elle se lève pour l’emmener danser… Il avait pas prévu ça du tout. Monde écroulé ! C’est pas mal finalement. Comme un brise-glace elle le précède sous l’immense tente remplie d’orgue de cinéma comme un ballon. Il s’agit simplement d’une vaste juxtaposition de parasols. L’orgue de cinéma c’est un bon coup. Ca déçoit pas. Pour les slows ! La tonalité particulière de l’engin transfigure n’importe quelle mélodie un peu languissante. Maintenant c’est logiciel, naturellement, mais les émouvantes sonorités sont là. Par exemple ça vrombit en pleins tympans. Quand on adore… Dans certaines zones vaut mieux se planquer a little. Elle a l’air insensible à tout. Comme si rien n’existait. Rien ! Ca va foirer c’est sûr. On voit pas comment ça ferait pour pas foirer. Elle lui pend les bras au cou immédiatement. Avant même d’avoir amorcé le moindre déhanchement. On découvre bien vite qu’il est absolument impossible d’émettre la moindre parole. Personne ne peut l’entendre ! D’ici deux ou trois heures peut-être… Ah c’est commode ! Peut pas savoir quoi que ce soit de ce qu’elle pense ou à quoi. Il sait pas du tout quoi faire. Se laisse entraîner. La prend par la taille symétriquement c’est un peu mieux… Elle en revanche oscille mais pas mal chiadé finement. Serpente vraiment comme une Ottomane. L’odalisque ! A croire qu’elle a appris. Mystère opaque… On reconnaît à peine le slow. Ca déflagre tellement… On n’arrive pas à comprendre comment c’est possible. Il reprend les manœuvres les itinéraires pour s’éloigner des baffles. Elle suit fastoche. Elle aussi doit avoir sa claque du beuglant. Elle colle de plus belle. Plus vrai… Il ne dit pas non. Forcément. Au travers de la chemise écossaise en coton gratté. Là c’est nouveau. Du sein… Déformé ! Faut en savoir plus. La voix du chanteur par moments on est obligé de l’écouter. Il se démène. On reconnaît pas trop tellement ça vient saturer. Pile avant de faire vibrer les haut-parleurs. Seulement, chaque seconde c’est moins une. Opaque ! Du plomb dans le tympan directos. Parfois on distingue à fin d’un mot. Grâce à la rime. On le restitue le reconnaît. Une phrase c’est plus rare. On n’est pas loin du taux d’échantillonnage. Ca guette ! Les vibrations restent muselées. Ils ont fait leurs essais. Avec le mec-là précisément. C’est tellement colossal comme son ! Un camion de mille chevaux… A l’extérieur cela inonde l’infinie terrasse en un gigantesque nuage. Surplombe la falaise ! S’empare du ravin sans fond… Rebondit réverbère contre tous les reliefs… Les instruments c’est aussi un record terrible. Les guitares ça remise le Zeppelin au rang d’un pipeau helvétique… La batterie c’est la seule ça pourrait aller. Par rapport aux autres ! Les guitaristes sûr ils se tirent la bourre. Rockers du diable ! Ils ont dû trafiquer… Les réglages discrétos… Monter honteusement le volume ! Bricoler des amplis supplémentaires… Miniatures ! Une boîte d’allumettes… Les rajoutent au dernier moment. Les cordes on dirait des coups de knout. Ca envoie du son en suralimenté. En turbo en gel !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XXXIII Musique

 

 

 

 

 

Il se demande s’il faut s’en tenir là ou attendre la fin du morceau. Ca s’arrête… Un éclatement de silence ! Cela s’ébroue de partout. Pas mal d’autres qui supportent ! Il n’y avait pas pensé. Il ne veut pas décoller sa cavalière. Le mieux est de l’attendre. Avant le prochain slow si possible… On a du pot. L’orchestre est fatigué. Ou c’est la pause. Un vide immédiatement se creuse comme un gros tourbillon. La piste se libère. La jeune fille se rend compte. Elle sort de son rêve. Il s’arrange pour une séparation harmonieuse, qui promet de rester momentanée.

- Quel boucan !

- On s’y fait… Si tu veux on va un peu plus loin.

Elle l’a regardé. Elle a levé les yeux sur lui. Il a l’impression d’être éjecté du coup. De l’ambiance. De la musique. De la piste. De tout. Il n’a jamais avancé la moindre approche pour l’embrasser. Ni eu l’idée. Ni la tentation. Carole non plus. Elle s’est donnée. N’a pas cherché à prendre. Lui non plus. Pourtant ce n’est pas sa manière. C’est un embrasseur achevé. Accompli, même. Sur le côté une lanterne apparaît. Par les jointures lâches des parasols. Loin. Une grosse. Scellée dans la lisse de la balustrade. Magnifique. Elle masque à peine un arrière-plan de ciel déchaîné. En proie à de gigantesques turbulences. Très luminescent lui aussi. Ca guette ! La pluie refuse. Les orages hésitent. On les devine, à des parsecs. Seuls les grillons contribuent à remplacer l’orchestre, silencieux. L’imposante lanterne le regarde. C’est ce qu’il lui semble. Il s’en veut. Il a tout ce qu’il faut ; le rêve en train de se réaliser spontanément. Sans qu’il ait quoi que ce soit à entreprendre. Il a l’impression de s’en désintéresser. Après il regrettera ! Ferait mieux d’embarquer la fille ailleurs. Où ? On peut pas être mieux qu’ici ! Sans crier gare, la voilà qui se met à chercher un endroit vaguement protégé. On dirait la musaraigne. Elle ne parle pas ; elle fait. Des endroits, c’est toute la terrasse ; et même la route le gasthaus ; du moment que le son parvient. Jusqu’aux tennis, là bas en contrebas ? Simplement il ne faut pas être par trop isolé. Elle cherche cela comme une bête sa tanière. On a vraiment l’impression d’un navire, avec tous ces recoins… Heurigen sabbatique ! En fin de compte n’importe où c’est n’importe où. Là où la musique les prend, quoi...

C’est elle qui décide. Son bras s’enroule dès l’intro comme un boa autour de son cou. Lent. Assuré. Impatient. Prolongeant « l’avant ». Elle a aimé cet « avant ». Le son est moins fort. On pourrait presque parler. Un phénomène inattendu se produit. On ne sait que dire. Plus précisément on ne trouve pas les phrases courtes, charpentées, articulables. Il a l’impression de draguer une étrangère ! Qui ne parle pas la langue, qu’il voit pour la première fois. Drôle d’effet ! Une Russe, par exemple. Qui se serait trouvée là par hasard. A faire tapisserie ! Draguer c’est un bien grand mot. Il reste là, elle pendue, à rien faire du tout. Il la serre le buste comme tout à l’heure. Mais là c’est lui. Il se rend compte qu’il ne se rend pas compte de sa chance. Il serre resserre pour voir si on pourrait pas trouver les pointes. Faudrait pas qu’elle vienne à mal le prendre… Saute comme un cabri ! Pourtant le bouton dégrafé… Le second mystérieusement pareil… On voit bien que… Ah là c’est bon ! Il les a trouvés, ces tétons. De son propre buste. Une bonne excitation. Il ne s’étonne pas. On croit distinguer les grillons au travers de la musique. C’est religieusement qu’il se met à écouter… Continue de se frotter tant et plus contre elle de manière à la faire saillir davantage. Les grillons c’est pas réservé à Carole ? Non, il vient de le découvrir, avec la Cathy c’est plus sensuel. Il se demande si elle avait un soutien-gorge pendant le dîner. Presque malgré soi, il poursuit les vastes caresses irréfragables à travers le coton gratté. Il est pris aussi ! Comme à la rivière… Vaut mieux pas que leurs regards aillent s’enchevêtrer… Une telle brutalité… Il ne voit que le dessus de ses cheveux. Elle a chaud du parfum. Elle a desserré les lèvres. Retombé les paupières. Mais bien, alors, les lèvres. On voit affleurer les dents. Les éphélides itou d’aussi près… Cela se profile comme cela d’un coup sans prévenir. Elle se demande pourquoi il ne l’embrasse pas. Elle se demande pourquoi elle ne l’embrasse pas. Il n’y a plus qu’à prendre on ne peut pas conclure autrement. Dans les haut-parleurs, le morceau en est bientôt à la moitié. Il gamberge dans le vide. Potelé ça la fait à peine jeune fille. Elle est pas si lourde quand même. La danse on peut pas éviter c’est autre chose. Elle se déplace très bien. Au tennis elle doit être forte. Normalement faudrait dire des mots… Reprendre les paroles de la chanson ça marche aussi… La vérité des vérités c’est qu’il est plutôt intimidé. Carole, sans une parole, sans une mimique, intime des ordres. Peut-être plus avant, une sorte de transcendance. On s’exécute avec le plus grand nature. Sans se poser la moindre question. Sans avoir l’idée que l’on pourrait s’en poser. Une statue, une déesse. Ses réactions ne sont pas des réactions. Elles sont, voilà tout. C’est purement ontologique. Catherine a un côté fraîcheur sacrée immaculée. Malgré tout ce qu’elle fait on n’ose pas. On a peur de tout démolir ; en faire un champ de ruines. Plus le physique est présent, plus on sent la fragilité. Qui n’existe peut-être pas ! Mais enfin, on y met de la fragilité. Il a les mains sur ses hanches. Au fond c’est assez bizarre et plutôt une situation temporaire. Tout ce qu’il trouve, les déplacer vers les reins. Elle laisse faire mais peut-être ne se laisse pas faire. C’est ça, avec elle. On sait jamais, on peut pas savoir. Comme les autres, en pire. Terrible ingénue ! Il se rapproche… On n’en sait toujours pas plus ! C’est le problème, instinctivement elle a trouvé à briser les codages. Elle se met en balance. Comme un joueur qui n’aurait qu’une seule carte, mais un joker… Sans rien dire… Là c’est fort ! Avant on pouvait accuser la sono. Il continue à se coller à la coller on va bien voir… Crac fin du morceau ! Là c’est con très con.

- Merde !

Il est révolté. Imprécateur. Il en veut à tous. Les musiciens, le compositeur. Est-ce pour cela ? Pour ce « Merde ! » ? Elle colle ses lèvres sur les siennes. Sans l’ombre de la moindre hésitation. Sans pensée. Ca lui a échappé. Elle est prisonnière. Elle ne l’a pas fait. Un silence phénoménal est retombé. Des pas traînants. Des grillons. Le froissement sec de leurs cri-cris interfère avec le contact caoutchouté des muqueuses. Frais. Froid. Il ferme les yeux. Donne de la langue. Hésite. La fille réagit comme une bobine de Ruhmkorff. S’applique. On entend des voix. Leurs yeux sont fermés serrés. Sous la caresse labiale, elle se déhanche. Lui attrape une main. Comme si elle voulait lui arracher. En même temps, un gloussement émouvant. Cette main, elle se débrouille avec une célérité incroyable pour la glisser par-dessous la liquette en coton gratté. Elle l’applique sur son sein droit. Nouvelle plainte. Sa propre main coiffe celle du garçon la force à l’action. Il ne se fait pas prier. Du répondant est là. Il n’hésite plus part dans une série de caresses de plus en plus amples. Sa paume vient frotter des aréoles surtendues. La voix lui parvient, imprévisiblement aiguë. Les langues se défoncent. Il synchronise les deux gestes… Buste totalement déformé ravagé. Elle couine. Des voix. D’autres voix, des voix extérieures. La musique ne veut pas reprendre. Il ouvre les yeux. Il se décroche. Largue tout. Elle aussi. Plus lentement. Mollement. Moins convaincue. Pour prolonger. Pour plus tard. Il hésite. Elle hésite. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Le silence va s’interrompre. Les danses recommencer. Ce n’est pas un slow, Trommelfeuer ! Et c’est même pas dansable. Ni un rock ni même un paso un tango… Une horreur collective ! Le seul moyen qu’on ait encore trouvé de se faire arracher les filles. Il la prend par la main. Elle les tracte en direction de la table. Elle aussi a jugé qu’il ne reste que cela pour l’instant. Ils vont retrouver la musaraigne. Une surprise de taille : Carole et ses deux affidés. Catherine veut dégager sa main. Il refuse. Elle lui glisse une caresse sur une fesse. Carole ne voit rien. Ou ne voit rien. Les affidés sont là pour faire du volume. Après ils réfléchiront qu’ils auraient eu le temps de s’arrêter pile pour rester à deux. Ils n’avaient absolument pas été vus à ce moment. Ils le savaient et en étaient sûrs. Il garde sa main dans la sienne. La brune le voit. Elle n’en fera jamais état. Elle n’est pas jalouse. Elle n’est pas sur la même planète. C’est un fauve. Elle prend lorsqu’elle veut. C’est tout. Il s’en rend compte. Il devine la brune. Le colossal décalage lui apparaît comme un de ces orages qui ne vont pas tarder à venir. Ce sera l’heure de Carole. Panthère noire. Catherine ne veut pas ôter sa main sous ses yeux. De la foule vient par là. Masque. Catherine se libère. La foule occupe tout, en l’occurrence les tables. Ils se retrouvent au beau milieu. Avec le brouhaha des converses. Tout le monde gueule ! Ah le retour… Ca décrispe. Hôtes inattendus ! Tours et détours pour rejoindre… Inattendu gymkhana ! Cela prépare leur arrivée ; gare aux réflexions ! Mauvaise pioche… Il l’a entraînée là-dedans ! Ah le clown… Entre les tables, cela passe juste. Ils en ont rajouté des piles ; des palanquées. Ca frotte. Faudrait parler… Des cars, ou quoi ? Qu’est-ce qu’on va en foutre… On ne peut rester ainsi bras ballants en plein milieu. Triste groupe ! Tout le monde les regarde. Décamper ? Tiens pas con ça… Cueilli par la Carole ça aussi faut l’avaler. Mais ce n’est peut-être pas si grave. Pour les filles et pour lui. Debout au centre de ce mobilier en folie, lui revient avec émotion le long baiser avec la Cathy. Cela aussi s’est fait sans eux. Ni exactement elle, ni exactement lui. Cela s’est fait. Il en a pour des heures à gamberger là-dessus. Repasser le merveilleux film ! Taire son secret, leur secret comme un adolescent. Cela ne change rien à ce qui s’est passé dans l’alcôve. Rien à voir. Rien de commun. Rien de complémentaire. Elle c’est une vestale. Elles ne sont pas si nombreuses. Une vestale des forces obscures. Il se rend compte que la soirée n’est pas du tout cafouillée. Ce n’est pas fini. Comment ? Seuls le savent les grillons. Les orages qui se pressent. Vont faire valoir leurs droits. Pendant ce temps lui mûrit les événements. Au galop. Une ligne de conduite s’ébauche. Se matérialise dans sa rêverie. Celle qu’il faut préserver, qu’il ne faut pas gâcher, c’est Catherine. La brune vestale, c’est autre chose. Elle ne le jettera pas dehors. Elle l’a choisi bien avant qu’il la remarque. Parmi trente godelureaux bourrés de capacités. Avec eux, elle est naturelle comme l’est une jeune fille. Avec lui, elle sombre dans un colossal mystère. Elle ne s’appartient pas plus qu’il lui appartient. C’est aux forces obscures que, réunis, ils appartiennent. Involontaires élus ! Même la perfection de ses gestes est d’une autre essence. Ce ne sont pas les meilleurs moments qui donnent les meilleurs souvenirs. Le calme des lanternes… Où est-il ? A qui le faire partager ? Un copain ce serait déjà pas mal… Détresse commune médication commune… Il se prend à les adorer, ces lanternes. Ne comprend pas qu’il soit le seul. Et les Gurfinkels ? A leur manière ce sont peut-être des poètes ! Leur dandysme n’est-il pas là pour masquer quelque chose ?

La balustrade est toujours là, porteuse des fanaux admirables… A deux ils ont enfin rejoint. Ils entourent la table. Sans s’être concertés, il laisse parler la miss. N’écoute pas. De nouveau son esprit décolle plein badin. Il rallume un petit cigare ; à cet instant précis. Pour une fois, il y aurait presque eu longtemps. Deux slows et des broquilles. Un tout neuf. Tout frais. Pas cassé. La flamme ! Il aurait pu en offrir il se dit. Eux c’est probablement de la blonde U.S. ou brit. Ce qui est curieux, c’est que la brune se trouve encore une fois encadrée par ces deux gugusses. D’où les sort-elle ? Des objets, comme lui ? Délibérés. Volontaires. Sanctifiés. Magnifiés. Eux sont dans le siècle. La mondanité. En face, la seule musaraigne. Catherine s’installe à sa gauche ; lui à sa droite. Pas mauvais. Cela fait oublier. Sans compter qu’il affectionne de se retrouver en bout de table. On est plus libre. Gabrielle veut se lever pour les laisser se réunir. Leurs regards viennent se croiser. Par deux fois. La seconde beaucoup plus longue. Complices ! Il vaut mieux qu’ils restent ainsi ; c’est plus discret. Sur la table, une bouteille de Champagne. Encore ! Décidément...

La nuit est lourde comme un marc de café. Les éclatants dégradés, en plusieurs couleurs, des nuages qui filent encore bien viennent la crever. Sur des kilomètres. Ca luit dans tout le ciel ! Abstracte lyriquement ! Ca hurle… Se répercute de l’Orient à l’Occident… Se répond. Se tord. Vient turbuler ! Par exemple avec une sorte de calme rentré… Puissant mais non-violent ! Et ça continue… Continue… Sans discontinuer ! Il a le cigarillo à la main pas de cendrier… Des yeux il fouille… L’un des deux en face immédiatement se lève. Fonce dans toute la banlieue. Pour en trouver un ! Il va il va il va… Disparaît ! Ils fument les deux. Mettaient tout par terre. Le revoilà. Porteur de. C’est tout bon.

- Thank’s !

Il fallait que cela fût. L’autre répond d’un gracieux petit signe de la main. Ce serait le moment d’engager la conversation. Timidité ? L’échange s’arrête là. Dommage. Il trouve que ce serait bien d’avoir un copain. C’est plus facile. C’est un soutien. Pour l’autre, ce serait sortir de son éternel alter ego. Occasion perdue ! En attendant, la logistique immédiate est assurée. Les grillons. Ils veillent ! Le Mitsouko. Il veille aussi. On sait où on est. En un sens le Mitsouko c’est pas si mal… La musique c’est moins terrib. Du flottement. Ou alors on s’habitue.

La bouteille dans son seau, comme Bébert dans son sac, est quasiment vide. C’est l’autre des Gourfinkels qui hèle. Ca marche ! Payent pas de mine. Immédiatement, sans beugler… A six sur la boutanche, avec des gonzesses qui boivent cela comme si elles sortaient du Néfoud… N’importe. On fera ce qu’il faut. Comme pour les orages. On trouvera une solution. Ils se sont rassemblés bien denses… Profitent de la nuit magnétique. Ils ne transigeront pas. Ses yeux n’aiment guère croiser les regards durs qu’envoie Carole. Dans l’alcôve c’est l’inverse. Ils les boivent. Ces regards durs se figent en un seul. Il pourrait la fixer des heures. Cette fois il se risque enfin à détailler le resplendissant physique de sa tête, de son visage. Telle que, incroyable qu’elle existe vraiment ! Des reflets aveuglants dans l’immense nappe de ses cheveux… Un dessin d’anthologie pour chaque détail de la figure. On pourrait s’accrocher pendant des lustres avant d’y trouver le quart de la moitié d’un millimètre à redire. Le bronzage on la dirait créole… Espagnole ! Elle fait sa poupée. C’est manifeste. Neutralisée. Omniprésente. La voix sucrée comme un Steinway. Les autres femmes peuvent crever de jalousie. On ne parle pas de sa broche. Ca va bientôt démarrer. A tous les coups c’est elle qui limite. Ca recommence avec le champagne. Les Gourfinkels ont monté un pont aérien. Un pipe-line ! Les nouveaux arrivés sont servis en premier. Encore la buée ! En revanche ce n’est pas le même breuvage. L’après-midi c’était du rosé. Les flûtes n’ont pas bougé. On croirait qu’elles font partie de la table ! Carole lève la sienne.

- Tchin !

La maîtresse impériale Mitsouko. Il regarde si elle regarde. Avec elle, impossible de savoir vraiment. Elle a tellement l’habitude en permanence d’être l’objet de toutes les attentions… C’est une seconde nature pour ses yeux de louvoyer. De slalomer… Sans bouger d’un picomètre ! Elle sait tout ce qui se passe dans tous ses champs de vision. Ce n’est pas de la rouerie. C’est un mécanisme apparenté à son côté surnaturel. Un mécanisme inconscient. Une indiscutable supériorité dans chaque domaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XXIV Guinche

 

 

 

 

 

 

Personne pour se faire l’écho du « Tchin ! » Il se pourrait que ce soit par une sorte de respect. Une admiration immanente. A défaut, tous schluckent. Elle est un peu en dehors. Silence. Grillons. C’est automatique. Le plus souvent la musique obscurcit tout. L’un des Gourfinkels, celui du cendrier, sort un clope. Il allume. Prend des mines. C’est attendrissant. Cela ne fait pas de mal. Religieusement, il tient le module entre le pouce et l’index. Un rien précieux. De la cibiche U.S. Fumée très blanche. Il disparaît en partie derrière. Cet événement simple détend. La table donne l’impression de s’agrandir. Comme dans l’Arrache-coeur ; dans l’autre sens. On pourrait le remercier discrètement. La zique revient. Du très authentique rock’n roll. Surprise générale, le second Garfunkel se lève. Il s’incline devant la brune. On dirait un Oriental. Le cérémonial est d’un naturel éblouissant. On ne sait pas si elle apprécie ou non. Elle est à l’aise quelles que soient les circonstances. Elle semble se mettre à l’unisson. Sans exagérer. La cigarette américaine atterrit dans le cendrier. Comme si ceux qui restent allaient faire bonne garde. Le premier des oiseaux se met debout. Il entreprend Catherine. Qui ne laissait rien échapper de la scène. Qui devinait que son tour arrivait. Table rase ! Plus que la Gaby et Pierre. Ils se regardent avec les flûtes empognées comme des sabres.

- Si ça démarre comme ça...

Lui aussi vient s’incliner. Elle au moins le rassure. De toutes manières c’est physique. Pas de jactance ! Le moindre mot… Pression des doigts… Ca y va ! De bon coeur. Comme si elle n’attendait que ça ; comme si on n’attendait que cela. Elle danse bien. Technique. Elle en connaît. Des voisins aussi les observent. S’interrompent ! Faire attention à sa côte. Elle semble pas avoir mal. Ca tourne enchaîne. Dans tous les coins à fond de ballon ! On sent moins la musique… Elle guinche comme une artiste. Faut suivre. Précéder. Prévoir. Pas trop moyen de reluquer autour ce qui se passe. De temps en temps quand même on les rencontre. Caro et son Gourf. Elle a l’air plus grande que lui ! On dirait qu’elle veut le jeter. Danser pour soi seule. Pour son corps. Il s’accroche. Comme avec désespoir ! Pas trop s’inquiéter. Elle sait y faire. Avec une somptueuse dextérité. Les forces la guident. Qu’elle n’appartienne à personne. Où est Catherine ? Là-bas. Ca roupille ! Ca ronque… Le gus n’excelle pas. Elle fait les passes pratiquement toute seule. Elle mène pour de bon ! Ca se réveille. On voit jamais ça ! Lui la musaraigne ils continuent à bien s’entendre. Il se défonce ! Joue les virtuoses. On les mate encore. Elle sait l’anticiper. Pour lui faciliter le travail. Qu’il fasse cela en maestro… Like Jackson Travolta ! En plus modeste… Elle saute comme un cabri ! Explose en l’air… Ca embellit ! On dirait qu’elle patine sur glace… Ca y est ils sont vus par les deux autres couples. Comme ça foirait ils arrêtent. Ce sont les cavalières qui décident. Catherine prolonge un peu… Pareil itou elle arrête les frais relâche son Gourf. Celui des cigarettes américaines. La Carole à l’arrêt. Seule. Pas du tout en nage. Un simple voile brillant sur le front. Elle oscille. Ondule. Négligemment. Elle n’a pas cessé de danser. Il se demande s’il devrait oser l’inviter à l’occasion. Ils s’entendent bien. Il vient de faire ses preuves. Elle doit apprécier la témérité. Les grillons saluent la pause. Il ne pleut toujours pas. L’air est moite. Gluant. Vibrant. Bien adapté à ces lieux extraordinaires. La brune rayonne. Regards dérobés… Peut-être qu’elle songe à la suite. Il est trop tôt. Du Mitsouko renversé par citernes. Naturellement. Les gens doivent se demander… Là place d’honneur c’est où elle est. La musaraigne disparaît dans son ombre. Elle n’y peut rien. Technicienne. C’est vrai, elle ne donne pas sa part. Catherine c’est autre chose elle a l’air ailleurs. Comme lui avec ses lanternes. Finalement avec cette musaraigne on en fait, des trucs. Elle va être crevée… Et la côte nom de Dieu !

- La côte ?

- Ca va.

Son parfum diffuse. La chaleur ! Une impression de fatigue, de lassitude, comparable à celle qui a suivi les acrobaties rupestres. Elles sont là ! Présentes ! Transfigurées. Sédimentées. Enjolivées. Empaquetées. Elle n’esquisse aucun geste, ni balancement du corps, ni changement d’équilibre, à la manière de la brune. Mais on serait prêt à en voir. A en discerner. A en imaginer. A en pressentir. Le rapprochement s’est fait en elle. Pas une projection du rock’n roll, pas un accrochage de ses doigts avec ceux de son cavalier, de son sauveur, pas un déhanchement, une prise d’élan, qui ne ravive, monstrueux fantôme, l’inaltérable souvenir de son combat, de leur quasi héroïsme dans les rochers. Les deux godelureaux entre les mains des filles, cela n’a pas l’air très dangereux. Sur la piste, cela s’assoupit. On zieute surtout. De la danse d’intermède. Propice à la discussion.

- Ta côte ?

- En ce moment, rien. C’est toujours surprenant ; dans les deux sens.

- L’émotion ?

- Oui, mais on ne peut jamais dire comment.

Du coin de l’oeil les autres également ont abandonné. Ils ne devaient plus y croire. On les sent rappliquer autour. Ce sont les filles qui ont dû les ramener. Une cigarette blonde aussi cela se sent immédiatement. Rien n’arrête jamais le Mitsouko. Pierre se trouvait bien avec la Gaby. Ca lui rappelait Marienbad. La promenade à bâtons rompus. On peut parler, avec elle. Ce n’est pas qu’on ne le puisse avec les autres. Ce n’est pas neutre. Dès le premier regard, cela ne pouvait plus l’être. Le premier regard à la plus grande distance. Depuis, c’est pire. Il y a eu l’alcôve. Le baiser. On est lié. Lui est lié. Les filles ne le diront jamais.

- Tu danses comme un dieu !

La brune. Curieux qu’elle se jette à l’eau ainsi. D’autant qu’il n’a rien fait de terriblement rare. C’est la cavalière qui magnifiait tout. A partir de cet instant, il y a une ligne électrique ouverte en permanence avec, de plus en plus sémillante, Carole. A haut débit. En fibre optique. En téléphone rouge. Une liaison qui résiste à tout. Les intempéries… Il le sent. Elle aussi. Les intempéries… Surtout celles qui arrivent ! Toute la cordée en direction du champagne. Les Gourfinkels s’occupent. Il lui semble que c’est à partir de maintenant que démarre l’étrange soirée. Pas étrange parce qu’elle est étrange en soi, non, mais parce que lorsque l’on est bien dans une ambiance on est ipso facto immergé dans cette impression d’étrangeté. Partie la gnôle, parti l’inconnu, cette sensation qu’à tout moment quelque chose peut intervenir qui chamboulerait, bien ou mal, tout. En entier. Plus grave, que l’on pourrait déterminer soi-même. Si toutefois l’on accepte de s’y résoudre.

Les places à table se sont fixées. Solidifiées. Tout le monde n’y est jamais simultanément. Trop à la fois ça complique les phrases. Les coups d’oeil aussi. Deux ou trois restent. Parfois un seul. Les seuls dont on ne connaît pas ce qu’ils veulent, c’est les deux. Ils orchestrent le service, et même ce qui n’est pas demandé. Avec bonheur. Valse permanente là où on valse. Il invite Catherine. Franco. Cela ne pouvait pas louper. Empaquetée ! Bâillonnée. Elle n’a pu dire ouf. Elle était en train de se reparfumer. A table ! Rude gymnastique… Gênée mais gênée… Dans ces cas-là on peut rien refuser. The right moment. Strauss elle aime aussi. C’est plus Marienbad c’est Schoenbrunn. Avec application elle fait ça. Elle s’en réfère à lui. Pour commencer, avec hésitation elle lui tend ses deux bras, comme si elle ne savait pas comment s’y prendre. Elle est vite dedans. Sa charpente existe plus. Elle se move. Nerveusement ! Montée sur hydraulique. Lui se demande. Surtout pas la balancer dans les tables. Avec la valse ça peut arriver quand on perd les pédales. Mais là non elle assagit on dirait. Même avec le champagne, no problemo. Simplement, il l’a mise en sueur ; bon sang de bois ! Tout le nouveau parfum s’envole comme une cheminée d’usine… Ca frise le Mitsouko !

 

Vingt-deux heures quarante-cinq : Ils sont debout à discuter en plein milieu de la piste. Des dalles qui en tiennent lieu. Ils gêneraient presque. L’un l’autre se ramasse un coup d’épaule… Un fessier complet ! A trois : Catherine, Gabrielle et lui. Il en est parfaitement certain. Il s’en souviendra, sans le quart d’une hésitation, avec la meilleure précision. La musaraigne sans doute elle était avec l’un des Gourfs. Elle a dû le larguer. Elle est revenue au bercail. Le pauvre ! Peut-être qu’il danse avec son copain. Ca s’étiole… Ou se libère ! La Gaby, Pierre la trouve un brin de trop, parce que ça roulait du tonnerre de feu avec, enfin, Catherine. Là il se souvient aussi parfaitement de cette pensée qu’il avait, le « enfin ». D’un autre côté c’est assez pratique. Les deux filles devisent entre elles. Personne cette fois ne s’occupe plus de lui. Il s’occuperait bien, pour sa part, de vider une flûte. Elles sont sur la table. Il va falloir y aller.

 

Vingt-trois heures quinze : il est seul. Auprès de ses chères lanternes en enfilade. Il a eu peur que cela fasse rire. Il n’a pressenti personne pour l’accompagner. Il n’est pas repassé par la table. Il se dit que finalement, il ne boit pas tant que cela. Presque moins que les filles ! Ce n’est pas plus mal. Il ne connaît pas la suite. Il n’y pense plus. Des gouttes d’eau viennent tomber. Eparses. Elles s’arrêtent. La lune, elle, reste voilée. Comme si elle se trimbalait des anneaux de Saturne. Le feu de ses loubardes, lui, tire franchement sur l’orangé. De loin ! De près on voit tout. Des verres d’une transparence excessive, des vitres en somme, biseautées sur les arêtes. Tout est chiadé. Calculé. Des ingénieurs… Des artistes ! Une tension sonore, occasionnée bien sûr par l’électricité qui vient éclairer. Parler de bourdonnement serait bien trop fort ! Inhumaines et chaleureuses lanternes… Il ne sait plus à quel moment il a décroché des filles. Probablement c’était pour fumer. Il n’a rien rallumé. Ce qu’il lui faudrait maintenant, c’est du champagne. Du café. Pas tout de suite. Une bonne bourrante au champagne ! Décrocher maintenant des lanternes l’emmerde vraiment.

 

Minuit dix : assis encadré par les gourfs. Il n’a jamais vu cela. Pour le champagne inutile de réclamer. C’est l’Eden. Pas une seule greluche à l’horizon. Elles ont viré sur la piste. Il a pas le temps d’en redemander ça coule découle… Les deux gars le parlent. Le fayotent. L’inondent ! Dans chaque oreille. Faut pas résister. On lui demande absolument pas de répondre. Donner son avis. Formuler quoi que ce soit. Ha les vacances ! Il est complètement largué. Il sait plus du tout au sujet de quoi on est. Chacun des deux a sa converse, en plus. Au début c’était la même. Ca s’est mis à diverger. La pluie c’est plus sérieux. C’est plus gros. Pas encore trop. Va falloir décider. Ca s’arrête comme c’est venu ! Allons bon… On reste assis, donc. Là-haut tout là-haut les turbulents chatoyants déchaînés… Le tonnerre… L’artillerie ! C’est loin. Ouf ! Ca sillonne à peine.

 

Deux heures quarante-cinq : à nouveau arpentant ! Chtarbé jusqu’à trente-six degrés… Il sait plus du tout où il est. Pas complexe. Sur la terrasse ; au frais des lanternes. Une chaleur à crever. Ca doit être la gnôle. Le ciel s’est pas arrangé. Il est pire. Des explosions de tonnerre. C’est ça qui le réveille en marchant. On attend que ça cataracte. Même peut-être là-bas sous les auvents ; les parasols. Finalement le dernier des problèmes c’est qu’il soit bourré. Ha ils l’ont soigné, les sœurs jumeaux… Saoulé de champe et de tchatche… Combien d’heures ? Il s’en foutait mais s’en foutait… Plus il s’en foutait plus ils racontaient… Ils se coupaient la parole… A crever. Ici n’eût été la concentration d’orages on est calme. Un désert ! Les lanternes seules vivantes… Dans le fond il est pas tant bourré que cela. Simplement, comment est-il arrivé là ? Et la fin avec les Gourfs ? Pourvu qu’il n’y ait pas de gaffe qui sommeille… Ces dalles entièrement désertes… Tout le monde roupille déjà, ou quoi ? Si on voyait fût-ce un marcheur ? Pas le moindre ! Restent les perspectives… L’âme du monde inanimé ! Féerique ! L’enchantement. La nuit a basculé. Inexorable ! Sans lui. Il dormait debout. Maintenant il s’en souvient. Evidemment des nuits il y en a pas mal. Mais chacune est celle-là ! Du vent. Par chaudes bouffées. Toute la night comme cela c’est pas si fréquent. Coupé du monde ! Comment le réintégrer ? Se réfugier… On est mieux ici ! Tout le secret… Il faudrait du café. Première idée concrète. Il marche. Bourré d’énergie ! Et il clope. Calmement. Sans forcer. Il n’a pas fumé autant qu’il le prévoyait. La cendre voltige dans la brise. Il a trotté des verstes sur ces luxueuses dalles. Lorsqu’il s’approche de la balustrade, chaque fois il s’attend à se poirer cent tonnes d’embruns. En réalité rien, juste un peu de chaleur qui couve là-dessous. Le jour quand même se lève pas. C’est déjà cela. Sûr les intempéries le gros est pas encore passé. On y a droit. C’est inscrit. La vallée heureuse ! Ca va cartonner… Les grillons ! Bon dieu de merde ils se sont tus… Ah non incomplètement. Les oiseaux, eux… Disparus de la planète. Il repense à Marienbad. Les gonzesses… Il s’est tout juste laissé promener. Par exemple le classicisme la symétrie on n’y coupe pas. Ici maintenant ce qui serait bien, c’est de trouver un plan pour entrer par derrière et sniffer huit litres de kawa en loucedé. Après ça irait mieux assurément. Volontairement ! Oui mais par derrière quoi ? Normalement dans ces cas-là il y a toujours des cuisines où l’on finit des restes. Le personnel de service… Les dernières boutanches personne va compter… Avec un peu de pot, toujours un original qui a mis en chauffe des hectolitres de café dont personne ensuite ne veut. Reste qu’à le jeter dans le lavabo… C’est là qu’il interviendrait. Plus rapide que l’évier ! Un débit terrible ! Dans le fond le gasthaus comment c’est ? S’il allait voir ? Sans se faire coxer naturellement. Il réfléchit. Il sent que c’est la décision ultime. Et puis voilà les premières gouttes. De nouveau. Pas nombreuses. Enormes. La musique joue… Titanic ! Elle corbeugle mais c’est loin. Il ne l’entendait pas il s’était habitué.

 

Trois heures cinquante : Il ne pleut plus. La foudre n’est pas tombée. Elle roule continûment comme à Verdun. Il n’y a jamais d’arrêt. On dirait qu’elle guette. Les nuages passent à trois mètres du sol. Ils transportent des hectolitres de baille. Ca peut pas durer ! La terrasse est jonchée par des flaques d’eau grandes comme la mer d’Aral. On sait plus où marcher. Les parasols sont pleins à ras bord. De belles poches. Un peu voyantes. Une grande table en bois. Allongée. A côté de l’estrade des musicos. Verrouillée par des tiges métalliques sur des tréteaux. Dessus, une monumentale nourrice de café. Pratiquement un samovar. Parallélépipédique. Une tour. En aluminium brillant. Collectif. Avec un robinet en bas. A côté de ce zimbreck, un second. Vide. Les musicos sont attablés ici. Une palanquée ! Bien crevés. Pas très diserts. Ils clopent comme des vaches. Il s’est collé au milieu d’eux. Au Gasthaus, il restait ces deux nourrices. Les gus faisaient couler le café. Pour les charrier sur la terrasse, avec d’autres ingrédients aussi, il manquait un type. Ce fut lui. Il avait gagné son kawa. Ses kawas. Il s’en emplit. Il offre le cigare de l’amitié. Les félicite pour leur prestation de la soirée. Il n’est pas parti beaucoup de cigares. La météo veut se calmer. On n’a pas confiance. Elle est bien loin d’avoir tout dit. C’est une soirée particulière. Elle se doit. Elle obéit aux forces. Comme les grillons. L’artillerie ça canonne tout le fond du ciel. Orangé. A l’unisson avec les lanternes. Elles aussi obéissent. Ce ne sont pas des objets. Avec les gus de l’orchestre on a de la converse. Cela reprend. Ils en ont aussi entre eux. Quand ça flottait on était à l’abri c’était quand même bien. Du camping ! Les grandes manœuvres...

 

 

 

 

 

XXV Sabbat

 

 

 

 

 

Quatre heures dix : une ombre. Elle se volatilise. Belphégor ! Avec les cheveux… Madone. Aux balustres. Accoudée près d’une grosse lanterne. Jeden Abend brennt sie. Illusion d’optique ? Elle ne se déplace pas ; elle brille… Brennt ! Abandonner le café ? Il en a tellement dans le buffet… Les gus ? Délicat… Vingt secondes après il se lève. Il n’entend plus rien. Le bourdonnement des grillons demeure sous-jacent. C’est la brune. Il en est sûr. Debout lui aussi ; dans l’ombre. Il se faufile dans ce gigantesque camping improvisé. Le voilà en zone libre ; la tête entre deux toiles ruisselantes. Pire ! Il s’en prend un bock entier, ventru, qui stagnait. Directos on the head ! C’est malin… Plus grave, la créature a disparu… A ne pas le croire ! Un feu follet. Si ! Là-bas au coin. Elle a pris trois cent mètres. Il est fou enragé. Ca va pas s’avaler comme cela ! Il démarre à grandes enjambées comme le chat. Seulement elle continue à se déplacer. La terrasse est d’une longueur… On voit pas s’il gagne. La balustrade lumineuse en main courante. Ca peut durer ! Des paires d’heures… Les gouttes retombent. Ciel ! Faut qu’elle se décide… Il ose pas l’appeler. Il est pas sûr. Flotte de merde ! Les lanternes on sait pas s’il y a une fin. Il ne l’a jamais vue. Depuis le temps qu’il contemple… Ca marche ça marche ça trotte. S’il peut il va se mettre à courir. Elle va s’effrayer ! Minutes gâchées… On se trempe, à ce jeu-là… Un éclair maous éblouit. A giorno ! Le coup de canon derrière… Pas les cinq cents mètres… Ca peut recommencer.

Bim la fille a disparu ! Là c’est con. Il zieute alentour. Plus rien d’habité, de vivant, sur la terrasse. Seulement des lanternes. Celles de la balustrade ; les autres, sur pied, on n’en distingue plus depuis un moment. On heurte une semi-pénombre. Il se met à courir pour de bon… S’arrête idiot ! Devant. Très loin. La forme… On dirait que… Elle enjambe la balustrade ! Ca va pas ? Un ravin terrible. Insondable ! Très vertigineuse falaise… Il faut hurler ! Rien ne sort… Il s’arrête. Devant, cela cesse de bouger. Le haut. La silhouette des cheveux en longs pans. Nuit très noire ! Le ramage des grillons… Où nichent-ils ? Complet désert… Belphégor ! Elle s’agite à peine. On ne discerne pas ce qu’elle fait… Disparue ! Il s’avance. Doucement. Le calme s’installe. Dans les lointains, l’orage se déchaîne. Son et lumière ! Pleine réverbération… Par ici une chaleur dense vient guetter quelque chose. La flotte tombe en hallebardes ! Jusqu’aux os… Les gouttes agressives labourent les dalles en feu serré. Ca stoppe. D’un coup ! Un nuage très complet ! Le tonnerre en rajoute… Prépare son tir. Ca prend des lustres. Il s’approche du bord ; n’y comprend rien. Elle avait une avance inexplicable. Qu’est-ce qu’elle aurait pu emprunter ? Une sorte d’échelle de coupée ? Au milieu des balustres… De corde alors… Cet après-midi, on pouvait distinguer des sortes de clameaux ; peu visibles. Retrouver la place. Il se penche à son tour. Les lisses ont une largeur démesurée. On ne peut rien voir. Il se force. Encore quelques pas. Il se penche à mort. Trempé ! Du bruit en bas… On a trébuché ! Instantanément il raisonne ; un peu à droite… Là ! Les clameaux. Enormes. Elle y est passée. Faut enjamber. On ne voit pas le fond du gouffre. On l’a jamais vu. Elle est toujours là. C’est lui qu’elle attend. Il faudrait qu’il sèche ! On va voir. Déjà se fader cette sorte d’échelle à la Vauban. Récupérer le départ. Sans s’expédier dans les abîmes. Il est temps d’y aller. Cracher au bassinet ; casquer. Le parapet comme en quatorze ! Il fait gaffe. Ratiocine. Atermoie… S’escrime ! Premier clameau… Second… Agrippé aux balustres ! C’est parti. Barreau après barreau. Pas sorcier. Seulement ces clameaux trempés ruisselants… On s’enfonce dans la brume des nuages. Comme dans les fumerolles d’un volcan. Elle est tiède. Il poursuit la descente. Au-dessus d’un vide qui peut-être atteint les cinq cent mètres. Vers le haut l’hallucinante étirée des halos orangés. Il était mieux auprès ! Elle s’éloigne. Disparaît. Quasiment une descente dans un puits ; on ne voit rien du tout. Ah si ! On distingue, courant le long de la falaise, une sorte de fantastique chemin de ronde. Au pied de la très immense terrasse. Les grillons relancent leur cri sidéral. Ils sont collés sur toute la paroi… A portée de main ! Si l’on approche l’oreille, leur cri-cri hurle… Ca tonne. La baille remenace. L’air charrie énormément de Mitsouko. Au bas des clameaux, le sentier du chemin de ronde est taillé dans le roc. A peu près horizontal. Il se perd dans la brume. Il y fait plus chaud. Un ria de lumière là-bas, qui traverse. Il y a des gourbis dans la muraille ! Creusés comme à l’explosif dans le calcaire de la falaise. La pluie se réveille. Le jour déboule à mort.

 

Cinq heures dix : elle ne cesse de le bâillonner à la vodka. Elle a pas compliqué le problème ; s’est foutue directos en string. Soutif, également. D’un blanc de neige. Ca luit ; scintille autant que ça peut. Le reste de sa vêture, c’est le Mitsouko. Elle est assise. Dehors, ça trombit. On l’entend assez bien. Il resonge à l’alcôve sous les toits. Très comparable. Deuxième round ? Il lui a toujours semblé. Second et dernier ? Il n’en sait rien. On ne peut la connaître. Ni se connaître. Autour, c’est vieillâtre. Des objets. Des monceaux d’objets. En stock dans les coins. Du Sosthène du Courtial… En modeste ! Néanmoins des rayonnages entiers ; des pièces ; des galeries ; des excroissances ! Du fourbi dans les gourbis. Un désastre chaleureux ; protecteur. Infinie pluralité ! Atlantide… Lorsqu’elle est debout, c’est exactement cela. Dans une grotte. Un adrar. Lui la vodka ça le soigne. Pharmaceutique fragrance ! Reste le Mitsouko.

- J’adore ce parfum...

- Le… Le mien ?

- Bien sûr. Vous me l’aviez demandé ; pas eu le temps de répondre.

- C’est vrai, Pierre !

L’appel de son prénom par cette voix d’or, magnifiquement distincte… Il veut lui sauter dessus. Une joie défenestrée… Bascule totale ! Colossal chambardement… Il se met à la détailler frénétiquement. Dans chacun des yeux, la pupille a rejeté le blanc ; n’en reste qu’une bande liminale. Ca impressionne ! On dirait une bestiole de course. Cela ne revient à la normale qu’en un temps infini. On se demande si le corps est irradié. Il a chaud, ce corps ; il ne demande qu’à luire. Liquéfié en Mitsouko ! Des gouttes énormes ; pire que, là-haut, la pluie obstinée. Cela s’écoule moelleusement, négligemment, paresseusement. Elle n’en a cure. Elle est déesse ; le sait. Cela ne dépend aucunement d’elle. C’est une autre. Simplement, elle cultive. Un ébrouement plus ou moins involontaire dicte une sublime élévation. La reine est nue ! Elle est reine. Elle n’a plus de personnalité. Elle est elle. Explosion de l’identité ! Son Atlante, c’est Pierre. Lui veut. Il veut. Obsédant ! Il ne sait pas. Il ne sait pas s’il doit. Si elle doit. Il cherche les règles. Cela peut arriver ! Il sait aussi. Se doute. Sait aussi qu’il ne faut point la faire trop attendre. La voir dans ces minces textiles éclatants… Il est encore sous le coup ! Cela ne peut aller mieux. Elle comprend. Elle ne peut s’occuper de cela. Le destin se débrouillera. Simplement qu’il agisse. Elle est encore excitée de l’après-midi sous les toits. Il n’y a rien d’autre à faire. C’est très urgent ! Elle accomplit des gestes. Verser la vodka.

Transmission de pensée. Il se lève. Délicatement, lui prend le verre des mains. Ce sont de petits récipients taillés dans le cristal massif d’un autre siècle. Elle vient de le remplir. Elle ne l’a pas bu. A moins que ce ne fût juste pour lui. La pulpe de leurs doigts s’accroche fortuitement. C’est chaud. Plus que prévu. Elle vient de l’appeler par son prénom. Il y pense. Ca le remue. Le minéral ciselé disparaît. Fervente spectatrice de ses propres réactions, la brune est empathie. Elle guette son corps magnifique, hâlé ; objet qui appartient à tous les deux. Il pose le cristal sur un coin de table. Elle pense que ce sera peut-être pour après. L’émanation d’éther provenant de la gnôle vient le disputer au Mitsouko. Elle observe en contre-plongée. Sa pupille à l’immensité dorée. Inexpressive, elle n’a pour mesure que l’infini. Rayonnement froid de cette fille. Il se demande comment il serait en présence de Catherine. Celle-ci l’impressionne beaucoup plus. Il est beaucoup moins naturel. Il n’est pas livré à lui-même, à ses propres instincts. Ni à elle. Il est livrée à une idée. A une colossale pulsion. Au-delà de l’imaginable. Elle est une vestale, il est un grand-prêtre. Le cérémonial a commencé. Il a débuté avant, dans les esprits. Depuis avant. Il n’est pas dans une scène d’amour. Il est dans un sacrifice, une fusion. Il est sur des rails. Il est peut-être moins exigeant qu’il ne le serait avec une femme, Catherine. Il est guidé sans l’être. Tout ce qu’il fera sera bienvenu. Bien fait.

Le sourire de la brune est proche de celui de Mona Lisa. Les pans lourds de ses cheveux tressaillent à peine. Peu ouvragé, le blanc matutinal de la dentelle s’interrompt violemment à la rencontre de la moiteur cuivrée du buste. Cela rend tout son mystère à l’abyssal sillon médian. La partie inférieure du lycra soupèse calmement la sculpturale opulence. Rien de sciemment érotique : la perfection ; rien que l’involontaire perfection. La pulsion suffit à tout envaster. Cela fait plusieurs secondes qu’ elle vient d’abandonner son verre plein. Une panthère noire se dresse de toute sa hauteur. Mains aux hanches. Les deux mains. Sur les deux hanches. Béantes. Doigts surplombant largement le brin élastique du string. Effleurant de peu l’amorce des précieuses vallées. Sûre de soi-même. Du moment. De tout. Impérieuse ! Les jambes bien séparées.

A présent, ils sont face à face ; rien ne se décide. A un mètre. Une sorte de hiatus. Sans prévenir, sans hâte, elle pose le pied droit sur la chaise. Ce qui multiplie la provocation de ce mouvement, c’est qu’elle vient l’exécuter sans la moindre altération de sa physionomie. Electrique. Son mont de Vénus saillit en une légère colline. Stupéfiante blancheur, en pleine semi-obscurité. Comme dans l’alcôve ! Les grillons ont suivi. D’un calme cri-cri. La broche lui traverse l’esprit. Ils ne se sont pas revus depuis. Agressifs hurlements du string. Il s’enlise dans une fantastique sidération. Il s’approche. De cinquante centimètres. Elle ne bouge pas d’un seul. Comme un élève admonesté, le flou de son regard s’échappe en direction du bric-à-brac. Il va risquer un mouvement. Une ébauche. Une vibration. Cela va libérer la fille. Elle a retrouvé ! L’une après l’autre, les deux paumes abandonnent l’emplanture des cuisses. Elle n’est pas pressée. On ne peut pas deviner. Ce sont les bras qu’il faut suivre. Ils apparaissent, déliés. Bien découplés. Evocateurs. Souples. Elle lui plante une implacable chorégraphie. Ils montent à la verticale. Pause. Se séparent. S’ouvrent en corolle. Elle cambre à mort ! La chair pâlit un rien. Indolent, admirable, la subite décoloration dermique occasionnée par la puissante extension de la danseuse. Il guette. Chassériau ! Dernier acte, les coudes se ployent. Les avant-bras plongent derrière la nuque. Droit vers le bas. Les doigts se fusellent… S’allongent ! Ils veulent. Ils veulent attraper la boucle du soutif. S’en saisir. Arracher le fermoir ! Non : il manque deux centimètres. Comme la musaraigne essayant d’attraper la branche. Pour la main droite. Ou la gauche. Les somptueuses loches, elles, sont grutées vers le haut. Nouvelle odalisque ! Elle arbore les yeux de la bête prise au piège. Mains coincées… Faut faire autrement ! Il va bondir. Hésite. Troisième essai… Les centimètres… Avalés ! L’agrafe explose. Déballage complet. Férocement ! Pour y arriver elle a creusé les reins à mort ; arc-bouté le pied sur la chaise. Maintenant les pans du soutif se rebellent et se referment comme un butterfly sur la peau huileuse. Ca se rassemble devant tout seul. Une balle de linge flasque ! Qui tombe au sol. Pof ! Sans ostentation, elle redescend le pied de la chaise. Libre !

Elle se retourne. Trouver un terrain. Ne se préoccupe que d’elle-même. Il ne peut que suivre. Le bric-à-brac… Elle avance. Pas après pas. On ne peut pas marcher sur n’importe quoi. Elle sait le garçon derrière elle. Il se rince l’oeil assurément. Tout le dos ! Bien sûr elle est parfaite. N’importe… Il faut éclairer. Profond, l’estanco. Une creute ! Lui ne voit que la colonne vertébrale de la jeune femme ; admirablement dessinée. Ca reluit dans les pénombres. Un serpent gluant ! Pile devant lui. Risquer un geste ? Avec les femmes c’est toujours pile ou face. Il est terriblement sous café. Elle a dû picoler, non ? Dehors peut-être ça se lève… Ici dans le souterrain on ne sait rien du temps. Ah si un grondement de métro juste au-dessus. Les forteresses ! Ca pète… Chtang ! Claque... Sous les marmites. Elle aussi écoute. A la verticale… Ca y va ! Une acoustique, là-dedans… Une onde de choc terriblement concentrée ! Ca réverbère… A l’infini ! Tremblement généralisé… La résonance… Les harmoniques ! Ca roule…

Il attaque. De la main, lui enserre les hanches. Ca prend bien la forme. Ils profitent du boucan. De l’ébranlement qui recommence. Elle n’a pas réagi. Maintenant elle peut plus. Emprisonnée. Royalement. Chaque seconde où elle laisse faire est pour elle une source d’inspiration. Elle n’a pas désexcité depuis le coup des toits. Dans la zone rouge elle fonctionne ! Obligée. Lui elle le veut. Son jouet. Toujours mieux que les Gourfinkels. Eux c’est pour les montrer qu’ils sont bien. Lui là délicat… L’amant de la Chine du Nord. Il progresse. La pulpe de ses doigts parcourt les reins. Le bas de la colonne. Juste à l’élastoc. Pour elle, c’est du feu. Elle marche lentement, cherche une pile de matelas. Ouissont ? Elle avait repéré, grands dieux ! Par exemple cradoques. Cinq six en pile, qui risquent de glisser les uns des autres. Les voilà. Rayés. Peu érotiques, ils s’ennuient au fond du gourbi. Lui s’en fout il a pigé. D’une force terrible, il enlace la fille à pleines hanches, l’assoit au sommet de l’amoncellement. Où va-t-il trouver semblable ressource ? Il grimpe à côté.

Comme des cartes à jouer, elle exhibe ses doigts judicieusement effilés. Ongles parfaits, rouge cramoisi. Elle y passe du temps. A présent c’est la chemise du garçon qui est visée. Elle commence par enfourcher l’impétrant à pleines cuisses. S’assoit les fesses sur les talons. Elle est stable. Elle peut travailler. Total wrestling ! Premier bouton hop… Dextérité sans faille. Une infirmière. Chtang ! Le canon. Ils rumettent ça dirait le Concombre. Un cent cinquante-cinq tout frais ! Dans les tympans inside… Les vestibules ! Regard circulaire sur les amas de bric et de broc. Elle conclut de sa voix somptueuse.

- Aucun risque.

C’est entièrement faux. Elle ne veut pas qu’il s’alarme. Elle, ça l’excite. Elle s’était souvent posé la question. De toutes manières, elle n’y est pour rien. Il n’est pas dupe. La foudre dans ce délabrement de ruines suspendu à cinq cent mètres au-dessus du vide… Il n’est pas inquiet. Cette brune odalisque est, comme la foudre, fille de l’orage. Odalisque… Il préfère garder cette vision pour Cathy. Ses formes pleines, onctueuses viennent beaucoup mieux s’y prêter. Bizarre de penser à cela dans un moment pareil. L’image de Catherine, au sortir de la rivière, s’est imprimée plusieurs secondes sur sa rétine. Encore plus qu’alors, terriblement excitante. Laquelle ? Il ne veut pas savoir. Il ne veut pas trancher. Il ne veut pas qu’il soit tranché. Les deux filles sont des notions parfaitement différentes. Pas opposées, non, séparées. N’ayant rien à voir.

Celle-ci reprend son activité. Deuxième bouton ; synchro avec un énorme coup de tonnerre. Cette fois, énorme silence. Le temps se dilate. Elle enfourne tous les boutons à la queue-leu-leu. Elle ouvre. On voit le mec. Lui est subjugué. Elle fait tout avec application. Inclinée, ses lourds nibards provoquent. Elle penche avec ingénuité ses masses de cheveux. Emmêlées, elles lui cascadent sur les épaules. Flattent en bout de course la figure de l’homme allongé. Cure de Mitsouko. Elle en a mis partout. Elle, son visage n’a plus aucun masque. Au naturel, comme au réveil. A présent elle entreprend le jean’s du mâle. En ferraille, les boutons. Le cri-cri des grillons. Très fort dans l’orage. Ils s’étaient calmés. Ils reprennent. Charivaris infernaux… Ha c’est complet ! Imperturbable, elle poursuit son farfouillage. Elle fait sauter avec adresse le premier de ces boutons. Elle attaque le second. Avec une idée bien précise. Comme toutes les femmes elle est têtue. En bonne fille d’Eve elle veut simplement vérifier que. Fébrile curiosité. Impatience terrible. C’est inutile. Intégralement inutile. Tout va bien. Tout va mieux que bien. Le café la vodka c’est le meilleur des alliages. Rien de psycho ! La nature. Elle continue à pourchasser le bouton. Avec ses ongles magnifiques tarabiscotés durant six mois. Dehors, on dirait que ça se calme. Elle travaille comme au scalpel. Troisième bouton parti, quatrième… C’est rêche comme toile. Elle ondule sur lui pour voir ce qu’elle fait. Lui déverse tant et plus et encore ses kilos de cheveux sur le torse. Pas un mot. Maintenant il faut enlever le futal. Il veut l’aider, se redresse en un seul bond. Ils commencent à s’entendre.

Chtang ! Chtang ! On croirait des obus qui ont explosé dans le magasin. La pluie demeure interrompue. Creusé latéralement dans la roche comme une galerie, l’estanco n’a pas besoin de toit. Quand l’averse en bat la façade, on entend très faiblement l’acharnement des gouttes énormes. Cela réconforte ; protégé par de la pierre ! On resterait des heures comme cela ; de manière à profiter le plus longtemps possible. Cet épouvantable murmure constitue un lien, le seul, avec le monde réel. On ne le voit pas ; on a oublié à quoi il ressemble ; il est là, présent. Si quelqu’un rentrait à ce moment ? On ne l’entendrait pas. Elle ça la surexcite plutôt.

- Les grillons se sont arrêtés.

Comme les machines du Titanic ! Il ne reprend pas. Ces quelques mots après tant de silence, on dirait une coruscante explosion. L’or de la voix s’essouffle, absorbé par le fatras. Dedalus ! Il regarde posément la jeune femme. Ne pense aucunement à ce qu’elle pense. Ce qui le frappe, c’est sa physionomie. Millénaire. Traits creusés ; fatiguée avant de commencer. Un regard de bête. Admirable violence… Ca le conforte ; moment d’agir ! Il arrache ses propres nippes. Saute au bas du tas de matelas. Se retrouve debout face à elle. C’était haut ! L’entreprendre immédiatement. Pas qu’elle s’en aille file s’éloigne. Lui aussi est comme un animal. Très à son affaire ! L’éclairage c’est un lumignon. Une ampoule. Misérablement suspendue. A dache ! Suffisant. Faut qu’on voye ! Des ombres immenses à la Walpurgis.

Tout de suite attaque du slip. Décoller ça comme un timbre. Il attrape les deux genoux ; un dans chaque main. Elle s’effondre sur le dos. Pile à sa hauteur. Bouche mi-ouverte… On voit les dents comme un chien-loup. Il saisit le cordon de la slipaille. Pas question de se louper. Les pouces massent discrétos l’intéieur des cuisses. Vraiment belles ! Adducteurs nerveux… Ne pas lâcher le lastic. Juste le glisser. Il avait pris sa place dans la chair cuivrée, le bougre. Tirer tirailler ça s’ébranle démarre. Elle fait pas obstacle. Elle attendait cela. Elle crispe. Ca la met dans les tours. Se voir offerte. La pluie s’est remise à vrombir. C’est très distinct. Elle soulève un genou. Il embrasse. Changement de programme il dévore la cuisse la jambe le pied. Derrière un genou dans la saignée. Elle se tord. Elle émet un son. Grave. Très doux. Comme l’amorce d’un ronronnement. Une fréquence impossible ! Elle se reprend ; avance la main. Fait glisser le pied dans l’élastique. Il extrait le string.

Chtang ! Ha les cons… Profond et puissant. Ca casse ! Il retourne aux baisers. Il va la saisir aux hanches. La laisser glisser à lui. Ne plus réfléchir. Il est tout debout, jambes semi-écartées. Face à la pile de matelas. Collé à cette pile. Au sommet, elle est sur le dos. Juste à la hauteur. Tournée les fesses vers lui. Il entre en elle. Avec la douceur la plus travaillée. Last bet ! Il songe que c’est la conclusion de cette partie commencée sous les toits. Comme le jeu des allumettes. Perdre, n’est-ce pas gagner ? Elle a tout de suite accepté le mouvement ultime. Devancé. Guidé. A qui obéit-elle ? On dirait l’exécution d’une prédiction. Sa réalisation. On ne sait pas ce qu’elle pense. Elle rouvre les paupières. Elle décide. Elle enserre le mec dans la tenaille de ses jambes. Directos aux hanches elle vient le coincer. Elle lui crochète les pieds derrière le dos. Il ne bronche pas. On voit que ses pecs. Tout debout, il est à son affaire. Mouvement régulier. D’une extrême lenteur. Cela au moins elle ne l’a jamais vu ; pas à ce point-là. Ca l’impressionne. Elle geint. Se tord. Il se cambre à fond les gamelles. Possède aisément son sujet. Maintenant ça galope. No surrender ! Faut qu’elle y reste absolument. On commence à le voir. Ses cheveux voltigent. Sa tête couchée sur le matelas du haut comme sur un lit d’hôpital pivote alternativement côté droit côté gauche. Le front deux plis terribles en haut du nez. Non des fossettes, des contractures. Un peu comme si elle courait un mille mètre. Il la regarde autrement. C’est parti régulier mais beau.

Chtang ! Est-ce qu’à cet instant précis elle fait réellement l’amour avec l’orage ? Avec qui, sinon. ? Avec elle-même ? C’est impossible. Il ne le croit pas. Elle est bien trop extravertie. Tellurique… Cosmique. Il se prend à le croire. Avec Zeus ? Mais qui est Zeus ? Et lui-même alors ? Garçon de bureau ! Des pecs comme l’empereur Auguste. Nègre assermenté ! Pour une Cléopâtre inconnue. Des grillons aux maîtres de l’univers, il n’aura joué que les petites mains. Les faire-valoir. L’identité dans ces conditions elle est loin. C’est pas la bonne ! Les femmes veulent mettre un nom. Elle parle comme une bête c’est pas possible ! Bruyante. Ca l’humanise. Heureusement les grillons sont dehors ; peuvent pas avoir peur. Il devrait être jaloux finalement. Comme les choses sont simples ! Pour lui c’est une libération. Ne penser qu’à une chose… Ca lui rend un courage une vigueur terrible ! Technique technique technique… C’est le salut. Par exemple ne pas l’expédier tout de suite. Lui dans son état pourrait bien être parti pour vingt-six heures. Il contrôle. Agit.

Les rictus de la brune… Ne laisser échapper aucun indice. Belle régularité… Les zygomatiques ! Le visage déformé en accident de chemin de fer… Elle est bouillante s’en rend pas compte. Les lèvres gonflées… Elle a envie de recrier. Elle se voit être vue. C’est peut-être ce qui l’excite le plus. Troublante confusion. Elle-même s’en rend compte. Peut-être que Zeus et les grillons ne sont que de divins cocus eux aussi ? Sans l’imaginer un seul instant, elle se pose les mêmes questions que Pierre. Pour lui, c’est normal. Pour elle ? Ce qui est important, c’est qu’elle se le demande. Ultime remise en cause ! Elle ne regarde pas. Féerie diffuse qui éclaire tous ses univers. Lourde prisonnière… Ses loches remarquables mine de rien elle finira par les abîmer. Dressés, ses ongles effeuillent. Le tonnerre ça continue avec une très jolie régularité. Synchronisée ! Elle voudrait que les autres filles la voient. La grosse, là, Catherine. Elle doit pas être une machine comme elle ça non non non. Sentiments ou transcendance ? Elle aussi est un peu jalouse.

Le gars va trop fort. Lui matraquer les riens comme cela elle va pas tenir. A toute violence il emboutit cela comme une fine tôle. La chair les masses adipeuses déformées. Tout ce qui est le mec est excessivement dur. D’un autre métal. Un seul gus. Qu’a-t-il de spécial ? C’est pas la sonate de Vinteuil ! Chtang ! Mirifique. Cela remplace les grillons. Oubliés, les dangers qu’ils courent. Ils sont habitués ; ça leur manquerait. A présent elle est parfaitement aérienne. Elle ne s’est pas sentie décoller. Elle voltige. Les paupières closes. Accrochées. Bétonnées. Le corps sinueux comme un calmar. Joli ! Faut l’amplifier il se dit. Il a les pupilles tirées à quatre épingles. Il marche à l’éthanol. Il a tout verrouillé contracté ! Rien ne peut se passer que continuer. Il guette la fille. L’amplifier on pourra pas mais la prolonger, peut-être. Elle ne crie plus. Tout à l’heure ça tournait à l’infernal strident. Même dans les fréquences basses. Heureusement, le souterrain. Et l’orage. Ca gronde encore là mais moins. Regard fauve de la dame. Il ne craint plus ces coups d’oeil. Au contraire, les soutient. Les recherche. Jamais il n’a senti à quel point, pour chaque aléa, ils sont sur le même bateau. Un navire qui ne leur appartient pas. Pire, ils sont des complices. Il est aussi complice des grillons, de la foudre. Il surveille ses cils abominablement longs. Plus chinois que le Mitsouko. A faire voleter des salons d’hommes.

Elle est crevée. Elle souffle. On est dans le non-climaxique. S’il sait maintenir, elle peut en avoir pour des lustres. Elle geint ; gémit ; parfois brame. Ca le renseigne. Ils sont calmes. Lui dose comme une bête. Tout est sous asservissement. Il se demande comment il fera. Calcule. Avec cette lenteur il peut être extrêmement précis. Régler l’amplitude. Un effet terrible dans la gonzesse ! Ses traits à nouveau creusés à la petite cuillère. Grimace pantelante permanente. Elle vient lui prendre la main. Ils comprennent que c’est à deux. Tentatives de regards. Bradaboum ! Chtang ! Très jaloux. Seulement, tous deux ont cillé en même temps. Se sont vus. Elle sa pupille absorbe tout.

- Allez-y.

Il poursuit très exactement. L’orage s’est mué muet. A la manière de Sir Stephen, il est présent. La fille est laissée dans l’ombre. Elle s’est ressaisi le buste à pleines mains. Aréoles renflammées ! Elle est en palier. Elle s’y maintient. Il est fier de son œuvre. Elle recrie langoureusement. Il hésite. Se décide pour un mouvement un rien plus appuyé. Il mate. Elle renaît. En partance pour l’explosion. Quand elle le désirera. Dans l’obscurité. Un animal éberlué. La fin est proche. Il n’y peut rien. Après, il ne sait pas. Il est un peu malheureux. Cela ne lui enlève rien. Elle entre en musique. Modulation infernale. Lui dans sa tête aussi c’est le son. Chopin la cinquante-trois. Il est l’interprète. Le noble exécutant. Rôle de perfection. Le premier des rôles. Spectateur de sa propre déchéance. De sa propre gloire. Majordome de l’orage… Du seigneur. Il est heureux.

Brabachtang ! Il était fort, celui-là. Oreilles cassées. La brune ça la redope. Finalement il est brutal comme gars elle dit pas non. Elle a toute sa conscience ; exulte… Jubile ! Le gus vaut le coup on y reviendra. Une tendresse considérable.

- Maintenant.

Tout prend feu immédiatement. Il se déchaîne. Hurlement du tonnerre. La lourde fille brune à force de se cabrer dans tous les coins retombe muette. La féerie c’est qu’elle soit amoureuse de l’orage. De tous les orages. Ceux qui s’éclipsent en laissant des gouttes d’eau attendre sur une chaise de jardin.

02/04/2018

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XII Visite

 

 

 

 

 

On rejoint le fond du parc. Il reste deux trois cents mètres. Ca l’ennuie un peu. Moins. Peut-être à cause de cet éclairage d’après-midi, porteur d’espoir. Ce qui le réjouit, l’inquiète, c’est l’absence d’autres promeneurs sur le gravier alentour. A l’exception d’une ou deux ombres, non identifiables, à très fortes distances. Eux également sont donc très indistincts pour ces mêmes ombres. Il essaye de les suivre des yeux. Elles disparaissent épisodiquement au fond des lisières. Ou très loin à l’orée des statues. Avec la musaraigne, ils forment un groupe complice ; lequel compromet l’autre ? Que fait Catherine en ce moment ? Elle était bien avec deux autres, lorsqu’il les a quittés… Du coup un rien, une sorte de jalousie ; de méfiance. Et Carole, encore dans son pigeonnier ? Peu probable… Plutôt le genre à jouer la belle au milieu d’admirateurs ; peut-être n’importe lesquels ! Pas grave : plus il y en a moins c’est dangereux. Il se rend compte à présent qu’avec cette fille aux cheveux trop fins il n’est pas seul. Il se sent protégé, comme une chaleur qui qui rassure. Il a envie de converser de nouveau avec elle, bien qu’elle ne lui semble pas très en phase sur le terrain de leurs précédents échanges. A cause de cela il lui prend d’insister ; de revenir sur le sujet.

- Tu dois bien savoir ton Proust par coeur, non ?

- Comme tout le monde… En fac, pas mal.

- Je me disais que ce qu’il étudie pour le cheminement de la pensée, ça doit se modéliser aussi mathématiquement.

- En faire des programmes, alors ?

- C’est le risque… Cela se pratique en linguistique.

- Quel intérêt ?

- Pour aller plus loin. Proust, Céline, Joyce restent des auteurs indépassable ; chacun a verrouillé son monde. Plus d’amélioration à en attendre.

- Sauf si l’approche scientifique prend le relais ?

Il retombe dans le mutisme. C’est dommage. Gabrielle est surprise d’une telle profondeur. Elle ne le dira jamais, admirative. Elle regarde fugitivement dans sa direction, comme s’il ne s’en apercevait pas. Diable de mec. Il n’insiste pas. Il s’est exprimé avec imprécision. Avec un flou qui justifie a contrario ce qu’il tentait d’expliquer. Ce qu’il va gagner, c’est une grande incompréhension de cette fille. Ou au contraire un éblouissement diffus, ce qui revient au même. En gros, elle va croire qu’il se fait mousser, ce qui lui est totalement étranger. Elle va se concentrer sur lui et non la pensée qu’il véhicule.

- Tu es déçu, non ?

- C’est à moi que j’en veux.

Elle doit songer que c’est plutôt un lieu d’entente pour lui et Catherine. Elle a raison. Cette pensée le réjouit ; lui fait découvrir un gisement d’autant plus significatif qu’il est imprévu. Une tension ne demandant qu’à se rompre. Il trouve que c’est lâche ; on ne peut envisager les choses en fonction d’un terrain commun. Cette dimension de la Cathy aveuglément méconnue par lui, c’est aussi un reproche qu’il peut se faire. Elle en devient plus mystérieuse à ses yeux. Son silence du matin, son quant-à-soi prennent une coloration nouvelle, une densité. Que de mots en perspectives, d’aveux ! Un horizon entier qui s’ouvre. S’il se trompait, si au contraire elle venait à le recevoir froidement ? Refusait ignorait ? Eludait ce genre de préoccupation ? Alors ce serait lui qui, une nouvelle fois, serait déçu comme dit Gaby. Ce d’autant plus qu’il n’aurait pas réussi à montrer la véracité du chemin qu’il ressent. La musaraigne est perplexe. Elle cherche ses repères. On dirait que ce gars est intéressant. Elle cherche à le comparer à d’autres, qui ne tiennent pas un langage aussi étrange. Elle ne suit pas avec limpidité ce qu’il recherche. Elle devine en partie. Il pourrait avoir raison. Une sorte de transcendance inquiétante. Rien à voir avec la nature propre de sa personne. Il l’impressionne. Le désir qu’elle a pu avoir à son endroit, et qu’elle a toujours, se fond en une vague expectative. Une lumineuse attente. Elle songe à soi-même ; à son manque de beauté classique reconnue, qui l’effraye tout-à-coup. Bien qu’elle ait déjà capté des hommes à de plus sémillantes.

- Tu as mis du parfum, dis donc !

Et voilà. C’est toujours ainsi. Comme s’il était étonnant de sas part d’en mettre. Et cette manière de poser la question ! Sans compter que, à l’instar de tous les hommes, il est bien incapable de réaliser qu’il s’agit d’une eau de toilette des plus courantes. C’est vrai, elle ne se soigne pas beaucoup. Elle n’en voit guère l’intérêt. Le moment venu, cela ne change rien. En général c’est elle qui non pas provoque, mais décide. Physiquement. Directement. Peut-être influencée par Catherine. Elle aime aussi manipuler. Championne des entremetteuses. Ca l’amuse, elle ignore en quoi. Pour elle-même c’est différent elle agit. Il faut être libre. Se faire courtiser n’est pas désagréable non plus.

- J’en mets très peu ; tu n’aimes pas ?

- Si, pourquoi ?

- Tu pensais à celui de Catherine ?

- Oah je ne sais pas ce qu’elle met. Carole c’est du Mitsouko, de Guerlain. A un moment elle en a parlé. Elle en met des tonnes.

- Mais non, bêta, il est simplement assez fort, entêtant ; pas besoin d’en mettre beaucoup pour qu’on le sente à des kilomètres.

- Ah bon. Et Catherine ?

- Elle n’en met pratiquement jamais ; des fois je lui passe du mien.

- C’est marrant, vous êtes quand même assez différentes ?

- Ca dépend...

- Un parfum reflète la personnalité, le physique...

- On a des points communs, même si on ne se ressemble pas extérieurement...

Ils sont arrivés à l’entrée du chemin qui mène au bourg. En étroite descente, il s’élargit à de certains moments ; livre le passage à deux de front tout au plus. Elle voit qu’il allume un petit cigare. C’est une complète litanie. Assez godiche dans ses gestes. Attendrissant du seul fait qu’il s’abstient de tout cinéma, qu’il n’endosse aucunement un personnage d’homme à l’aise. Ou alors il se montre comme cela uniquement avec elle ? Avec la Cathy le matin même c’était peut-être différent… Il n’y aurait qu’à lui demander pour le savoir.

- Tu veux descendre ?

- Pas nécessairement ; on n’est pas mal, ici, non ?

- Comme tu veux...

Lui semble, à elle, que ce n’est pas « comme tu veux ». Plutôt « tout sauf cela »… A l’évidence il ne souhaite guère se rembarquer dans l’itinéraire accompli avec la potelée. Il est long, ce chemin. Ils ont pu s’en dire, des choses… En un sens il n’a pas eu tort de souligner la différence physique avec son amie. Ils sont arrêtés, toujours à l’entrée du fameux layon.

- Tu la trouves, comment dire, plus massive, Catherine ?

- Ah oui, tiens, l’Albertine de Proust !

- Et moi je serais Andrée, alors !

- Il y en a une dans Montherlant ; celle qui est hacquebottée...

Ils éclatent de rire simultanément. Cet imprévu rompt à point nommé le début d’une tension infime. Il tire sur son clope. Elle se compare à son amie. Celle-ci s’est elle-même trouvée trop grosse, jalousant sa petite charpente, son ventre terriblement plat, menu, affûté. Le garçon va dire quelque chose. Il est lui aussi en pleine réflexion que c’en est une nouvelle fois attendrissant. Il a l’air de chercher ses mots ; tout bonnement s’il va ou non parler.

- Toi, mon lapin, tu veux dire quelque chose.

- Curieux, cette affaire d’Albertine ; il met très longtemps, peut-être quatre cents pages, à la traiter de grosse.

- Au début, à Balbec, elle ne l’était pas...

- Pour continuer la comparaison, elle aussi a de minuscules taches de rousseur, des éphélides.

- Je l’aime bien, avec ces trucs. Ca fait un peu gamine.

- Elle a les yeux verts, ou bleus ? On n’arrive pas à se rendre compte.

- Ca porte un nom ; c’est pas vairon ?

- Ah non ça c’est l’hétérochromie ; deux couleurs différentes.

- Alors non, elle c’est qu’ils changent !

Ils ont commencé à remonter vers Marienbad, lentement, détendus, les regards au sol. Une vraie rentrée de promenade plus riche qu’elle ne s’annonçait. On ne sait pas s’il regrette la table verte du matin. Elles y sont toujours, ces tables ; ce sont elles qui ont supporté le buffet sur la terrasse. Il n’y a pas pris garde. Le pire, c’est qu’il regretterait presque de n’avoir pas descendu le chemin vers le bourg, maintenant, avec la musaraigne. Qu’est-ce qui importe le plus, la fille qui accompagne, ou l’aspect romantique du truc ? A présent c’est la notion de retour qui pèse. Un retour c’est une mort ; une terminaison. Le bout de la piste, comme on dit. Gabrielle, qu’en pense-t-elle ? Un désert gravillonneux règne généralement alentour ; quelque chose qui fait que la messe n’est pas dite. On a envie de prolonger, comme au réveil du matin. Il craint de reprendre la conversation. De rebriser du solidifié. Du coagulé. Sans force dans une expectative maladroite.

- Qu’est-ce que tu veux faire, ensuite ?

- Oah je sais pas ; on a le temps de voir...

Il a failli répondre « rester avec toi ». C’était en quelque sorte implicite. Cela n’aurait été qu’à moitié faux. De refuge en refuge. Comme les bêtes. Le temps de voir, c’est cela. Tout est dans le temps. Perdu. Retrouvé. L’ordonnancement des échéances. Il l’entraînerait volontiers à recommencer des haltes aux statues. Peut-être inventeraient-ils du nouveau à en dire ? Surtout elle, qui s’y connaît. Le propre d’une certaine angoisse est justement que l’on n’agit pas ; de peur naturellement de peser sur l’événement.

- Moi je l’aime bien, après tout, ton parfum !

- De l’eau de toilette, je t’ai dit...

Conforme à son schéma ; son « genre ». Paraître plus dure que les plus dures. Ce serait le cas de lui reprendre la main. Cela revêtirait une couleur autre. Nouvelle. Tant que des fourmis dans les bras il va plutôt se réactiver à fumailler un de ses machins. Encore ! Depuis le commencement du retour ça le titillait inconsciemment. Ca ralentit, c’est embêtant, il n’aime pas se mettre à la remorque. On ne sait jamais combien il faudra de coups de briquet pour obtenir un allumage ; la plus petite brise suffit à tout foutre en l’air. N’importe, en plein vent c’est vite fondu les cigarillos. C’est le zeph qui fume ! Quelques bouffées entortillent l’affaire. La réplique vaguement sèche de la fille, également, cela décourage un peu de chercher à les emmener dans le rêve. Du concret, du concret, toujours de la réalité. Il y aurait bien cette obscure jalousie que plusieurs fois elle à semblé manifester à l’égard de Catherine… Est-ce bien le moment ? Du réchauffé...

- On va retrouver les autres ; je sais pas du tout ce qu’ils font.

Le soleil tombe à mort comme les paroles de la taupe. On se demande bien pourquoi, les grillons grillonnent à fond les ballons. Comme déchaînés par un lugubre trompetteux boute-selle, dans l’immense vide qui se déploie dans tout le Marienbad. L’après-midi n’est pas si engagée. Leur chant de cri-cri se réverbère en une tension démesurée. On ne va pas lui faire croire que la demoiselle ne les entend pas. Ambiance d’un flottement qui pourrait tourner à l’entropie… Ils n’ont jamais été aussi éloignés l’un de l’autre ! Les grillons, eux, d’une certaine manière c’est Catherine-Carole… Cela obscurcit encore plus !

- Tu vas pouvoir observer, pour ses yeux...

- Ce doit être toi qui a raison ; ils changent tout le temps, mais sans hétérochromie...

- Où pourraient-ils être allés ?

- Elle est peut-être avec quelqu’un, au fait ?

- Un garçon, tu veux dire ? M’étonnerait ; pas comme cela.

Elle a très bien perçu le froid qui enserre son compagnon. Elle ressent le même. Elle veut réagir… Ne trouve rien! Maintenant chacun redoute le moment… Le monde glacé se réduit à eux deux. Plus un pied dehors ! Pour un peu il lui reprendrait la main qu’il n’a jamais tenue. Cette fois, pour de bon. Solitudes étrangères...

- On va déjà les chercher..

Une évidence. Une réalité protectrice. Toujours bon de se remettre en palier, respirer. Du coup le jeu évidemment va consister à ne pas les trouver. Prolonger l’instant, le passé, transformer en passé le présent. Sans hiatus ; sans solution de continuité.

- On verra bien.

Déjà la cascade interminable d’escaliers à l’infinie largeur, haute comme une vague du Pacifique. On n’entrevoit pas la fin ! On dirait que cela va tout écraser. D’autant plus avec ces marches immensément plates. Pas des marches, de véritables plans ! A se demander comment et pourquoi l’on construisait tout cela… Qui se fond dans l’étendue de Marienbad entier. Est-ce que la fille aussi éprouve cette sensation ? En haut tout en haut qu’on ne voit pas il y a les toits. Catherine-Carole… Dans ce jeu-là Gaby est absente. Mais encore… N’importe ils montent. Ca fatigue pas tellement. Ce matin il grimpait déjà ici. C’était différent. Une oppression également. Pas celle-là. Il vaudrait mieux que cela éreinte. On ne distingue pas encore les fenêtres menaçantes. Il peut y avoir quelqu’un, derrière ces fenêtres. La fille ne dit rien. Il a encore une gonzesse à côté de lui. Même occupé dans ses pensées. Dans une marche indéterminée. Il pourrait lui causer.

- Bon ça se termine ce truc ou quoi ?

- Tu es pressé ?

- Que ça s’arrête, oui...

- Si tu veux on peut retourner ?

- Tant qu’on est là...

Enfin le perron colossal. A perte de vue lui aussi. Stable. Lisse. Avec de gigantesques balustrades qui déclinent en fuyantes. On ne trouve pas la sortie à l’autre bout. Si, elle se souvient. Elle avait dû pas mal troller le matin. Maintenant il faut contourner la bâtisse.

- Allez viens.

Elle se détache en avant. Ralentit. Lui tend la main. Qu’il prend. Pas facile d’agir autrement.

- Ah ces hommes...

Elle est moite. Ou c’est normal. Il se demande si une légère pression sur la paume lui plairait.

- On dirait qu’on rentre de balade...

- C’est bien ce qu’on a fait, non ?

Regrets ou remords… Il ne pense plus à rien. On peut les voir. Depuis les fenêtres reluisantes d’ombres. Donc pour ne pas être un mufle… Surtout Carole. Elle n’est sûrement pas dans le coin. Plutôt avec son espèce de bande. Il entraîne Gabrielle. Ca tourne à l’angle c’est la terrasse. Désertique. La surprise c’est l’absence de surprise. Rien n’a changé. Absolument rien. Comme s’il n’y avait pas eu de buffet. Les arbres monumentaux se déploient. Ils ombragent toutes les dalles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XIII Intermède

 

 

 

 

 

- Vous auriez pu nous aider…

Deux types juste entrevus ; ils remontent des cuisines. Vaguement du groupe à Carole. Pour savoir… Autant laisser répondre la fille. Cela se sent dans sa main.

- On arrive !

- On vient de terminer.

N’ont l’air de s’étonner de rien. Paroles de routine. Automatiques. Les regardent à peine. Des meubles… Peut-être plus gênés qu’eux-mêmes ; on ne saurait le dire. Gabrielle ôte sa main sans y penser.

- Vous êtes sûrs ? On peut descendre ?

- Pas la peine.

- Mais si ; allez viens, on y va.

C’est parti. Direction la colossale porte d’entrée. Il suit. Décidément c’est une manie chez les femmes d’aller visiter les cuisines. Le matin elle a dû y oeuvrer c’est sûr. Telle qu’il peut la connaître… Incapable de tenir en place ; de toute évidence à bon escient. Elle détient cette formidable efficacité, dans un si petit corps, qui a retenu son attention dès qu’ils se sont croisés. On ne peut pas dire « rencontrés », parce qu’avec elle il y a cette sensation que les choses se font à l’énergie, à la volonté, à la détermination, et peut-être plus prosaïquement à la nervosité. Il a pu la découvrir un peu au long de leur promenade. Cela ne change pas grand-chose à cette étonnante faculté d’anti-poésie. Ses gestes précis. Dénués de la moindre hésitation. Sûr qu’elle va les déployer avec une charmante outrecuidance dans l’univers de cuivre souterrain. Elle va même se laisser regarder avec une complaisance aussi particulière que sa silhouette menue. Cela aussi, il se trouve incapable de savoir si c’est volontaire ou non. Il se dit qu’il s’ingénie à la compliquer abusivement. Il regrette déjà d’avoir lâché sa main ; sans réaliser que c’est elle qui s’est disjointe. Ils ont englouti le vestibule pourtant énorme ; cap sur l’escalier des profondeurs. L’endroit ne lui apparaît plus comme le matin avec la Cathy. Beaucoup plus sombre. A cause du soleil, dehors, qui leur vrillait les yeux sans y penser. Avant midi c’était une fine humidité ; estivale. Ici, au rez-de-chaussée, plus de grillons comme dans la sous-pente de Carole. Les semelles de la miss Gaby claquent sur la pierre des marches. Comme les oies de Zornhof. Reclac ! Cela n’arrête pas. Avec les femmes c’est toujours du bruit. Faut que ça s’exprime. Quelque chose qui pourrait faire penser à ses jambes délicatement musclées. Minces. Qu’il a eu deux heures pour observer ; sans pour autant leur prêter attention.

- C’est le bout du monde ici.

L’autre fois il avait proféré un truc de cet acabit. Impossible d’y échapper. C’était plus naturel. Moins meublant. A peine levé on a grand besoin de parler ; d’entendre sa propre voix. Celle des autres pour vérifier que l’univers est toujours en place. Les marches sont assez hautes et il vaut mieux faire attention.

- Regarde plutôt où tu mets les pieds ; un gros balourd comme toi...

Il est tout près derrière la fille. Elle ne descend pas si vite que cela. Lui ses mains traînent dans ses poches ; à la limite d’en sortir chaque seconde. Tellement on y voit peu.

- Pas possible que toute la bouffe soit passée par là !

- Il doit y avoir l’électricité ; je ne sais plus où.

- Ah mais attends ; moi je sais, en haut dans l’entrée.

- Trop tard !

Elle a claironné dans les profondeurs. Cela se répercute. On ne peut pas dire que leur visite soit discrète. Interminable, ce machin. Il doit y avoir les autres en haut. Peut-être dans toute la bâtisse. Carole par exemple. Perfide moment où l’on s’aperçoit que l’on n’est plus seul… Retrouvaille. Téléscopage des mondes ! Regrets ou remords, on a toujours un peu honte de s’être laissé embringué dans un seul courant.

- Tiens, le voilà, ton courant électrique.

La cuisine apparaît en grand. Elle actionne l’interrupteur. Curieux de voir à quel point elle agit sans hésitation. Cela rompt un peu la féminité. D’un autre côté l’affirme. Il se dit que c’est lui le handicapé ; qu’il n’est pas tellement apte à en juger. Le temple des gamelles… Tout reluisant ! Il faut reconnaître que c’est fini léché. Et pour le soir alors ? Le crépuscule est encore si loin… Marienbad est infini comme une vêprée qui ne tombe jamais. D’ici, du fin fond, on le distingue mieux. Cela devrait être en cristal… Avec les chaises vertes. Et qui grossit sans arrêt. L’inverse de l’Arrache-coeur. Ou plutôt sans dimensions. Même temporelle. La vérité, c’est qu’il en a trop, d’épaisseur. Il a l’impression que c’est fait pour lui ; et aussi pour cette fille, Gabrielle. A présent c’est elle qui en est l’âme ; elle est Marienbad. Les autres demeurent des invités. Des fantômes. Des ombres. Qui passent tout le temps. Dans le jardin il n’y avait personne. Seulement ils menaçaient. Ici la cuistance est comme un blockhaus. Un métro. Ca ranime de la peur. De l’inquiétude. On se demande pour après. Bien que l’on veuille ne pas y penser. Catherine-Carole, sur les toits et les chemins, font partie d’ailleurs. Expérimental, en un certain sens.

- Tu crois que cela peut exister, des yeux qui changent en permanence ?

- Tous les yeux ! De tout le monde...

- Je veux dire, la couleur.

- Là je ne sais pas ; on regardera.

- On lui demandera !

- Fais-le, parce que moi...

- Justement, ce sera ta mission.

- Mais je...

- S’il te plaît !

- On verra...

Elle délicate les objets silencieusement. Avec appréhension. Comme une sorte de chatte qui ne l’est pas. Une musaraigne ! Ca lui paraît lourd de rejoindre les autres ultérieurement. Alors qu’ici, comme des voleurs… Il n’a pas envie de la toucher. Comme si le matin renaissait. Il continuerait volontiers avec elle. Il se dit que plus tard il changera d’avis. Ne rien bouger ne rien changer. C’est peut-être là le secret. Il y a toujours des secrets. Il faut toujours chercher des secrets. Comme un vieux rock’n roll. Un très ancien. La fille ne fait pas de bruit. Aucun de ses gestes. Catherine chantonnait en permanence. Une espèce de nervosité que ne présente pas celle-ci. A moins qu’elle ne la cache ; la sublime. Cela éclaire les choses, de chantonner. Sinon c’est en noir et blanc. Plus profond plus spiritualiste. Les grillons… Il a envie de les rejoindre. Elle fait peur.

Elle s’acharne dans la pièce. Il n’est maître de rien. Elle est partout. Piquenioche ! Elle adore piqueniocher. C’est comme un vieux rock’n roll il chantonnerait bien lui aussi. Il n’a plus aucun suivi dans ses pensées. Il s’en rend compte. Ce n’est pas désagréable. Oublier de se diriger… Le monde réel n’est pas très réel comme dirait Proust. Il se demande si la fille n’y souscrirait pas également. Ou c’est lui. Par une sorte d’empathie. Empathie, ou euphorie ? Il est bien tard. L’euphorie c’est le matin. Quelque chose qui commence. Ce n’est pas tributaire du « en cours ». On se croit génial alors qu’on n’est qu’électrifié. Arrêter le temps that’s the question. L’instant présent toujours lui. Remake du remake… Il s’aperçoit qu’il n’a jamais révélé à la miss musaraigne sa visite ici le matin même, avec la Cathy potelée. Belle révélation en vérité. Si cela se trouve elle le sait parfaitement. Plus embêtante est l’affaire des toits. Toutefois moins de risques de voir la brune irrupter dans cette sorte d’Achéron. Voire ! Cette importance des femmes… Même quand elle n’y sont pas elles y sont. Ce qu’elles savent, c’est provoquer de l’espoir. Le déclencher ; voilà quelque chose qui ne rate jamais. Le reste n’est qu’aléa. A se demander si l’on n’est pas de trop dans la vie du monde. On n’y apporte rien on ne fait que capter carper. Le truc fractaliste, qui se referme comme un avaloir démesuré. Une méduse épaisse un calmar multiple. Tiens épaisse d’une certaine manière cela pourrait bien coller avec la potelée. Il se met à éprouver une hâte dérisoire de la retrouver. Il en a un peu marre d’ici.

- On remonte, petit gars ?

- Mouais…

Ils en ont passé, du temps, dans ce gourbi ; nul besoin de s’apprivoiser. Il va filer devant. Pour une fois montrer le chemin. Dans les escaliers il y a une tradition, les hommes en haut. A cause des jupes, crénom ! De quoi rigoler. N’importe, quitter un endroit c’est toujours un abandon. Il est pressé. Rallume le courant. Grimpe deux à deux. Ca l’amuse toujours. Elle a du mal à suivre. Elle colle. Souple terrible. Elle fait des enjambées sans barguigner. Ca grimpe ça grimpe.

Voilà quelqu’un d’autre dans le vertigineux colimaçon. Qui descend vers eux. Ca pourrait être un mec ? Des cuisines faut pas rêver. D’interminables pas ferrés ; qui résonnent avec application. Sûrement la musaraigne entend aussi. Cela met un temps fou. Pire que Belphégor ! D’un seul coup lui apparaît un pied ; un petit pied mignon comme on dit. Bien calibré. Un escarpin noir luisant qu’il connaît. Carole ? Non sûrement une autre ! Il faut que ce soit une autre. Pourtant… Cela paraît logique trop logique trop conforme. La première fois qu’il peut le voir de si près. Avec un mollet de chair nue bronzée immensément allongée. Somptueuse magnifique ! Un rayonnement magique de Mitsouko… Derrière lui, la miss a également ralenti. Ca suit arrêté. Elles vont se croiser on n’y peut plus rien. Demander, à la brune qu’il ne distingue pas encore, c’est hors du réel. Elle poursuit ; il faut bien commencer à s’effacer. Lorsqu’elle va le reconnaître… Incroyable, ces situations où l’on est le premier averti. Un délai qui ne s’achève pas… Lentement, pas à pas, elle descend. Tout son corps habillé elle en tient de la place. Son visage. Un peu marqué avec les ombres ou la fatigue. Son œil ne se dirige pas immédiatement sur lui ; preuve qu’elle l’a reconnu. Ou deviné. Il en blêmit. Plus le moment de réfléchir cela va s’arranger. Forcément ça va s’arranger d’une manière ou d’autre. Il distingue parfaitement que sa bouche se prépare pour articuler quelque chose.

- C’est toi, Gaby ? J’ai dû perdre une broche en bas.

A ce moment-là seulement leurs yeux se rencontrent. Une pupille incroyablement dilatée, figée, fixe. Infernale myosis ! Elle ne le lâche plus du tout ! Faudrait qu’il parle… Il ne trouve rien ! C’est fatal. Il pourrait la toucher l’effleurer… Quelque chose ! Pas rester comme un stuc… Ca lui revient en flot.

- J’aime bien votre Mitsouko.

Avec ça… A se tirer des plombs ! Jamais vu de réflexion aussi con. Il aurait au moins pu dire « j’adore » ; ou n’importe quoi. Ce qui l’étonne, c’est d’avoir pu retrouver le nom. Mystères du subconscient… En attendant, avec une ânerie pareille… A sa grande surprise elle éclate d’un sourire profondément inattendu. Le même qui se dissimulait dans son œil, comme prêt à bondir, depuis quelques secondes. Il a du mal à le croire. En un certain sens il eût préféré qu’elle souhaitât l’ignorer. L’oubliât. Ne donnât pas suite. Comme un pardon très indicible. Elle s’obstine. Sourit. Resourit. Naïveté de jeune fille. Les femmes c’est pas si compliqué. Il regrette qu’elle n’ait pas mis de bas. Plus esthétique. Plus cohérent. Il se ravise. Jambes nues ça fait plus estival. Plus inachevé. Comme les chaises vertes du matin sur la terrasse. Rien de poétique autant que l’inachèvement. L’incomplétude. Le provisoire. Il se dit qu’elle aurait pu descendre ainsi en début de journée. Sans les bas. Il était absent. Peut-être l’a-t-elle fait ? Il se dit aussi qu’il tourne en rond tout seul ; qu’elle est autre.

- Une broche ? On n’a rien vu, hein, Pierre ?

- Ben non...

- Mais où elle est, alors ?

Sa voix chaude ; fatiguée. Plus la même que lorsqu’elle est en société à parader. On a l’impression qu’elle n’en est pas consciente. Et si elle n’avait perdu l’objet qu’il y a deux heures, dans l’alcôve ? Pendant … Qui, d’elle ou de lui, a déshabillé la brune? Question sans intérêt, dès lors qu’elle est redescendue ici. Il peut arriver que les femmes se trompent sur le concret ; là où elles sont les plus fortes. Il irait bien vérifier en lui demandant. Seulement la voilà occupée à chercher le bijou ; en pleine cuisine. Courbée au sol ainsi que la musaraigne. Inapprochables ! Un doute lui vient ; qu’a-t-elle fait… ensuite ! N’aurait-elle pas quitté la considérable demeure ; ou seulement sa chambre ? Rien que d’y penser… Poser la question devient on ne peut plus délicat… Il s’approche inutile. Avec ses pieds nus dans les escarpins Carole c’est plutôt marrant. Toujours parfaite. Cela remet les choses en place. Lui confère un genre de transcendance. Il ne l’envisageait pas ainsi. Une déesse vivante. Impossible à rejoindre. Les cheveux un peu brouillés, comme si elle avait dormi après. Après… Pour la broche, l’intercepter dans son regard, ou l’une de ses attitudes, voilà ce qu’il faudrait tenter. Sinon, peut-être qu’elle va se confier à demi auprès de Gabrielle. Les femmes ne renâclent guère à s’exhiber entre elles. La musaraigne semble étrangère aux affaires d’alcôve. Elles s’y trompent rarement, entre elles, les mignonnes.

- Et là, tu as regardé ?

Elles soulèvent tout. Les casseroles ; les objets. Ouvrent de partout. Glissent à pleins bras dans les tiroirs. Et si la perte du bijou était une feinte ? Un prétexte… Pourquoi ? La brune visiblement n’est pas la dernière à se remuer. Il essaierait bien d’aider ; comment ? Des yeux, il cherche. Il s’est trouvé un coin. C’est fou ce qu’une petite surface peut receler de nids. Comme elles, il est penché. Creuse de l’oeil. Au début, il ne prête guère attention à l’ombre qui danse juste derrière lui ; se fond dans les mouvements des jeux de lumière. Elle sait parler.

- Rien de ce côté ?

La voix d’or ! Cela enrichit son côté de suprême rareté… Un monstre sacré ! Une femme terriblement présente… Un peu comme dans Slavnikova, son Mitsouko elle doit le distiller. Il se redresse. Se retourne face à elle. Le haut de sa robe est ouvert. Pas de soutif. Loches en courbes admirables ! Elles s’inclinent en un double tracé aux fuyantes paraboliques. Comme avec les bretelles. Crayon divin ! Dans ces cas-là, on ne sait jamais si les femmes font exprès de se ployer. Au théâtre elles se courbent, se penchent pour saluer. Malgré ce qui semble une invite, il n’ose toucher. Il ne lui a jamais vu d’aussi près le buste… En pleine lumière ! Bronzé. Cela tonitrue comme une promesse. Quand ? A la falaise, le soir ? A dache ! Très fugitivement il effleure des yeux le grain. Rencontre son visage. Les sourcils. Les salières. Le regard intense. Elle ne voit que lui.

- Elle est comment cette broche ?

- En or ; pas très grosse. Je ne sais plus si je l’avais quand...

D’où la descente aux cuisines. Le voilà pivot de l’affaire. Tout repose désormais sur la mémoire qu’il peut conserver de chaque événement. Peut-être certains y demeurent-ils enfouis. Comment les récupérer… Joli prétexte pour la rejoindre à sa chambre. Trop facile… Il faut retrouver le truc. Gabrielle est à quelques mètres ; elle va s’approcher. « Si je l’avais quand... » a-t-il capté distinctement dans la bouche de Carole. Il croit encore l’entendre. Il est sûr de l’entendre. C’est gravé. Ne peut le quitter. Chaque modulation, chaque tonalité. Elle se confiait. A présent seulement il remarque le formidable affaiblissement de la voix, à mesure que se prononçaient les derniers mots. C’était bien elle, c’était bien lui. Il faudrait creuser cette avancée. Seulement elle semble ne plus vouloir l’écouter. Elle s’est redressée. Lui reste plié ; à chercher ou faire semblant tel un enfant. Cela bruit encore à son oreille, ce léger souffle chaleureux comme le tunnel qui lui apporte. Pas un gage mais un passé.

 

 

 

 

 

 

 

XIV Visite

 

 

 

 

 

Encouragé, il met son esprit à l’oeuvre. Malheureusement aucune clairvoyance ne vient s’y installer. Seules à le traverser, des billevesées genre « L’a-t-elle vraiment perdue ? » ou « Y a-t-il seulement une broche » qui ne mènent pas à grand-chose. C’est vrai qu’il n’a jamais remarqué un tel bijou sur la jeune femme. Cela n’indique rien. Si elle était si terrible, cette parure, on en aurait causé, depuis le matin, non ? Avec la Cathy et ses colliers ce fut tout un fromage. Au fait, la brune, où est-ce qu’elle le portait, ce truc ? Une broche cela comprend une agrafe. On doit trouver la perforation.

- Sur quoi tu la portais, cette broche ?

Ce n’est pas lui. La musaraigne ! Comme si elle devinait. Ce n’est pas la première fois. C’est tout le temps. Cette histoire de vêtement n’a aucune importance. Juste vérifier que le bijou existe vraiment. Elle serait pas un peu flicarde, en son genre ?

- En haut, dans ma chambre ; mais ça fait une heure que je cherche.

- Si tu veux on peut y retourner.

La brune diffère sa réponse. Ou elle a chuchoté quelque chose. Comme pour lui tout à l’heure à son oreille. Il se relève. Elles ont l’air en conférence. Carole, nerveuse. Elles se remettent à fourrager. Mollement. On perçoit le rituel des « Et là ? » qui se donnent le repons avec une belle régularité. Fatigantes, les gummiches. Il commence à perdre pied. Il refumerait bien !

- Bon ; qu’est-ce qu’on fait ?

Elles s’obstinent. S’encagent. Il a parlé dans le vide. N’ont pas l’air d’avoir ouï. Doivent simplement lui pardonner. Manquerait plus qu’un quatrième débarque prendre les choses en mains. Du coup c’est lui qui a envie de grimper. Changer d’air. Libération. Cela prouverait qu’il s’intéresse. Un peu son défaut, ne se passionner véritablement pour rien. Des fois il regrette. Il n’est pas mal, dans cette cuisine, à chercher au milieu de ces deux femmes un bijou ; qui peut-être n’existe pas. Est-ce vraiment une cuisine, cette espèce de temple mordoré ? Ce silence froid qui a l’air de vibrer comme les grillons ; que là on n’entend plus. Pour un peu, il discerne leur cri-cri.

- Pierre a raison ; ici on trouvera rien.

La musaraigne perd patience on dirait. Dans quelques minutes ça va se décoincer. Encore une fois elle a réussi à le deviner, cette fille extraordinaire. Ou elle parvient réellement à le suivre ? Quelle idée. Elle ne sait pas ce qu’il y a dans sa tête et lui non plus. Ou alors elle sait, lui non ? Ca se pourrait. Si elle était un peu plus rayonnante physiquement… Maintenant c’est lui qui n’est plus impatient. Rien n’urge. Comment peut-on retourner plusieurs fois en aussi peu de temps sa perception des choses, un mystère. On n’y prête insuffisamment attention, emporté par le flot des événements intérieurs. Les deux filles grattent de plus belle dans les tiroirs, n’importe où. Surtout ceux qu’elles ont ouvert trente fois. Atmosphère propre aux déménagements. On va décrocher. Il ferait bien de montrer le chemin. Il en a dit assez. Pourquoi se presser ; le temps ne s’en ira pas que diable.

 

Il prend conscience que le mouvement attendu s’est déclenché à son insu. Pas une morsure de talons, rien. Il rêvassait. Il est seul dans l’incommensurable pièce. Elles sont engouffrées dans l’escalier. L’oubliant. Elles ont éteint la lumière. Le laissent en pénitence ! Leurs babillements dans le colimaçon ruisselle. Résonne. S’il n’y avait pas les bruits des femmes… Ce devient dingue, cette affaire. Qu’est-ce qu’elles ont à voir l’une avec l’autre ? On dirait un réseau. Une trame invisible ; où tout s’organise à son insu. Un monde qui l’exclut définitivement. Sauf à intervenir pour de certains moments bien déterminés ; en quelque sorte prémâchés. On est chez les mantes religieuses. On ne lui demande pour ainsi dire jamais de parler. Seulement d’agir. Ce qu’il pense réellement, on s’en fout et refout. Sataniques manipulatrices… Et ça clipeclope et reclope dans le monumental cylindre. Semelles plates de la musaraigne, fers granuleux de l’autre. Résonnement des raisonnements ! Elles ne cessent jamais. Rez-de-chaussée premier arrêt. Comme dans un monstrueux Combaluzier sans machines. Il y a même un changement. Il faut se farcir une grande partie diffuse, pâlement illuminée, du très large vestibule. Marienbad c’est une cité. Un château l’autre ! Et si elles changent d’avis ? Subitement… Maintenant ! Personne… On est parfaitement isolé dans ce métropolitain désertique. Une gigantesque galerie vide sans échoppes. A tout hasard il en profite pour inspecter le sol. Il se force. Creuse des yeux. Les broches n’y poussent guère... Dallage hermétique. En route vers les étages ! Des marches moins élevées. Du tapis. Des tringles. Comment ce truc est entretenu ? Déjà les grillons ! Ils sont très haut, dans le toit. Leur cri-cri transperce le silence du bâtiment. Les filles grimpent de front, enchaîne. Juste derrière, lui les a sitôt rejointes. Une farouche luminosité entre en volutes des hautes fenêtres. Des nuages ? Pluie dans la soirée ; peut-être tard dans la nuit. Lui gamberge ; ne prête aucune attention au babil des femmes. Un rien décousu. Elles aussi évoluent ailleurs. Lui vient l’idée que la musaraigne, la perspective d’aller chafouiner un gîte féminin n’est pas foncièrement pour lui déplaire. Toutes rivales c’est bien connu. Lui, ça ne l’enchante qu’à moitié. Sauf à rester ensuite. Il s’y perd. Les choses qui s’obstinent à filer comme elles veulent… Il se marre un peu à regarder ces deux Eve. Différentes. Opposées. La grande superbement physique ; la menue cérébrale. Leurs voix. Ensorceleuse, presque traînante chez l’une ; quasi sèche de l’autre. La réalité pour lui maintenant c’est leur duo. Non l’hypothétique broche. Et si c’était lui qui allait le retrouver, ce machin ? Bof… Normalement non, c’est toujours la Gaby ; cela doit faire partie de l’ordre immanent des choses, comme on dit. Taillée pour ça, quoi.

Quand même, la pensée le poursuit le turlupine ; tout devient clair par avance… Impossible que lui-même n’y ait pas été pour quelque chose, en début d’après-midi. Les coïncidences, faut pas trop y croire. Dans ces conditions, mieux vaudrait que tout n’éclate pas. Peut-être la brune y a-t-elle songé avant lui, bien avant lui ? Ce que pourrait trahir son empressement plutôt modéré à grimper ici. Il vaudrait mieux que ce soit lui qui mette la main sur l’engin ; ou Carole. Non, au fond, cela ne changerait pas grand-chose. Les claironnements musicaux avertissent qu’on n’est plus très loin de parvenir. Inconsciente pression qui s’extrait par les voix. Celle de Gaby montre des accents aussi aigus que l’autre ; toujours soyeuse ; sucrée comme un violon. Amusant de le constater sans les regarder. Ralentissement général. L’huis grince. Avec application, insistance, heuristique. On hésite. S’entre-regarde. On ne laisse pas de s’encourager mutuellement.

- Voici la turne !

- C’est bien rangé, dis voir.

Manière d’affirmer l’inverse. Faut que ça fasse la maîtresse de maison en tous temps et en tous lieux. Lui ne pense qu’aux éventuelles traces de son récent passage. Si cela se trouve la musaraigne s’en doutait, ou en avait la certitude, lorsqu’ils se sont rencontrés au pied du bâtiment. Juste avant leur promenade au milieu des ifs. Basta ! Donc la Cathy le saura. Forcément. Ennuyeux ? Voire… Pas bien, cela, des fuites. Un rien de jalousie, toujours bon à prendre ; s’essayant avec un début de naïveté à un cynisme dont la puérilité ne peut lui échapper.

Pendant qu’il gamberge, le temps qu’il entre, elles ont déjà le nez par terre et sur les meubles. Pourquoi pas dessous ? Il s’aplatit, fort de cette idée. Au début, on n’y voit goutte. On trouve que dalle. De gigantesques tortillons de poussière. Gras. Echevelés. Des moutons comme au service militaire. Cela s’étend fractalistement. Avec des métastases terribles dans leur beauté provocante. On a l’impression qu’y toucher serait un maléfice. Noyé dans une volute, un morne reflet sur un papier de bonbon crevé. A perte de vue ces moutons et ces moutons. Artistique saturation ! Du Pollock...

- Tu vois quelque chose, l’artiste?

- Pas des masses… Un papier de bonbon…

Loin au-dessus de sa tête, elles partent à glousser. Les deux ensemble. Belle complicité ! Le granuleux velours de la brune réverbère dans toute la pièce. Curiosité, ou inquiétude ? Ou espoir ? Même là elle est sibylline dans la moindre de ses intonations. Comme si elle souhaitait que, trouvant quelque chose, il n’en fasse pas état. Ou quoi ou qu’est-ce. A moins d’une transmission codée à l’écart de Gaby, laquelle ne peut être dupe de rien. Bras de fer entre les deux femmes ? Elles en feraient sans cause. Il se dit que si cela se trouve, il n’y a jamais eu plus de broche que de beurre ; et qu’elle est descendue dans les cuisines uniquement histoire de s’enquérir. S’il avait eu le machin sous les yeux, il saurait à quoi il ressemble. Perplexe… La seule qui sait, bien sûr, c’est Carole. Sauf à ce qu’elles soient de mèche. Il y aurait bien quelque chose à tenter. Se rapprocher de la brune pour lui donner l’occasion de lui livrer un quelconque secret. Délicat. Ca ne lui apportera sûrement rien. En revanche, pendant qu’il est là, tapi sous son meuble, il ignore parfaitement si elles se racontent leur vie ou non. Du coup, démangé par une curiosité qui prend la décision à sa place, il s’extrait incontinent. L’incertitude, il n’y a que cela qui fasse mouvoir. Il se relève. Les deux véroles, chacune, fourragent. S’ignorent. Déplacent. Affairées ! Se déplacent. Fou ce que cela aime les gestes, une créature. Se redéplacent. Reviennent au même endroit, parce que l’ergastule n’est pas si grand. Reviennent à l’endroit laissé vacant par l’autre ; peut-être pas juste avant, deux coups avant. Ou au sien propre ; pour combler une omission. Permanente heuristique ! Il met du temps à restituer leur jeu. Au début on ne comprend guère… Les éléments s’installent. La trame fait surface comme du papier à frotter. A se marrer ! Non faut sérieux. Il s’est assis à même le plancher. Cela commence à faire un bail qu’il y végète. Impossible de rester comme cela ! Le temps attend… S’amène toujours au rendez-vous ! En voilà un, d’événement… Il se lève. Elles ne semblent guère lui prêter attention… Voire ! Les chipies… A peine debout il a réintégré la préoccupation commune le bijou la broche. Où elle est, cette merde ? Il partait pour l’oublier. Réalise à quel point il s’en fout. Peut-être que les deux gummiches, également, s’en foutent ! Une micro-société, une espèce de commando mercenaire autour d’un objet qui n’existe pas plus que… de beurre en broche ! Quelques pas esseulés dans le réduit, ignorant de laquelle s’approcher. Il songe qu’il va bien y avoir un « après ». On ne peut pas ne pas en sortir. Il se sent confiné, dans ce pénible gourbi. Du moins n’a-t-il pas relevé la moindre trace de son passage en début d’après-midi ; c’est toujours ça. Retrouvera retrouvera pas, qu’importe. On remettra la main dessus plus tard. C’est toujours ainsi. Empaquetée de Mitsouko, Carole se masque le visage derrière ses deux mains, semblant réfléchir abondamment. En réalité elle observe le garçon à la dérobée. Elle fournit les signes d’une relative nervosité. Particulièrement la surprise de l’avoir trouvé en bas aux cuisines. Elle escomptait ne rencontrer personne. Ou du tout-venant. Ca la rend songeuse. Lui, en cette compagnie ! Inadmissible… Du coup cela s’est fait un peu sans elle, ces recherches dans tous les coins. Les affaires lui échappent. Obligée de les faire grimper jusqu’à sa chambre. Elle en a deux sur le paletot. Et pourquoi ensemble ! La carpe et le lapin… Elle se doutait d’une Catherine. Là ça dépasse l’entendement. Une intellectuelle ! Ce sont les pires. On ne sait pas à quoi ça se mesure. Elle-même l’est aussi, intellectuelle ; franchement son casuel c’est son physique. Ce ne serait pas mal que le gus, là, y revienne, à son physique. Le bijou, on le retrouvera. Il y a quelque chose en quoi elle trouve une espèce d’encouragement. Une hypothèse absurde qui grandit en elle comme un végétal touffu. Le garçon aurait subtilisé l’objet. En début d’après-midi. Pourquoi ? Matière à un prétexte ultérieur, un subterfuge pour venir la retrouver. Cela se tient. Il faut dire que ce n’était pas dégueu, à ce moment-là. Sous ses airs de romantique évanescent, il s’y prenait fort bien. C’est la Gabrielle qu’il faudrait virer. Là. Tout de suite. Elle ne voit pas tellement comment. Sans trop le vouloir elle s’en approche comme une animale. Des gestes. Des poses. Des respirations. Des sourires denteleux. Elle vient la surplomber des loches. Elle oscille d’un pied sur l’autre. Raclements de talons. Pour un peu c’est dans les plumes qu’elle lui volerait. Jamais l’autre ne bouge d’un pas. Ne se recule. Ne s’écarte. Dure comme du fer concentré. Pleine de force intérieure. Elle lui rebalance les sourires comme un miroir tintant. Elle ne songe plus à l’homme. Il a quitté le champ. Il est devenu complètement abstrait. La brune se décide.

- Bon je crois qu’on va laisser tomber pour le moment.

Sa voix est un peu blanche. Lui paraît blanche. Impossible de savoir comment les autres la perçoivent. Poliment nul ne lui répond. La fille encore moins, qui laisse venir. Et tous ces déhanchements pour rien ! Ces mollets frétillants… En désespoir de cause elle se met à chercher où elle pourrait bien fouiller. S’éloigne. Se résout à requérir le secours du mâle. Elle s’énerve. Et l’autre là-bas la gamine mal formée qui doit rigoler tant et plus dans sa petite tête compliquée… Elle va la foutre à la porte il faut la foutre à la porte ! Nom de Dieu… Elle se calme provisoirement. Elle reprend les recherches. Une table, petite ; jonchée d’une partie de son toutim. Elle hésite moins. Ses doigts ont retrouvé leur fonction. Si maintenant elle venait à la retrouver, sa quincaille ? Surtout pas ! Chaque chose en son temps. Il faut que Pierre… Elle s’en rapproche. Sans discrétion. Il a l’air tellement désœuvré…

- Vous pourriez dire quelque chose...

Elle a presque envie de lui. Elle vient lui aplatir sa paume sur la poitrine. Elle se demande s’il embrasse jamais. Deux petites tapes. Durant quelques secondes, les voilà seuls. Les grillons vrombissent très distinctement. Trop familier, son geste. Ce qu’il faudrait c’est vamper. Pour de bon. Même devant l’ennemie ! Encore mieux… Elle n’ose. Instinctivement elle revient mains aux hanches. Elle enchaîne, reprend son propre vœu d’interrompre les recherches.

- Oui, ce serait préférable dans l’immédiat.

- Alors on va y aller.

Crac ! Elle vient lui planter un regard impossible. A fond de cale. Bien trop appuyé pour l’idée qu’elle se fait de soi-même. Un truc de pouffe ! Juste fausse note… Dont elle se serait crue incapable. Elle n’a pas le temps de juger dans celui du garçon comment il a ressenti son œillade monumentale. Si elle ne pourrait y trouver la chance qu’il n’ait pas prodigué trop d’attention au caractère excessif de sa malheureuse initiative. Subitement alertée par ce que cette dernière, faisant d’elle un autre personnage au fonctionnement trop merveilleux, a électrisé en elle. Pensive. Presque joyeuse. Déterminée à au plus tôt se laisser aller. A compléter. Elle réalise que ce peuvent être les mailles du pull noir qui lui ont si délicatement frotté les aréoles. Toutes deux follement effervescentes, distendues comme ce tissu artificiel, à force de minaudements, déhanchements, initialement de sa propre volonté. L’autre arrive. Est arrivée. Est présente. Ils sont à trois dont deux femmes. Elle s’acharne à lui prêter trop d’attention, à cette fille. Trop de soi-même. Ce qui lui rend les pensées troubles ; fugaces.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XV Détente

 

 

 

 

 

Carole évite la musaraigne. C’est dit. Résolu. Elle évite surtout de se crisper. De s’émouvoir. Aussi verrouillé que les grillons. Seuls à fracturer un tel silence de pierre. Elle se contente de lorgner la fille en coin. Sans prévenir elle lui fond dans les prunelles. Aussi violemment qu’un instant auparavant pour le jeune homme. L’autre ne cille pas. Menue. Calme. Elle découvre. Ne trouve pas à rétorquer. Figée. Pasteurisée. C’est elle qui va devoir se jeter à l’eau. Seulement elle ne trouve rien ! Faut plonger… Il est devenu parfaitement lumineux qu’elle a une parole sur le coin des lèvres. On les sent déjà frémir. Vibrer. Trembloter. Le garçon n’intervient pas. On ne sait plus s’il est encore là. Présent. Disparu… Carole s’entend déjà, brutale et maladroite.

- Oui ?

- On se demandait, tous les deux...

- Quoi donc ?

- C’est compliqué… On se demandait, pour Catherine, ses yeux. Ils ont quelque chose de… peu commun. On dirait qu’ils sont… enfin… vairons ; ou sinon ce serait de l’hétérochromie, comme dit Pierre.

- Bien. Il faudrait les regarder… Aller les regarder...

- Tu ne te souviens pas du tout ?

- Franchement… Moi j’aurais simplement dit bleu-vert...

- Oui, ils le sont ; mais je me demande s’il n’y a pas autre chose...

Le gars, maintenant. Sorti de ses limbes ; tellement proche. Au point qu’il a dû risquer un pas inaperçu. La brune en oublie l’autre Tartine. Pivote sur lui comme un transatlantique. A croire qu’elle veut l’écraser de son buste, confortablement élargi sous le lainage synthétique. Farouchement plein de vie, cela. La fille n’en perd sûrement rien. Carole choisit de s’en foutre. Elle provoque l’autre. La prend à témoin. Avec un naturel accréditant l’idée que le gars, n’importe quel gars, lui est réservé. Ca marche pas mal, avec celui-ci. Elle se contente de l’observer dans le flou. Comme le toisant ; même plus petite que lui. Cherchant à deviner ce que lui pense de ce nouveau jeu qu’elle invente. Inspectant rapidement, fugitivement les sautillements évasifs, malhabiles, indiscrets de ses yeux. Qui semblent s’attarder sur tel ou tel détail de son propre visage. Bondissent à la chevelure. Atterrissent en pleine gorge. S’y posent indéfiniment. Refoncent ailleurs. Cela pourrait ne jamais s’arrêter. Il n’y a pas de raison. Elle ne trouve pas de raison, entraînée par son propre émoi. La miss, elle, se préparait à retentir. Elle retentit comme une sonnette de récréation.

- Bien on va y aller...

- Tu y vas ?

- On va refaire un tour ; à l’occasion il est possible qu’on la rencontre.

- Alors bonne chance ; je te dirai pour la broche.

- Okay ; tu viens, Pierre ?

- Ou alors il m’aide encore un tout petit peu à la retrouver ?

 

Patatras ! Elle aurait dû dire « un petit peu » ; ou « une seconde ». Cela prolongeait l’ambiguïté. Maintenant c’est tranché. Le garçon décide. Va décider. Nécessairement les deux faisceaux des yeux féminins vont se tourner vers lui. L’éclairer. Le sortir de sa pénombre. La brune espère qu’il rencontre d’abord le sien. Il le faut ! Qu’il s’y accroche. Qu’il s’y rive. Elle s’agite. Coiffe la musaraigne sur le poteau. Tout rebascule. Revient l’ample conversation silencieuse qui les a unis pendant deux heures, des lustres, quarante secondes. Lorsqu’il venait lui parcourir tout le corps ; peut-être aussi la physionomie. Trop tard. Il est coincé.

- C’est plus la peine ; on a vraiment cherché.

C’est faux. Il restait à faire. Il reste à faire. Heureusement. C’est la musaraigne qu’il lui est impossible d’abandonner. Elle peut lui être bien utile. Surtout, il n’aime pas laisser quelqu’un. Une fille. Enfin, il compte sur la soirée. Retrouver Carole, il ne sait encore pas comment. Ils ont passé deux belles heures ensemble. Il faut les voir comme une promesse. Pour lui. Pour elle. Qui connaît les lieux, là-haut sur la falaise. Elle a son idée. La preuve, elle cherchait à le retenir. Rien n’est perdu. Au contraire. Déjà elle vient lui saisir la main gauche. La sienne est froide et sèche. Menue. Lui tire le bras. Le contraint à un pas. Il s’est écarté de la brune. Cinquante centimètres. Un mètre. Leurs yeux se rembringuent comme un Titanic. Soufflée qu’elle est, la Caro. Atteinte ! Fermement. Son regard pratiquement creux. Immense comme une fractale ! On n’y lit plus rien. C’est la mort ! A son tour elle fait un pas. Vers lui. S’il venait à l’embrasser ? Ou elle… Non. Elle se retient. Le tapote en vrac sur l’épaule. C’est beaucoup plus chaud. Intime. Rassurant.

- Allez vas-y.

Comme si elle prenait la décision. On voit ses lèvres bien charnues. Tonalité de sa voix à peine plus grave que d’habitude. Il faudrait que lui aussi prononce quelque chose. Trois mots. Quatre. Le bras de la Gaby le tire en direction de la porte. Quasi un enlèvement ! Ca le rassure vis-à-vis de Carole. Bien forcé de suivre. Il est presque en train de marcher. Ils arrivent à la lourde. Ouverte ! C’est la fille. La turne est petite. Pas moyen de tourner la tête une dernière fois. Tracté aspiré ! Ils sont dehors. Sur le palier. L’étau se relâche. Il en profite. Il pourrait faire demi-tour. C’est terminé. Forclos. Si elle a fini par le libérer, c’est cuit. Il veut adresser au moins un signe. Discret. Il reste les deux bras abandonnés. Ballants. Les épaules en fonte. La brune le fixe. Elle demeure au fond de la pièce. Elle scintille dans la pénombre. Dans son pull noir. Leurs yeux se touchent à vingt mille lieues. Elle s’avance. Probablement afin de refermer. Il n’a pas le temps. Il marche derrière la musaraigne. Pour la rattraper. Il aurait dû attendre un peu. Il se le reproche. Il part dans l’ignorance. L’escalier. Le même qu’il empruntait déjà tout à l’heure. En la quittant. Dans le même sens. Il va le connaître ! Dans tous les sens. La seconde fois est différente de la première. Il commence à retrouver çà et là des trous de peinture. Des ébréchures dans les nez de marche. La fille descend assez vite. Comme à son habitude. Tonique. Sautillante. Habituée de l’endroit. A plusieurs reprises elle veut parler. On ne sait pas si c’est urgent. Le mouvement les entraîne. Interminable ! Ces étages… Vue du jardin la bâtisse n’est pas si haute. C’est qu’il y a également des demi-étages. On finit par le comprendre au passage des hautes fenêtres. Ca lui occupe l’esprit.

- Tu as un sacré ticket !

- Euh...

- Tu as pas vu comme elle était à moitié folle ?

- Tu crois ?

- Et avec moi ! On aurait dit qu’elle allait me voler dans les plumes...

- Tu exagères...

- Je me serais pas laissé faire… J’ai un bon niveau de kung-fu.

- Tu rigoles ?

- Et quand on est parti ; prête à te courir après !

- Du kung-fu ! A ce point-là ?

- Méthode Shaolin. Mais une fois j’ai récolté un coup ; il m’en reste une côte fêlée.

- Ah bon !

- C’était contre un garçon ; il ne l’a pas fait exprès.

- Pas fait exprès ?

- Normalement on n’appuie pas les frappes. D’ailleurs il n’a pas tapé tellement fort ; c’est juste arrivé au mauvais endroit.

- Il y a longtemps ?

- Un peu plus d’un an. Ca commence à s’estomper, mais c’est long...

Arrivée au bas de l'escalier. Un silence énorme s'empourpre. La majesté des lieux, comme on dit. Au sol, d’immenses rectangles blancs : le soleil par les fenêtres. Terribles matrices… Une cathédrale ! Pas un chat. Sans se concerter ils se dirigent en commun vers la porte. Elle est très lourde. La jeune fille, parvenue la première, met vraiment du temps. Il est à même d’agir, dans un vaste mouvement nécessairement théâtral qu’il n’aurait pas voulu. Tout est nécessairement théâtral, ici.

- Tu vois, là, je l’ai sentie, ma côte ; plutôt diffus mais cela revenait un peu.

- C’est collant !

- Oui. Non mais regarde-moi ce soleil !

- Ca s’est vraiment levé...

- Ce matin quand vous étiez avec Catherine c’était assez gris, non ?

- Des gouttes, même ; ça va retomber ce soir...

- Carole à la réflexion elle est tout le temps un peu comme ça.

- Un genre, quoi...

- Je crois pas ; entre femmes ça se voit tout de suite. Excitée comme une puce...

- Tu crois ?

- A mon avis faut pas lui en promettre ; chaude et chaude ! En permanence.

- Oh je sais pas, ça...

- Qu’est-ce qu’on fait ? On essaye de retrouver les Catherine ?

- Oui. Elle n’est sûrement pas restée toute seule.

La terrasse déserte ; de bric et de broc. Les grillons à plein ! Cela met de la vie. Cela fait attendre quelque chose. Sans eux tout serait différent. Pâle. Moins à sa place. Moins actif. Moins huilé. Déjà la plate-forme apparaît autre qu’au déjeuner ; a fortiori au matin où il pleuvait presque. C’est si loin… Il revit ce moment ; un peu comme la madeleine de Proust. Le seul point commun à tout Marienbad ce sont les grillons. En hiver comment cela se passe ? La neige… Il pourrait évoquer cela devant la jeune fille. N’ose pas. En un certain sens elle a pris une sorte de recul avec son affaire de côte. Et puis non c’est trop bête après tout elle s’est confiée à lui.

- Cela doit être assez rude, ici, en plein hiver.

- Ca doit être beau !

- Le jardin...

- Je le vois tout enneigé, avec un ciel bleu magnifique.

- Et les statues ! L’eau gelée, des stalactites...

- J’ai une idée : on va regarder les yeux de Catherine sans lui dire.

- Je pense qu’ils sont vairons ; l’hétérochromie c’est très rare.

- Bon tu nous guides, l’homme ?

- Pas la moindre idée, si ce n’est que je les ai vus s’éloigner par là.

- Laisse-moi faire alors.

- Tu connais ?

- Ca doit pas être bien compliqué...

Directos vers la forêt. En partant de la terrasse, là où la végétation est la plus épaisse. D’entrée, on voit bien que ce ne seront que fins sentiers, layons ; il faut cheminer l’un derrière l’autre. Du relief, même. Ils ne s’en doutent pas, une longue ascension démarre. Cela commence à progressivement arracher. L’espace entre les arbres se réduit. Il faut se passer les branches pour éviter de les laisser se détendre dans la figure du second. La chaleur crève. Il guette un long moment. A l’occasion d’une éclaircie, galamment il se jette en avant, se place en tête sans mot dire. Cela ne s’améliore pas cette affaire. Ca dure ! Des cinq minutes et des cinq minutes… Si cela se trouve bien entendu les autres sont déjà rentrés par un autre chemin. Cela continue à monter, dru. Avec des rochers qui se présentent. D’abord sur les côtés. Puis au beau milieu. Il faut les franchir… Maintenant les escalader ! Il passe toujours le premier. Lui tend la main pour l’aider. Elle se laisse faire la prend. Commence à l’avoir chaude, la main, elle aussi. Même à souffler, avec tout son barda de tunique sur elle. On ne peut pas tellement ralentir. Les grillons grillonnent à plein que c’en est entêtant. Il y en a partout ! Maintenant une paroi terrible abrupte colossale. Pile devant eux. On ne sait comment elle est là. Faut y aller il se dit. On verra bien après. Impossible de rester en bas. Ca touche à l’alpinisme. Aucunement équipés ! On commence à penser au danger. Sans parler d’elle avec sa côte, ça lui revient subitement à l’esprit. A quatre pattes dans les voies coupantes, il cherche désespérément. Progresse dix centimètres par dix centimètres. C’est devenu quasi vertigineux. Gaffe ! Ca ne ne se commande pas. Pas possible il y avait sûrement un autre chemin ! Il se retourne pour la faire grimper à son tour. Cherche des yeux les toitures de Marienbad. Ou le jardin. Au moins pour tenter de se repérer. Nécessairement on doit surplomber. Inutile pour le moment. Les arbres sont vraiment épais. Touffus. Ils masquent parfaitement. La fille se laisse volontiers aider. Elle se raccroche. Difficile de ne pas songer aux points qu’il marquerait ici, dans la même situation, avec la Catherine ; ou Carole. Le rocher, la paroi glissent. On ne rigole plus du tout. Faudrait une pause mais où ? Il se décide à parler. Elle vient le devancer.

- Tu vois la fin ?

- Ca ne va pas ?

- Si si.

- Ta côte ?

- Pas trop.

- Je crois qu’on arrive ; il y a encore un mauvais morceau.

- Je le vois ; il faudra que tu m’aides.

- On va pas redescendre, hein !

Deux échelons comme ils en ont maintenant pris l’habitude ; et c’est le morcif. Comac ! Lisse. Quasi vertical. De l’eau qui suinte. Respire en nappe fine. On ne distingue pas d’où elle vient. Problème comme problème. A présent elle est à côté de lui. Une sorte de palier. Elle découvre à son tour le pot aux roses. Enfermés ! La fin du monde… Dans un film ils en profiteraient. Dans la réalité c’est autre chose. Il regarde bien l’ennemi. Etudie. Elle lui plaque une tape sur l’épaule.

- Allez on y va.

- Par où ? T’es marrante...

Pas le moment de s’engueuler. Les grillons comme seuls témoins. Même pas le ramage d’une source. Le moindre accident ils sont très mal ! Sur les côtés, ça bouche tant et plus. Les arbres ! Opaque. Dérisoire. Elle insiste à regarder, justement, sur les côtés. L’un en particulier. Elle ne prononce pas une parole. Du coup, cela commence à l’intéresser, lui. Plutôt l’autre bordure. Là il n’y a pas d’eau. Son esprit s’illumine. Une féroce envie d’attaquer. Immédiatement. N’importe comment. Il se dirige vers ce côté bien sec. S’en rapproche. Agrippe une branche. La fille ne l’a pas suivi. Il s’y prend particulièrement mal. Elle doit rigoler… Tout ce qu’il a réussi à faire, c’est venir se suspendre dans les airs comme un goret. Il faudrait tout redémarrer à zéro. Maintenant, pour redescendre… Il se balance comme un forcené. A force de prises d’élan, il parvient à effleurer, de la pointe du pied, un saillant du rocher ; il amplifie son élan. D’une jambe parvient à crocheter la proéminence. A ramper dessus. C’est gagné ! Par magie il y a de la place pour s’allonger, attirer sa coéquipière à lui.